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Actualités

Le western

Les mythologies du western passionnément décryptées. Un must réjouissant.

Publié en 1966, revu et légèrement augmenté en 1994 (mais non "actualisé" à proprement parler), cet ouvrage collectif réalisé sous la direction de Raymond Bellour propose une captivante approche thématique et mythologique du western des années 30, 40, 50 et 60, avec quelques incursions, donc, dans les années 70 et 80. Présentant à la fois une somme de motifs, de personnages, de figures, d'objets, une filmographie extrêmement complète (mais n'hésitant pas à passer rapidement sur certains films connus pour, au contraire, en détailler d'autres thématiquement plus riches), cette lecture est un régal.

Les articles rassemblés dans la première partie ("Approches", que ce soit "Le grand jeu" de Raymond Bellour, "L'ouest et ses miroirs" de Roger Tailleur (qui accomplit de plus un réjouissant travail de mises à jour de sources et de résonances littéraires, picturales et musicales), "La nostalgie de l'épopée" de Bernard Dort, ou encore "Les aventures de la tragédie" d'André Glucksmann, rivalisent d'érudition, d'imagination et de culture pour offrir des significations à la trame serrée du genre.

La deuxième partie, "Mythologies", passe en revue alphabétique un nombre impressionnant de symboles du western, en une bien réjouissante mosaïque qui voit juxtaposés "Alcoolique", "Armée" et "Armes à feu", ou "Bande", "Banque" et "Bétail", ou encore "Caravane", "Cheval" et "Cimetière".

La dernière partie, "Dictionnaire des auteurs, des acteurs et des dix meilleurs westerns", ne se contente pas d'une simple liste, mais fournit de précieux éléments critiques originaux.

Une lecture passionnante, et pas du tout uniquement pour les amateurs de western.

 

Césaire, Perse, Glissant : Les liaisons magnétiques

Un essai poétique et politique d'une rare puissance, avec Césaire, Perse, Glissant et... René Char.

Publié en octobre 2013 chez Philippe Rey, ce nouvel « essai poétique » de Patrick Chamoiseau pousse encore plus loin qu’à l’accoutumée sa capacité à jongler en virtuose entre le pensé et le ressenti, au service d’un double projet cher bien entendu à feu Édouard Glissant, dont il fut si proche, intellectuellement et humainement.

Il s’agit ici de assembler les forces intelligemment incantatoires des trois poètes et écrivains peut-être les plus puissants de l’antillanité française, malgré les paradoxes apparents, d’une part, et de réaffirmer toute la pertinence et le devenir-monde de la créolisation et du Tout-Monde, justement, face à la mondialisation libérale, tâche plus que jamais nécessaire hélas, à une heure où la désunion et l’impuissance semblent partout l’emporter.

Aux côtés de Patrick Chamoiseau lui-même, et de sa parfaite connaissance, intime, de l’œuvre des trois géants, quel bonheur et quelle inspiration de sa part d’avoir choisi comme deuxième guide le poète du combat et du doute surmonté, par excellence, qu’est René Char, dont les « Feuillets d’Hypnos », tout particulièrement, accompagnent chacun des chapitres de ces « Liaisons magnétiques » (plus incisives, donc, on s’en doutait, que de simples « Champs magnétiques », n’en déplaise à André Breton et à Philippe Soupault).

Rythmé par le défilé des saisons, observé depuis Saint-Pierre très certainement, dont les indices retrouvent logiquement les accents occasionnels de Césaire comme du Perse d’ « Éloges », ce parcours dans les œuvres soigneusement mêlées, en se replongeant régulièrement dans la cale infecte du bateau négrier, creuset d’une transformation que Césaire – nous dit Chamoiseau – sous-estima longtemps en s’arc-boutant sur la notion trop parcellaire (même si historiquement nécessaire) de négritude, et à l’atroce culpabilité de laquelle Perse ne put échapper, au fond – et c’est là hypothèse forte et hardie de la part de l’auteur des « Neuf consciences du Malfini »… -, qu’en se jetant à cœur et à esprit perdus dans la poésie la plus « grande » possible… Tandis qu’in fine, moins éclatante peut-être, moins forte en apparence en couleurs et en sensations, c’est à la subtile mais volontariste sagesse de Glissant, celui de « La cohée du Lamentin » tout spécialement, que Chamoiseau comme Char semblent nous ramener pour agir, une fois puisé le souffle épique aux sources de l’esclave rebelle et du planteur peut-être repentant.

Un essai qui allie beauté intérieure, courage politique et culturel jamais rassasié, profonde intelligence du monde et de la littérature, qui, coïncidence sans doute, paraît presque en même temps que le « Romanciers pluralistes » de Vincent Message, travail intense de littérature comparée, utilisant lui aussi une intime connivence avec l’imagination des plus grands écrivains pour proposer des pistes d’action humaine au fond très concrètes, pour peu que la lectrice ou le lecteur y attache un peu d’attention et d’effort.

Une lecture dont on sort grandi et plein de cette joie paradoxale que Char, dès la première page des « Feuillets » désignait peut-être ainsi : « Conduire le réel jusqu’à l’action comme une fleur glissée à la bouche acide des petits enfants. Connaissance ineffable du diamant désespéré (la vie). »

« Relire et relire Feuillets d'Hypnos. C'est comme mon oxygène. En ce moment, je ne quitte Char que pour Perse, Césaire ou Glissant. Feuillets d'Hypnos... Poèmes ? Char les appelait "notes". Ce n'était pas le poète qui les écrivait, mais le capitaine Alexandre. Le poète était devenu un guerrier durant la seconde guerre dite mondiale, rôdant dans l'ombre, la mort, la fuite, la peur, les hommes à tenir, les trahisons à prévenir. Guerre de chaque jour, mais poésie quand même. Char se retrouvait en lutte contre la démence humaine. Tous les résistants ont des poètes en eux. Tout vrai poète a la fibre du rebelle. Char et le Capitaine Alexandre habitent la même insurrection : ... "Nous avons recensé toute la douleur qu'éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps : puis, le cœur serré, nous sommes allés et avons fait face". »

 

Hitler in love

Déroutant recueil, enfants en floraison, terrifiantes sources fantastiques, victimes ou bourreaux.

Publié en 2010 au Chili, traduit en 2013 par Brigitte Jensen chez Christophe Lucquin, ce premier et court recueil de Florencia Edwards a de quoi légitimement dérouter, et secréter chez la lectrice ou le lecteur l'un de ces malaises souvent précieux.

Ces quatre nouvelles en effet, sous leur air de narration nettement incisive et largement elliptique, livrent, en conte, en fable ou en anecdote, des tableaux qui ne sont guère inoffensifs : de l'oncle Adolf (Hitler) jouant derechef le déniaiseur réel ou irréel de sa nièce, de bord de lac bucolique en dirigeable antarctique ("Hitler in love"), au docteur Jürgen sûr de ses décisions de soins expérimentaux sur enfants imprudents ("Histoire terrifiante pour enfants"), en passant par le jeune Daniel ému jusqu'au difficilement avouable par son institutrice ("L'homme-sac") ou par l'enfant malade Enrico que ses parents logent très normalement à l'intersection de l'hôpital et de l'atelier de mécanique ("Enrico"), il y a là en effet une mise en scène de l'éducation et de la sexualisation des enfants qui ne peut, sous la poésie manifeste de l'écriture, que gratter plutôt férocement. Une expérience étonnante que l'on trouvait, en plus d'un sens, l'an dernier, chez Anne Serre et sa "Petite table, sois mise !", où l'assaut était toutefois mené de manière bien plus directe.

Comme le dit fort justement, en achevant sa postface, le romancier Felipe Becerra Calderon, "je suis persuadé qu'en refermant leur exemplaire, de nombreux lecteurs de cette traduction de "Hitler in love" ne sauront que faire de ce livre. Le défi réside justement dans la manière dont ils pourront cohabiter avec son mystère et adhérer à la déroute qu'il provoque."

Si cette expérience n'atteint sans doute pas encore son plein développement, nul doute en revanche qu'elle mérite de l'attention.

"Le lendemain, Adolf avait tout préparé pour le voyage. Elle était de nouveau retournée au lac, et il devait donc l'attendre. Elle pouvait revenir à tout moment. Il n'avait jamais planifié une telle excursion, et l'appréhension de la réaction de sa nièce le poussa à appeler la presse :
- Allô ?
- Allô, ici Adolf Hitler. Je vous prie de publier dans votre journal la déclaration suivante. Prenez des notes : "Je suis à la montagne, et c'est précisément parce que je suis à la montagne que je suis vivant. Je suis vivant, et le reste des humains qui peuplent cette planète sont morts."
Il raccrocha précipitamment, rappelant le geste d'un enfant, et s'aperçut que Geli l'observait d'un air moqueur.
- Que fais-tu, Onkel ?
Il rougit.
- Rien, Geli. Je t'attendais. Nous allons faire le voyage en bateau dont je t'ai parlé, un bateau spécial, comme tu n'en as jamais vu."

 

The Sunday Books (Les livres du dimanche)

Textes de Moorcock sur les dessins de Peake à ses enfants, bel hommage à un maître disparu.

Le mythique Mervyn Peake est principalement connu en France pour son écriture, à travers sa fabuleuse trilogie "Gormenghast", sommet du gothique inclassable et de la tendresse cruelle à l'égard de ses personnages. Au Royaume-Uni, tout en étant un auteur culte, admiré, entre autres, par Alasdair Gray, Iain Banks, Michael Moorcock, ou encore Irvine Welsh, fut aussi un peintre et illustrateur renommé. L'exposition qui lui a été consacrée aux Utopiales 2012, à Nantes, rappelait la richesse de son oeuvre graphique autour de ses illustrations pour "Alice au Pays des Merveilles", tout particulièrement.

Lors de son long séjour sur l'étonnante île anglo-normande de Sercq, alors que ses enfants étaient tout jeunes, il avait l'habitude, entre ses fréquentes absences liées à ses travaux à Londres, de consacrer ses dimanches à peindre pour ses enfants puis à improviser des histoires pour accompagner les dessins. Histoires de pirates, de fantômes, de fantastique, nourries de Lewis Carroll et de James Barrie comme de Walter Scott ou de Robert Louis Stevenson, ces histoires n'ont jamais été retranscrites. Mais lorsque les tableaux et dessins de cette période ont été retrouvés en 2009 par les enfants de Mervyn Peake, Michael Moorcock, vieil ami de la famille, a accepté d'écrire des textes pour les accompagner. Ces "Livres du dimanche", magnifique album cartonné et donc richement illustré, sont le résultat de cet hommage inattendu.

Mettant en scène un imaginaire baroque et farfelu dans lequel les pirates traditionnels, confrontés au quotidien de la modernité, doivent plus ou moins s'adapter, en gardant leurs brutalités ripailleuses, rebelles et cruelles comme leur capacité à incarner les rêves d'enfance, leur fantastique naturel et leur baroque fondamental, ces histoires courtes témoignent à la fois de la tendresse complice entre des enfants et leur père disparu, entre un écrivain âgé et son jeune disciple de l'époque, et d'une persistance thématique toujours apte à conquérir les imaginations, fût=ce en ce début de XXIème siècle pas toujours rêveur ou chaleureux.

 

Soap apocryphe

Le roman drôle et débridé de l'exégèse pop-culturelle qui se fourvoierait somptueusement.

Publié en 2012 chez Inculte, ce premier roman du remarquable essayiste exégète de pop culture qu’est Pacôme Thiellement (dont j’avais beaucoup apprécié « Les mêmes yeux que Lost », et tout récemment, la formidable somme « Pop Yoga ») réussit le pari d’ouvrir un bel et vertigineux abyme, rempli de verve et d’humour, sous le projet même de l’auteur.

Le roman narre, débridé et comme sous un savant mélange d’excitants et de cocktails chers aux soirées branchées, les (més)aventures d’un ex-enfant prodige musicien, désormais bien décidé à révolutionner le monde par la glose savante et mystique, qu’il entend voir déferler depuis sa forteresse soigneusement underground et néanmoins mondaine, à partir d’un mystérieux manuscrit décrivant la joyeuse ascension du canular créé au départ plutôt innocemment en Palestine par un certain Jésus et ses amis, il y a environ 2 000 ans, tandis que son ex-petite amie entame une redoutable ascension politique…

Charge bariolée, peut-être parfois un peu bavarde, à dessein ou non, sur la genèse des rock stars, la manipulation à grande échelle, les joies perverses de la confidentialité politique et les risques de l’exégèse à tout crin lorsqu’elle manque de recul, d’humour et de curiosité authentique, « Soap apocryphe » constitue une belle illustration des propos de Pacôme Thiellement dans ses essais, associée à une habile mise en garde contre l’abus d’esprit de sérieux, ou contre l’esprit de sérieux qui n’a pas les moyens de sa politique, ce qui revient sensiblement au même.

« Léon avait encore plaqué Lucie contre un mur de la pièce la plus excentrée de l’appartement sous le prétexte fallacieusement mystique d’embrasser le grain de beauté magnétique de son cou, et après avoir essuyé un simple refus de la part de cette suave muse hiératique au teint très mat, il s’était rabattu sur l’alcool, la danse, casser des vitres et les filles un peu grosses. Alors que Mme Tarpelin flirtait outrageusement dans leurs toilettes recouvertes de hiéroglyphes avec un vidéaste heideggérien (ne le sont-ils pas tous ?), histoire de bien faire dégénérer les choses, le jeune Tzinmann rappela à Pierre-André qu’un indien Crow, trompé par sa femme, lui taillade le visage, tandis que, sans se départir de son calme, un Hopi, victime de la même infortune, fait retraite et prie, pour obtenir que la sécheresse et la famine s’abattent sur son village. Devant une assistance littéralement accablée, son intervention ne fit rire que son ami Mark, des commentaires gênés fusèrent de toute part, et Lucie en profita pour le mépriser de manière encore plus cinglante et déprimante. »

 

Singe savant tabassé par deux clowns

Depuis plus de trente-cinq ans, Georges-Olivier Châteaureynaud écrit des nouvelles au fil de l’eau et au fil de ses rêves, une centaine à ce jour.

La première des nouvelles de ce recueil (Bourse Goncourt de la nouvelle en 2005, réédité par Zulma en 2013), «La seule mortelle» est à mon goût un chef d’œuvre du genre. Le narrateur a passé sa petite enfance dans un camp de refugiés avant d’hériter d’une immense fortune. Solitaire eternel protégé par son argent, il reste hanté par l’histoire inoubliable que lui a conté une nuit, Mathilde, une prostituée de palace au front dissimulé sous un turban, un conte magnifique sur les illusions cruelles d’une vie de mortel.

«Je dépense sans compter, à certains moments avec fièvre, avec fureur, comme on jette du lest, en ballon, pour se déhaler ou pour remonter, éviter à tout prix le contact brisant du sol et regagner les hauteurs paisibles et glacées du ciel. Ou comme, pour l’étouffer, on jette du sable sur un feu qui se déclare. Décidément, l’analogie entre l’argent et le sable me plaît. Ce sont à mes yeux deux matières brutes, inertes, inépuisables, qu’on peut amonceler en dunes protectrices entre le monde et soi. Car j’ai peur du monde. Rien ne me fera jamais oublier la révélation panique de mes cinq ans : Le monde est un camp de personnes déplacées.»

Au fil des nouvelles, on devient familier des territoires de l’auteur, et de la découverte - à partir d’un quotidien banal, et de héros qui sont le plus souvent du côté des perdants - de personnages et de lieux étranges, énigmatiques, d’univers oniriques teintés de nostalgie, marqués par le destin et le passage du temps.

De ce livre de onze rêves, j’aimerais tout partager. Une de mes préférées, et d’abord pour son titre, est «Tigres adultes et petits chiens», une fantastique nouvelle sur l’alliance mortelle des pouvoirs de nuisance de l’argent et de la séduction. Au tournant du XXème siècle, tandis que la tuberculose fait des ravages à Paris, Jean-Marie Vicennes-Dolprecht, jeune homme phtisique et menacé d’une mort certaine, est admis, par la grâce de la fortune familiale, dans l’établissement de soins du Docteur Gorbius au fin fond de l’Aubrac, qui n’admet que quelques patients mais les guérit tous, pour peu qu’ils en aient les moyens financiers …

On retrouve Gorbius en directeur de cirque (dans « Singe savant tabassé par deux clowns ») ou encore en Monsieur Loyal d’une terrifiante attraction de fête foraine (dans « La sensationnelle attraction »), dans les mondes fantastiques de Georges-Olivier Châteaureynaud, des univers de quelques pages dont on ne s’échappe pas facilement.

Les soldats de Salamine

Javier Cercas brouille les cartes avec ce roman de 2001, objet inhabituel qui raconte une histoire tout autant que sa genèse, le destin de Rafael Sanchez Mazas à la fin de la guerre d’Espagne, un récit historique fondé sur des faits réels, tandis que sa genèse est elle, au moins en partie, une fiction.

L’auteur se dépeint en écrivain reconverti en journaliste, qui devient obsédé par Rafael Sanchez Mazas, poète et théoricien des phalangistes espagnols. Il imagine la personnalité de l’homme, enquête sur sa vie, et en particulier sur cet épisode où il réchappe par miracle à son exécution par des soldats républicains en déroute en Catalogne, à Collell, en 1939.

Au moment où il doit être fusillé, Rafael Sanchez Mazas réussit à s’enfuir ; il croise dans sa fuite un soldat républicain anonyme qui le fixe un moment et lui laisse la vie sauve. L’histoire se cristallise donc autour de ce moment, du regard du soldat au bord de la défaite mais qui tient encore le sort de Mazas entre ses mains, autour du renversement du sort du vaincu qui redevient le vainqueur.

 

«-Il y a quelqu’un par là ?

Le soldat regarde Sánchez Mazas ; celui-ci fait de même, mais ses yeux embués ne comprennent pas ce qu’ils voient : sous les cheveux mouillés, le large front et les sourcils perlés de gouttes, le regard du soldat n’exprime ni compassion ni haine, pas même de mépris, mais une espèce de joie secrète et insondable. Il y a en lui quelque chose qui confine à la cruauté et résiste à la raison mais qui n’est pas pour autant l’instinct, quelque chose qui vit là avec la même persévérance aveugle que le sang qui s’obstine dans ses veines ou que la terre dans son immuable orbite ou tous les êtres dans leur immuable condition d’êtres, quelque chose qui échappe aux mots de la même manière que l’eau du ruisseau esquive la pierre, car les mots ne sont faits que pour se dire eux-mêmes, que pour dire le dicible, c'est-à-dire tout hormis ce qui nous gouverne ou nous fait vivre ou nous touche ou ce que nous sommes ou ce qu’est ce soldat anonyme et vaincu qui regarde à présent cet homme dont le corps se confond presque avec la terre et l’eau brune du fossé, et qui crie en l’air avec force sans le quitter des yeux :

-Par ici, il n’y a personne !»

 

"Les soldats de Salamine" c’est le renversement du sort des deux camps en cette fin de guerre d’Espagne, à l’instar de celui des Perses et des Grecs à Salamine, mais aussi celui de la narration : le livre ne prend forme finalement, que lorsque le narrateur, suite à une rencontre providentielle avec Roberto Bolaño, réussit enfin à l’écrire en donnant un nom, un corps et une voix – bref une mémoire - au soldat anonyme.

"Il est plus difficile d'honorer la mémoire des sans-noms que celle des gens reconnus. À la mémoire des sans-noms est dédiée la construction historique". (Walter Benjamin, 1940).

«Sanchez Mazas gagna la guerre, mais perdit une place dans l’histoire de la littérature.» Le soldat républicain a perdu la guerre mais gagné l’immortalité dans un grand roman.

Dernières nouvelles de 2013

Un grand merci à tous et à toutes pour ces rencontres, ces échanges et ces beaux moments de 2013 !  
 
L'année n'est pas tout à fait finie, et vous pouvez encore profiter des derniers jours de la gigantesque promotion de 40% sur tout le stock d'occasion, qui se terminera au 31 décembre
 
C'est aussi le sprint final pour les horaires aménagés de décembre : nous sommes encore ouverts 7/7 jours jusqu'au mardi 31 inclus.
 
Charybde sera ensuite fermée du 1er au 7 janvier.
Attention, les commandes passées sur le site après le 30 décembre seront envoyées le mercredi 8 janvier.
 
Les événements reprennent dès le vendredi 10 janvier avec notre désormais très traditionnel libraire d'un soir : c'est Catherine Dufour qui se pliera à l'exercice cette fois-ci. + d'infos
 
Vendredi 17 janvier, nous aurons le plaisir d'accueillir Emmanuel Venet pour un parcours au fil de ses trois romans : Précis de médecine imaginaire, Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud et Rien (éd. Verdier). + d'infos
 
Jeudi 23 janvier, nous fêterons la parution du Black Fez Manifesto de Hakim Bey avec les éditions èRe, en présence d'Eric Arlix et Michel Valensi. + d'infos
 
Samedi 25 janvier, nous accueillons une nouvelle fois les Palabres autour des arts, l'équipe de chroniqueurs de choc et leur invité Gaston Kelman, pour une soirée autour du thème : « Gérontocratie : les vieux ont-ils toujours raison ? » + d'infos
 
Mercredi 29 janvier, nous sommes fiers de recevoir Valentine Goby et David M. Thomas pour une rencontre croisée autour de la littérature concentrationnaire, à travers leurs romans respectifs : Kinderzimmer (Actes Sud) et Nos yeux maudits (Quidam). + d'infos
 
Vendredi 31 janvier, Hugues Jallon, l'auteur de Zone de combat et Le début de quelque chose (Verticales) évoquera avec nous sa critique implacable des dérives, des phobies et de l’endoctrinement à l’œuvre dans nos sociétés occidentales contemporaines. + d'infos
 
Et 2014 ne fait que commencer... une très bonne année à tous et à toutes !

Les hommes-couleurs

La superbe inventivité d'un conte mexicain du heurt entre tradition, technique et avidité.

Publié en 2010 au Seuil, le premier roman de Cloé Korman, aussitôt couronné par le prix France Inter et par le prix Valéry Larbaud, est une intrigante révélation.

Un couple d’ingénieurs employés par la multinationale américaine Pullman, dont les intérêts, en ces déjà emblématiques années 60, vont bien au-delà des seuls wagons ferroviaires, se voit assigner l’étrange mission du percement d’un tunnel semi-officiel, destiné à accueillir un pipeline à la frontière désertique entre Mexique et États-Unis. Si le pétrole prévu n’y semble pas devoir couler, le chantier pharaonique devient pourtant, sous les influences entremêlées de forces mystérieuses, mercantiles, sociales, politiques ou légèrement fantastiques, et sous la direction des deux étonnants rêveurs techniciens, un fructueux atelier de production à grande échelle de faux objets d’art ancien pour le plus grand profit des dirigeants de la multinationale, et une filière potentielle d’immigration clandestine, où les espoirs désordonnés s’amassent dans le souterrain en attendant l’achèvement libérateur…

Mêlant savamment et sans aucune affectation la description en subtil surplomb d’une certaine réalité économique et technique qui évoque aussi bien le « Gains » d’un Richard Powers que le « Naissance d’un pont » d’une Maylis de Kerangal, et la mise en jeu d’un imaginaire mexicain nourri de réminiscences aztèques comme de souffles révolutionnaires récurrents, avec le brio d’un Paco Ignacio Taibo II ou d’un Valerio Evangelisti (dans sa « Coulée de feu » principalement), Cloé Korman écrit une étonnante histoire de tendresse familiale et de douce ferveur utopique confrontées aux amères réalités précoces d’un monde de sacralisation du profit et d’érection de frontières nationalistes et racistes imperméables à tout, sauf à l’intérêt économique bien pensé… Un premier roman qui fournit aussi une belle illustration, en seulement 300 pages, d’un « pluralisme romanesque » analysé et décrypté par Vincent Message dans son récent et captivant essai (« Romanciers pluralistes », septembre 2013), où les visions du monde des différents protagonistes s’entrechoquent pour produire un réel plus riche sans que la moindre synthèse hégélienne n’y soit envisageable…

Une très belle réussite.

« À cette époque, Georges aurait tout donné pour provoquer un sourire de Niño. Il avait beau le promener, lui parler, faire des grimaces et des pitreries, rien n’y faisait : l’enfant était grave comme un vieux gorille, et la tristesse continuait de régner dans la maison toujours trop grande. Mais un jour qu’une nouvelle nourrice avait claqué la porte, et que Georges faisait lui-même griller un épi de maïs desséché dans une casserole, sous l’œil sévère de Niño qu’il avait calé tant bien que mal au milieu des coussins d’un fauteuil, un miracle se produisit : dans une minute de distraction où il buvait à gorgées lentes une bouteille de bière, le maïs fur trop cuit, le couvercle de la casserole s’arracha de son socle pour aller heurter le plafond dans un bruit de cymbales et les grains jaillirent en une grappe de pétarades retombant dans toute la cuisine en petits bonds ouatés. Georges eut à peine le temps de constater qu’il avait fabriqué du pop-corn sans le savoir et de vérifier que le petit n’avait pas reçu de projectile brûlant sur le coin de la figure : Niño s’était redressé dans le fauteuil et pour la première fois de sa vie, les bras tendus, la tête rejetée en arrière et la bouche, les yeux écarquillés, les pieds battants, son corps ouvert comme une étoile, il riait à n’en plus finir. Et ce qui le faisait rire, Georges en fut tout de suite certain, n’était pas le spectacle des grains éparpillés ou la vue de la casserole retournée, mais le bruit, la musique de l’explosion et de ses soubresauts qui avaient triomphé de l’énorme barque et desserré l’étau mortel du silence. Dès ce jour, Georges sifflota, chanta, renversa et cassa la vaisselle, et mit entre les mains de Niño les objets les plus intolérables aux oreilles de parents normaux, crécelles tapageuses, joujoux à percussions, oursons péteurs ou diables à klaxons. Il mit Niño au solfège et à la musique comme tout bon fils de bourgeois, et c’est ainsi que Florence puis Suzanne avaient débarqué dans une maison tonitruante, auprès de deux garçons non seulement assoiffés d’amour, mais totalement époumonés. »

 

Exemplaire de démonstration

Roman puissant, enjoué et glaçant, sur la mort industriellement inéluctable de la création.

Publié en 2003, le premier roman de Philippe Vasset, à l'époque connu uniquement au sein de l'univers feutré des journalistes spécialisés en intelligence économique, frappait d'emblée par sa cohérence minutieuse, son ambition fondamentale fort habilement enveloppée dans une belle apparence de dilettantisme, et sa qualité d'écriture légèrement vertigineuse.

Preuve présentée en abyme, indiquée clairement dès le titre, cet "Exemplaire de démonstration" est le roman d'une quête archétypale, mettant en scène un "héros", ingénieur spécialisé dans l'industrie minière et l'Afrique, apprenant par hasard l'existence d'un sublime McGuffin ("objet de la quête"), le ScriptGenerator©®™, produit absolument secret destiné à industrialiser définitivement les activités de création, en s'affranchissant du caractère financièrement bien peu productif des "artistes", et des "péripéties" nombreuses, même si elles sont condensées avec subtilité en 140 pages, des trafics incessants d'un port africain aux officines de trading londoniennes, des diamantaires d'Anvers aux halls zenifiés des hôtels montagnards suisses.

Évoquant déjà avec bonheur des développements littéraires ultérieurs, que ce soient les arcanes lucides et glacés du Hugues Jallon de "La base" (2004) ou du "Début de quelque chose" (2011), l'élégante et rude vérité au sein des clichés mondialisés du Paolo Bacigalupi de "La fille automate" (2009), ou encore le calme sibyllin de ceux qui vont gagner quoiqu'il arrive du Nick Barlay de "La femme d'un homme qui" (2011), impressionnant de maîtrise logicielle de bout en bout, Philippe Vasset déroule avec brio et intelligence son terrifiant argumentaire commercial.