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Congo

Du grotesque à l’effroi, le sixième livre d’Eric Vuillard (Actes Sud, 2012) raconte, dans une langue poétique qui avance en se chargeant d'émotion, le partage de l’Afrique par les nations européennes, avec la deuxième «vague» de colonisation à la fin du XIXe siècle amorcée par la conférence de Berlin, qui démarrât en novembre 1884 sous la houlette du chancelier Bismarck, où les représentants de quatorze nations européennes vont dépecer un continent, et où le Congo va devenir la propriété privée du roi Leopold II de Belgique.

Dans le décor dégoulinant de petites monstruosités de plâtre du palais de Radziwill, les marchandages de ces représentants pathétiques de pays qu’on dit puissants, «hommes en costume assis sur leur cul de singe» se retrouvant pour se partager l’Afrique car ils «s’emmerdent» tellement, membres de dynasties dont on croise toujours les descendants dans les allées du pouvoir cent trente ans plus tard, ces marchandages seraient presque comiques, si l’assouvissement de leur soif de puissance, si l’ambition personnelle et démesurée du roi de la petite Belgique qui se démène pour devenir pharaon, ne débouchait sur les atrocités hallucinantes de la colonisation.

Avec Charles Lemaire ou Léon Fiévez, sous-traitants du pillage, exécuteurs des basses œuvres de Leopold II au Congo, Eric Vuillard nous plonge au cœur des ténèbres, l’horreur des villages incendiés, des meurtres et des mutilations de masse, tout cela pour l’accaparement des richesses, et en particulier de l’ivoire et du caoutchouc, par un roi hideux.

«En 1884, le palais Radziwill vient d'être rénové. La conférence de Berlin sera sa crémaillère. Le palais est un vaste ensemble rococo, style fleuri et ludique, où la décoration enveloppe la vie comme si la coquille ou la peau étaient l'expression de l'âme elle-même. Tout y est raffiné, fantaisiste. Et c'est entre les anges joufflus et les courbes de "shell", dans cette superficialité étouffante, parmi une prolifération de stucs, lianes de plâtre, flammes de verre, au milieu de cette prospérité monstrueusement légère, de cette inexpression foisonnante, de ce désir inouï de ne rien dire mais de ruminer, de racasser, de remuer sa paille dans son verre, avec toute cette sexualité qui s’ignore et s’expose ingénument, vases chinois, mandarines, fouillis de branches et de griffes, rondes de satyres, espiègleries hideuses de petits monstres, qu’on va se pencher sérieusement sur le destin du monde et chuchoter d’énormes calculs

Vie animale

Publié en 2011 («We the animals», traduit en 2012 en français aux Éditions de l’Olivier par Laetitia Devaux), le premier roman de l’américain Justin Torres, en grande partie autobiographique, est un choc intense et poignant.

«On en voulait encore. On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, on cognait nos cuillères vides contre nos bols vides ; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révoltes. On montait le son de la télé jusqu'à avoir mal aux oreilles à cause du cri des hommes en colère. On voulait plus de musique à la radio ; on voulait du rythme ; on voulait du rock. On voulait des muscles sur nos bras maigres. On avait des os d'oiseaux creux et légers, on voulait plus d'épaisseur, plus de poids. On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore

En chapitres courts – tels les vignettes d’une chronique familiale -, le narrateur, le plus jeune des trois frères, né d’un père d’origine portoricaine et d’une mère blanche comme l’auteur, rend compte de la pauvreté, de la souffrance, de la sauvagerie mais aussi de la tendresse qui règnent dans cette famille très pauvre, et de l’énergie féroce et collective des trois frères pour se défendre et grandir, malgré la faim, la violence et la confusion d’une mère et d’un père trop pauvres et devenus parents si tôt. Dans ce chaos affectif et matériel, les trois frères collés les uns aux autres comme de petits animaux guidés uniquement par leur instinct, sont toujours prêts à tout recevoir, l’obscurité, la folie ou l’amour, et de temps en temps de quoi subsister.

«Ma s’est penchée pour murmurer à mon oreille, elle m’a répété qu’elle avait besoin que je reste à six ans. Elle m’a chuchoté ce besoin si immense, l’absence totale de douceur avec Paps et les garçons qui devenaient des Paps. Ce n’étaient pas simplement des mots chuchotés, mais la profondeur de sa voix mêlée de souffrance, la proximité chaude de ses bleus, qui m’ont électrisé. En me tournant vers elle, j’ai vu les bosses sur ses joues et la peau violette bordée de jaune. Ces bleus avaient l’air si sensibles, si doux, si pleins de douleur, qu’une excitation, un courant a jailli de mon ventre, s’est répandu dans ma poitrine, un sale chatouillis, a gagné mes bras puis mes mains. Je l’ai attrapée par les deux joues et je l’ai attirée à moi pour un baiser. La douleur est montée à ses yeux et a transformé ses pupilles en deux grands ronds noirs. Elle a écarté son visage du mien et m’a jeté à terre. Elle m’a maudit, elle a maudit Jésus, ses larmes ont coulé, et j’ai eu sept ans

Enfant différent, plus sensible et efféminé, et amoureux des livres, le narrateur réussit à raconter de façon très singulière, éblouissante et poétique, son parcours vers l’âge adulte et son détachement violent de son milieu d’origine et de cette fratrie fusionnelle.

L'homme qui savait la langue des serpents

"- Et, tu lis quoi en ce moment ?

- Un roman très original, excessivement drôle, qui se dévore, «L’homme qui savait la langue des serpents»

- Marrant, ce titre. Qu’est-ce que c’est ?

- C’est l’histoire du dernier homme qui vit dans la forêt et qui parle la langue des serpents, qui lui permet de communiquer avec les animaux sauvages, pendant que tous les hommes quittent la forêt, s’installent dans un village et se convertissent au Christianisme. C’est un roman estonien, d’Andrus Kivirähk."

Parfois, le silence serait préférable, si vous n’êtes pas d’humeur à affronter un regard d’incompréhension teinté d’une pointe de commisération, qui n’est pas sans rappeler la tête que font les villageois estoniens lorsque Leemet, le dernier habitant de la forêt, évoque son monde devant eux. Le problème est que vous ne connaissez pas la langue des serpents et vous ne pouvez donc pas appeler une vipère royale ou une louve à la rescousse pour, au choix, empoisonner l’incrédule ou vous enfuir à dos de louve.

Dans ce roman, donc, malgré les ours galants (néanmoins totalement grotesques) qui séduisent les jeunes filles en leur apportant des airelles, malgré l’abondance du gibier car les animaux sauvages deviennent obéissants comme des agneaux en entendant les sifflements de la langue des serpents, les habitants de la forêt, séduits par les sirènes de la modernité, la désertent pour s’installer au village, s’abrutir derrière la charrue et s’aliéner dans l’adoration de Jésus-Christ et une admiration sans limites pour les chevaliers qui les méprisent. Mais ceux qui restent envers et contre tout dans la forêt sont loin d’être idéalisés, attachés à des traditions qu’ils ne connaissent même plus, terroristes envers ceux qui délaissent les croyances païennes, sombrant dans une cruauté aveugle ou dans l’alcoolisme.

Si vous aimez les fables et les satires, vous allez adorer ce roman paru en 2007 en Estonie et traduit en Français en Janvier 2013. Ce livre est un récit empreint de tristesse et un pamphlet férocement drôle, satire estonienne mais d’une portée universelle, avec une postface tres éclairante du traducteur, Jean-Pierre Minaudier.

« Il y avait encore Pirre et Rääk, les anthropopithèques, sauf qu’ils ne vivaient plus dans leur vieille caverne : Ils avaient déménagé en haut d’un arbre. Dans leur soif d’antiquité, ils en étaient arrivés à un point où même habiter dans une grotte leur semblait d’une absurde modernité. Ils voulaient remonter le temps autant que possible, car ils croyaient que toute vérité est ancestrale ; ils tenaient l’ensemble de l’évolution de l’humanité depuis l’aube des temps pour un long dérapage qui la menait tout droit au marécage. »

« "Tu rêves d’être valet ?" J’étais sidéré. "Bien sûr ! Ce serait super ! Pouvoir vivre dans un château et parler avec des chevaliers qui viennent de l’étranger. Mais c’est très difficile d’y arriver : tout le monde veut devenir valet mais ils en prennent rarement parmi leurs paysans, ils préfèrent les importer : nous sommes trop nigauds et nous risquerions de leur faire honte lorsqu’ils sont en fine compagnie." »

Annulation

ATTENTION, ATTENTION : à notre grand regret, hélas, Florent Couao-Zotti vient d'être obligé d'annuler sa petite tournée en France pour des raisons personnelles, sine die. La rencontre de mardi n'aura donc pas lieu.

Ce soir-là, vous pourrez néanmoins nous retrouver à la projection de Malevil au ciné club de l'Institut Poincaré, avec une sélection de romans post-apocalyptiques. (entrée gratuite sur inscription)

A propos d'un thug

À Phansa dans l’état du Bihar en Inde, dans une vieille maison blanche et fantomatique, demeure qui appartenait à son grand-père disparu, le narrateur relate et invente une histoire, qui se déroule à Londres à l’époque du couronnement de la Reine Victoria (1837), à partir de documents retrouvés dans la bibliothèque de cet aïeul passionné d’histoires.

Au cœur de cette intrigue, Amir Ali, originaire d’une province reculée de l’Inde, prétendument un thug maintenant repenti, est arrivé à Londres avec le capitaine William T. Meadows qui recueille ses confidences - Notes à propos d’un thug -, afin de les publier. Qu’est-ce qu’un thug ? Tabish Khair nous enseigne dès la première page qu’il s’agit d’un «membre d’une secte active en Inde du XIIIe au XIXe siècle […] Le thugisme était une confrérie parfaitement organisée, un culte héréditaire, dont les membres étaient aussi bien musulmans qu’hindous, et pratiquaient le vol et le meurtre par strangulation, actes qu’ils considéraient comme des rituels religieux.»

Explicitant pourquoi dans des lettres en persan qu’il adresse à Jenny, une servante anglaise dont il est amoureux, Amir Ali déforme son histoire et dit à Meadows ce qu’il souhaite entendre, confirmant ainsi ses préjugés sur l’infériorité des Indiens et la barbarie des thugs. C’est alors que, dans ce Londres Dickensien et brumeux, dans des bas-quartiers envahis par la misère, la prostitution et les fumeries d’opium, quelques décennies seulement avant Jack L’éventreur, un tueur en série attaque et laisse derrière lui des cadavres mutilés, tous décapités. À cause de son prétendu passé et de sa peau trop sombre, Amir Ali est rapidement suspecté.

«Un individu comme le thug ramené dans notre pays par notre bon ami le capitaine Meadows… Je dois avouer qu’avec sa moustache pointue, ses mèches flottantes et ses yeux sombres, fuyants, il a tout l’air d’un meurtrier vindicatif, d’un praticien d’inqualifiables rites barbares. Je m’étonne que le capitaine, si érudit, puisse ainsi l’héberger.»

Dans ce roman formidablement subtil, l’auteur déploie une narration polyphonique, puzzle des documents exhumés chez le grand-père du narrateur, le manuscrit du capitaine Meadows, les lettres persanes d’Amir Ali, des articles de presse sur le tueur en série, et voix du narrateur assembleur de l’histoire, hanté par les fantômes de ses personnages, et qui comblera certains blancs lorsque les traces écrites viendront à manquer.

Dénonçant le racisme et le comportement abusif des classes dominantes, tournant en ridicule les préjugés barbares envers les immigrés débarqués des terres lointaines de l’empire colonial britannique, montrant comment ceux-ci déploient des trésors de ruse pour survivre et se rendre justice dans ce milieu profondément injuste, Tabish Khair démontre une fois de plus ses talents de conteur et son habileté de joueur, dans ce deuxième roman de 2010 (2012 pour la traduction française de Blandine Longre aux éditions du Sonneur), avec une intrigue construite comme un millefeuille, qui peut être abordée par chacune de ses couches, le roman policier, la critique sociale et du colonialisme et, au-delà, par son questionnement incessant sur le rapport du roman au réel.

«Lorsque je repense aux heures passées en prison, je me vois en train de fixer un miroir dans lequel se reflète un individu qui est moi sans l’être. Si je ne suis pas le thug engendré par mon imagination, je me retrouve incapable de dire qui je suis véritablement. Ne sommes-nous alors rien d’autre que les jouets du langage ? À quel moment racontons-nous des histoires, et à quel moment celles-ci nous racontent-elles ? Oh mon amour, j’aimerais que tu sois déjà de retour, que je puisse te toucher et me dispenser de mots.»

Charybde en un mot

Merci à toutes celles et tous ceux qui se sont prêtés à notre jeu,

à Paul Lê pour son talent vidéo et sa bienveillance,

à Dead Rock Machine et Volvox Music pour leur musique gracieusement confiée.

L'alphabet de flammes

Le témoignage d'une apocalypse par le verbe. Magnifique. Terrible. Puissant.

L'épidémie commence lentement, les symptômes sont mal interprétés. Les parents ou les adultes s'occupant d'enfants connaissent une lente décrépitude physique : fatigue, peau fanée, perte de cheveux, d'appétit, de vitalité. Une zombification progressive et irréversible. La parole des enfants leur est devenue toxique.

Les foyers d'activité se multiplient.

On accuse les enfants juifs. Puis on accuse tout le monde.

Le langage devient une menace, quelle que soit sa forme. Seuls les enfants sont immunisés.

Le monde s'enfonce progressivement dans le chaos. On établit des zones de quarantaine. On déplace les adultes. On fait des tests.

Samuel, le narrateur, et sa femme Claire ont une fille qui les rend malades. D'adolescente en guerre contre ses parents, elle est devenue le poison qui les ronge. Mais, comme beaucoup, ils ne peuvent se résoudre à l'abandonner ou à la chasser.

Samuel et Claire sont des "juifs sylvestres", une secte basée sur l'isolement du savoir et le secret. Dans leur synagogue à la technologie étrange, les prêches des rabbins semblent détenir des clefs, ou en tout cas des pistes.

Samuel se lance alors dans des recherches absurdes, kafkaïennes, d'abord d'un traitement pharmaceutique puis d'alphabets non léthaux.

L'alphabet de flammes est le récit magnifique et terrible d'une lente perte d'humanité, symptôme par sympôme, palier par palier. Renonçant au langage, les adultes renoncent au sens et aux sentiments ; leurs visages rétrécissent, leurs langues durcissent. Certains meurent, les autres sont transformés en zombies, qui continuent à mener une lente parodie de quotidien, enfermés dans des routines insensées.

Activité était le mot qu'on utilisait pour parler des gens qui durcissaient irrémédiablement dans leurs lits, captifs de leurs membres figés par la parole et ses dérivés. Activité était le mot qu'on employait pour désigner, par euphémisme, son exact contraire.

Tous ceux qui conjecturaient le faisaient avec une force désespérée, et il fallait être fou pour ne pas les croire. Mais lorsque l'on mélangeait les différentes opinions afin de forger un savoir collectif, on obtenait un venin total qui se déversait de toute créature parlante. Le fil commun à toutes les théoriesétait que, peu importe le coupable, les enfants seuls étaient résistants.

Cette évidence n'échappa pas à ces derniers.

Théorie de Rio de Janeiro

«Pourquoi l’impression, qui remontait à son premier voyage au Brésil, s’obstinait-elle en lui de connaître cette ville depuis toujours ?»

Familier du Brésil, sujet de trois de ses précédents livres dont "La convergence des alizés" paru en 2012, Sébastien Lapaque nous offre cent pages de bonheur consacrées à Rio de Janeiro ; il raconte en flânant une ville toujours irrationnelle et poétique, partiellement insoumise, pour un moment encore, au divertissement et à l’empire de la marchandise.

Sa "Théorie de Rio de Janeiro" prend la ville à revers des itinéraires des touristes, retournant inlassablement dans des lieux aimés que ceux-ci ignorent. Sébastien Lapaque passe ses journées à se promener seul, et «plonge dans l’estomac de Rio comme Jonas dans celui de la baleine», collectionnant les images et bien sûr les cartes postales. À travers les balades, l’évocation des innombrables statues parsemées dans la ville, de la musique et de la peinture, les témoignages des écrivains occidentaux qui furent fascinés par la ville, il fait palpiter les veines de cet organisme vivant qu’est Rio de Janeiro, dans un texte qui contient la désinvolture du carioca et la fantaisie, l’imagination, l’érudition et la culture populaire.

«Apprendre à regarder une ville : ses photographes ; apprendre à l’écouter : ses musiciens ; apprendre à l’aimer : ses habitants. Et s’y perdre enfin : ses poètes.»

On plonge dans cette rêverie teintée de beauté et de nostalgie, pour visiter les lieux où les temps anciens sont encore palpables, une plage isolée qui rappelle le Brésil avant l’arrivée des Européens ou au tournant du XXe siècle, lorsque Marc Ferrez photographiait une baie de Rio encore presque vierge de constructions, pour entendre Claude Lévi-Strauss, qui, débarquant en 1935, compare, désenchanté, le relief de la baie de Rio à l’intérieur d’une bouche édentée, pour rêver avec l’auteur de ce Brésil émancipé des pesanteurs et douleurs de l’Europe des années vingt jusqu’à 1964, se construisant un avenir divergent de la «civilisation» du monde occidental, pour en arpenter inlassablement les traces avant qu’elles ne soient totalement effacées, et, s’éloignant du centre de gravité de la ville, pour ressentir la profonde tristesse de la disparition en visitant la maison de Petrópolis où Stefan Zweig se donna la mort en février 1942.

«En 1924, 1926 et 1927, Blaise Cendrars visita à trois reprises le Brésil. Ebloui par les lumières de Rio, "la métropole la mieux éclairée du monde [...] la seule grande ville de l'univers où le seul fait même d'exister est un véritable bonheur", l'écrivain né en Suisse et devenu français après s'être engagé dans la Légion étrangère durant la Première Guerre mondiale en revint mordu jusqu'à la fin de ses jours.»

Flâneur selon la phrase de Walter Benjamin indiquée en épigraphe - «S'égarer dans une ville comme on s'égare dans une forêt demande toute une éducation » -, Sébastien Lapaque fait éclore un portrait de Rio aux multiples fragments dans lequel on rêve de se perdre.