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La conjuration

Rares interstices urbains, marchandisation cynique du mystique, poésie tribale de la dissolution.

Publié fin août 2013 chez Fayard, le septième ouvrage de Philippe Vasset réussit une brillante synthèse, enlevée, des deux thématiques principales de ses travaux antérieurs : la géographie des espaces vides, abandonnés ou interstitiels dans un tissu urbain et péri-urbain toujours plus dense, toujours plus surchargé de sens devenu vide ("Un livre blanc", 2007 ; et déjà, en fait, "Carte muette", 2004), et la marchandisation désespérée d'activités diverses et improbables ("Journal intime d'un marchand de canons", 2009 ; "Journal intime d'une prédatrice", 2010 ; voire, déjà, "Exemplaire de démonstration", 2003).

Le narrateur, qui est peut-être celui du "Livre blanc" justement, fasciné par les friches industrielles, bâtiments abandonnés, espaces "hors la ville et hors la frénésie", se trouve en voie de paisible clochardisation, moitié par inadaptation au rythme et à la violence d'une civilisation prônant toujours plus sans le dire le lemming habillé Cerruti comme idéal social, moitié par volonté insidieuse de retrait personnel, est enrôlé par une vieille connaissance, écrivain mondain sur le retour, qui cherche à monter, juteux business, une secte, dont la partie "croyances fondamentales" est totalement secondaire, l'habillage mystique important et plutôt facile, mais le choix de lieux de culte, de célébration et de fête hallucinée autrement plus central et délicat, d'où le rôle de l' "expertise" accumulée par le narrateur.

Cette "business research" en amont du projet est ainsi l'occasion d'une savoureuse revue du "marché" de la secte et de la transe mystique, avec cette verve cynique et hautement crédible techniquement qui enchantait déjà le lecteur (lassé des palinodies de tant d'écrivains contemporains prétendant décrire de l'intérieur les pratiques de la grande entreprise ou de la haute finance, mais n'en proposant qu'une vision convenue, tronquée et souvent bien malhabile) du "marchand de canons" (marchandisation de la violence d'État ou de bande organisée, univers de la grande multinationale) ou de la "prédatrice" (marchandisation du réchauffement climatique, univers du fonds géant d'investissement).

Las, tandis que le projet avance doucement, mais patine beaucoup (ce marché n'est finalement pas aussi simple qu'il le paraissait de prime abord, au grand dam de l'écrivain en voie de reconversion et de quête effrénée d'argent facile), le narrateur, à force de fréquenter toujours davantage de lieux urbains propres à des célébrations ésotériques sauvages et rémunératrices pour leurs instigateurs, entre en fascination de plus en plus puissante avec l'occupation "invisible" de locaux d'entreprise réels, et absolument pas abandonnés.

Un glissement progressif d'univers, du "gros" interstice de la friche urbaine au "minuscule" interstice du placard à lessiveuses industrielles, dans lequel le narrateur va progressivement perdre, volontairement, son identité résiduelle, devenant sans le chercher le guide d'une étrange tribu s'agrégeant autour de lui, nouveaux nomades, chasseurs et cueilleurs, hantant les immeubles de bureaux et les appartements bourgeois la nuit, se fondant dans le décor le jour, libres et "nus". De cette errance, l'écriture de Philippe Vasset parvient à extraire à la fois une étonnante crédibilité (sur une pareille prémisse !) et une indéniable poésie.

Une lecture salubrement dérangeante sur le fond, hautement jouissive à chaque page, et nimbée d'une beauté bien mystérieuse.

"Glissant sans fin sur ces sols immaculés, j'ai invoqué en silence les forces de la désaffection, priant pour que dans dix, vingt ans, Le Millénaire connaisse une faillite ignominieuse et soit contraint d'abandonner ses "espaces de convivialité", ses décorations joviales et ses vitrines proprettes aux squatteurs et aux vandales.
La tête pleine d'images de ruines et de désastres, je me suis arrêté, juste avant la sortie, devant un local retraçant l'histoire du centre. Parmi les photographies et les plans, l'architecte Antoine Grumbach ("marchand de ville", comme il se qualifiait lui-même dans un film diffusé en boucle) avait exposé quelques livres dont la lecture avait supposément inspiré la conception du Millénaire. Parmi ces ouvrages figuraient "Molloy" de Beckett, "Ulysse" de Joyce et "Je me souviens" de Georges Perec. Le visiteur était censé comprendre que l'implantation du Millénaire à Aubervilliers participait de la création contemporaine la plus radicale. Que, bien sûr, c'était un espace d'achat, mais que c'était tellement plus que cela : un laboratoire pour la ville de demain, un jalon dans l'histoire de l'architecture durable, bref une véritable "fresque", presque une "vision" généreusement offerte aux regards des consommateurs venus remplir leur réfrigérateur ou s'équiper en électroménager.
Ainsi, non seulement on m'avait chassé de ma retraite favorite pour construire un centre commercial, mais on avait poussé le vice jusqu'à le faire au nom d'écrivains que j'aimais (la référence à Georges Perec, que je vénère, n'était ni plus ni moins qu'un affront personnel caractérisé). Une colère froide me submergea et je me mis à gribouiller, rageur, des commentaires hostiles, voire franchement insultants, sur le cahier destiné à recueillir les remarques des visiteurs."

 

Palafox

Le troisième Chevillard, l'éclat : l'œuf se fendille, Palafox en sort, un immense écrivain est né.

Publié en 1990, le troisième roman d'Éric Chevillard est peut-être celui où, tout à coup, cette forme si particulière de jeu narratif, esquissée dans "Mourir m'enrhume" et "Le démarcheur", tombe en place, et lance ce formidable mouvement, incessant et vers l'avant, qui dans une gestion unique de l'absurde, du nonsense foisonnant de Sterne et de Carroll - magnifié par une rarissime maîtrise des moindres creux et vallons de la langue -, nous enchante donc depuis vingt-trois ans.

La famille étendue et quelques amis, assemblés autour du repas dominical, assistent avec étonnement à l'éclosion d'un œuf à la coque, sans doute insuffisamment cuit. L'animal Palafox en sort. Qu'est Palafox exactement ? On ne sait pas, même si chacun a ou aura son idée, fluctuant avec le développement de la bête.

Son identité mouvante, qu'il s'agira de cerner au fil du récit à travers ses manifestations et ses symptômes, constitue l'enjeu de ces 185 pages. Une extravagante chasse au snark, réjouissante, au cours de laquelle le lecteur ébahi consacrera une énergie disproportionnée, sans doute, à réprimer les éclats de rire forcené qu'il sentira monter en lui.

"Maintenant, il ne trouvait plus rien à absorber. Le problème des vivres, c'était une raison supplémentaire pour tenter une sortie. Palafox donna quelques petits coups de bec prudents, encore un, et s'interrompit, guettant la réaction de son éventuel voisin. De toute façon, il ne renoncerait pas, il était prêt à en découdre, désormais plus question de reculer. L'éventuel voisin ne broncha pas, plusieurs hypothèses, ou bien il dormait, ou bien il était sorti, ou bien il était sourd, ou bien il était mort, ou bien il s'en foutait, ou bien personne ou plus personne encore ne vivait là. Palafox creva la coquille, d'un bond il faut sur la table, Algernon eut la présence d'esprit de retourner son verre sur la bête. Ainsi fut découvert puis promptement maîtrisé Palafox. On ne saurait ajouter au foi aux divagations du patron-pêcheur Sadarnac, capitaine sur le Rémora, qui prétend l'avoir ramené tout frétillant dans son chalut, puis l'avoir cédé à Algernon, balivernes."

 

Libraire du mois : Jean-Marc Agrati (septembre 2013)

Jean-Louis Costes, Grand-Père

Paul Gauguin, Avant et après

Edgar Hilsenrath, Le nazi et le barbier

Anthony Burgess, Le testament de l'orange

Henry Miller, Tropique du Capricorne

Anonyme, Le Mahabharata

Günther Anders, L'obsolescence de l'homme

American prophet

Ce boulot de messie est une plaie. N'empêche qu'il m'a permis de venir combler l'absence chronique de leader chez les Afro-Américains. Désormais, les citoyens de seconde zone écoeurés par le système n'ont plus besoin de la petite annonce dans le journal du dimanche qui disait :
"Cherchons négro démago capable de guider peuple divisé, opprimé et égaré jusqu'à la Terre promise. Bon communicateur. Rémunération selon expérience. Débutant accepté."
Etant poète, et donc expert en techniques de coercition de l'âme noire par les sentiments, je suis on ne peut plus qualifié pour le poste.
 
Rien que le prologue, maman, le prologue... 
 
Et puis l'histoire reprend depuis le début : Gunnar Kaufman est un gosse presque comme les autres. Noir, certes. Unique famille afro-américaine de son quartier, ouest Los Angeles. Sa mère compense leur bonne éducation en leur narrant, à lui et ses deux soeurs, la généalogie familiale avec la puissance de sa "gouaille de griotte".
 
Contrairement au bon vieux Noir des familles, mi-sorcier mi-chante-le-blues, rustaud et sympathique dans sa salopette en jean, digne-devant-le-racisme-péquenaud, du genre vrai marchepied Pullitzer, je ne suis pas le septième fils d'un septième fils d'un septième fils. [...] Je suis le premier fils d'un d'un fils de pute branché par les peaux claires, lui-même troisième fils d'un fils nègre de maison lèche-cul qui se trouvait être pour sa part un septième fils mais par défaut seulement.
 
Et puis le drame familial survient, à peine effleuré. Le genre de drame qui aurait pu être au coeur du livre, on en saura peu, quasi rien. Si ce n'est qu'il pousse la mère à partir, les enfants sous le bras, s'installer dans le ghetto. Et là, changement de décor. Gunnar et ses soeurs se trouvent en territoire hostile, incompréhensible. Ils avaient intégré les codes de la société blanche politiquement correcte et hypocritement multiculturelle, ils se retrouvent paumés sous une avalanche de clichés et de violence.

Après moult passages à tabac, menaces ou insultes, Gunnar se découvre des dons :  la poésie, le basket. Des amitiés : Scoby, fan de jazz qui n'a jamais raté aucun panier, Psycho Loco, chef d'un gang sans gun. Que ce soit dans une école blanche ou sur un terrain vague, Gunnar rentre dans les cases comme moi dans du 36 : ça ne va jamais. Il fait systématiquement un pas de côté. Mais on ne peut pas se construire toujours contre. A l'énergie joyeuse succède alors la mélancolie profonde, premier pas vers le suicide de masse.

Paul Beatty joue avec les clichés du ghetto afro-américain avec une classe digne d'un Percival Everett. Aux images éculées, réductrices, il oppose une palette de personnages ou de situations déjantés, dans un jeu brillant, poétique, souvent drôle. Mais qui vire au triste parfois. Car sous le vernis d'absurdité affleure le sentiment du cul de sac. Les codes raciaux ont été intégrés, digérés. Les victimes n'en finiront jamais d'en souffrir, et de récupération en faux combats, les luttes semblent vaines. Retour à l'absurdité.
 
Et c'est beau. Très beau.

Souviens-toi du Joola

Sans effets spéciaux, avec rage et pudeur, l'incurie ayant tué les 2 000 passagers du Joola.

Publié en juillet 2012 aux éditions Globophile, le livre de Patrice Auvray est de ceux qui marquent un lecteur. Je dois pourtant confesser, à ma grande honte, ma réelle réticence à m'y plonger, et il a fallu toute la chaleureuse insistance de Lina Husseini, la formidable animatrice de la librairie Athéna à Dakar, pour que je franchisse le pas, et découvre donc la tragique beauté de ce récit.

Patrice Auvray raconte un épisode de sa vie, survenu en septembre 2002, le naufrage du ferry-boat Joola sur le trajet entre Casamance et Dakar, au large de la Gambie, navire transportant alors plus de quatre fois son nombre de passagers autorisé, pour un bilan de plus de 2 000 victimes (la deuxième catastrophe civile de l'histoire maritime après celle du ferry-boat philippin Dona Paz en 1987). Patrice Auvray fut l'un des 64 survivants, voyant, malgré ses efforts désespérés, son amie malade couler à côté de lui, alors qu'en compagnie des quelques centaines de passagers ayant pu échapper à la carcasse qui s'engloutissait, ils se débattaient dans des creux de trois ou quatre mètres en espérant des secours qui ne devaient jamais arriver.

Récit d'une atroce tragédie humaine, donc, et qui résiste avec talent et pudeur à la tentation d'un spectaculaire larmoyant pour livrer faits bruts et poignantes impressions reconstituées, des circonstances de l'embarquement à l'horreur du naufrage et au désespoir de l'attente des secours... Mais, peut-être plus encore, récit d'une incurie qui devrait dépasser l'imagination, d'une incurie soigneusement étouffée par le président sénégalais Wade et ses alliés : celle qui conduit à faire opérer par l'armée un navire constituant le poumon social et économique de la Casamance, isolée, au Sud de la Gambie, du reste du Sénégal, et en proie à une rébellion indépendantiste sporadique depuis des années, navire hors d'âge, mal réparé, mal géré, surchargé et à la cargaison déséquilibrée en dépit du bon sens, dont tous les signaux d'alerte au drame qui couvait furent balayés d'un revers de main par des militaires impavides (qui constituèrent l'essentiel des survivants...) habitués à cette sourde arrogance qui les caractérise dans trop de démocraties africaines (et souvent ailleurs) ; celle qui conduit pendant des dizaines d'heures, en l'absence du président Wade, en voyage officiel en France, ses principaux ministres à retarder l'envoi de secours "dans le doute" (les navires de pêche présents sur le lieu du drame reçoivent l'ordre d'attendre l'arrivée d'un aviso militaire avant de faire quoi que ce soit...) ; celle qui conduit à évacuer en priorité les officiers survivants et à les mettre aussitôt à l'abri des curiosités, le capitaine ayant opportunément "disparu" ; celle qui conduit, après avoir offert du bout des lèvres un peu de compassion aux survivants et aux familles des victimes, à les traiter rapidement en pestiférés et en menaces pour la sécurité de l'État...

Récit magnifiquement servi par un style tout en retenue, ajoutant par petites touches lucides toutes les facettes de l'avant, du pendant et de l'après du drame, faisant pénétrer ainsi en nous l'horreur bien mieux que n'importe quel effet spécial...

Ne pas oublier le Joola, en effet, et l'atroce justification toujours présente des diverses et variées "raisons d'État", au Sénégal ou ailleurs.

 

Icelander

Très grand roman, maîtrise narrative pour un hommage déjanté aux pulps 1930 et aux mythes nordiques.

Publié en 2006, et en 2010 en français chez Asphalte dans une traduction d'Audrey Coussy, le premier (et pour l'instant unique) roman de Dustin Long constitue un réjouissant et haletant tour de force.

L'intrigue elle-même est fort difficilement racontable, et je me contenterai donc d'indiquer que l'on suit, sur quelques journées entremêlées de très nombreux flash-backs et flash-forwards pas toujours aisés à situer d'emblée dans le temps, quelques protagonistes assemblés à New Cruiskeen, en un jour de fête consacrée à la mémoire de la célèbre enquêtrice Emily Bean, désormais décédée, autour de Notre Héroïne, la fille d'Emily, dont la meilleure amie, Shirley McGuffin (dont le patronyme même, bien entendu, pointe avec force vers ce dont il s'agit réellement dans cette histoire), a été assassinée la veille, forçant ainsi la jeune femme à prendre l'enquête à son compte, fût-ce avec répugnance... Et l'on doit signaler que New Cruiskeen est aussi un village étroitement connecté à Vanaheim, le mythique royaume souterrain situé "sous l'Islande", révélé aux yeux du monde quelques années auparavant, et d'où sont originaires les archi-ennemis d'Emily Bean et peut-être de sa fille, Notre Héroïne...

Ce scénario trépidant (le rythme de la narration, malgré la neige, la glace et le froid environnants, est époustouflant) est surtout le prétexte à un étourdissant tour de force, dans lequel l'auteur, maîtrisant à merveille les techniques de multi-enchâssement narratif vertigineux d'un Mark Z. Danielewski de "La maison des feuilles", les appliquant à une galerie de personnages principaux et secondaires que l'on pourrait parfois croire échappés des aréopages universitaires de l'Amanda Cross de "L'affaire James Joyce" ou de "Mort à Harvard", puise avec délectation dans un grand coffre à jouets bourré d'éléments issus des pulps des années 1920 ou 1930, dans lequel des montagnes hallucinées et des hommes de bronze voisineraient avec des prestidigitateurs hypnotiseurs et télépathes ou des excavateurs pelllucidariens.

À la fois hilarant, rusé, ultra-référentiel et néanmoins d'une digestibilité et d'une maîtrise narrative hors du commun, un grand roman.

"Une fois, alors que Notre Héroïne était âgée de seize ans, elle avait fait rouler sous la table deux malfrats norvégiens de cent dix kilos. Sa mère avait dévoilé leur réseau de contrebande et ils avaient retenu l'adolescente captive dans le sous-sol d'une mercerie pendant deux jours. Jamais à court d'idées, cependant, Notre Héroïne avait réussi à les convaincre de jouer au Roi qui boit (un jeu à boire dont ils lui avaient parlé le premier jour de sa captivité), simplement pour passer le temps, soi-disant.
"Il vous faudra me détacher les mains, leur avait-elle dit.
- Euh... Je sais pas trop. Le patron nous a vraiment dit de ne pas...
- Bon, on joue ou pas ? Il est certain que je n'ai pas assez confiance pour vous laisser me verser des verres dans le gosier. Ou bien vous avez peur que je vous batte tous les deux ?
- Bah, vas-y. Détache-la, Haakon."

[Charybde 4 approuve.]

Confiteor

Roman d'une rare puissance, somme de son auteur, d'une ampleur comparable à celle d'un Musil.

« Jo confesso », publié en 2011 en catalan, paraissant en août 2013 en français aux Actes Sud sous le titre de « Confiteor » dans une impressionnante traduction d’Edmond Raillard, dixième roman de l’auteur, aura bien des chances d’apparaître aux yeux des lecteurs aguerris du romancier-philologue de Barcelone comme une synthèse monumentale de ses principaux écrits précédents.

Pour ceux qui le découvriront seulement, je prends le pari qu’ils connaîtront un immense bonheur de lecture, égal au mien, et qu’ils seront d’accord, après cette plongée dans 800 pages d’une rare densité, pour l’installer – peut-être paradoxalement – sur le même type de piédestal que « L’homme sans qualités » de Robert Musil (qui aurait au passage absorbé avec subtilité « Les désarrois de l’élève Törless », pour parfaire son déguisement de roman d’apprentissage). Et, oui, je pèse ici mes mots.

Le roman épouse d’abord l’apparence du récit d’enfance d’Adria, principal narrateur et protagoniste de l’ensemble, qui, du bas de ses sept ans, dans la Catalogne de l’après-guerre franquiste, se voit signifier par son père, antiquaire très haut de gamme, spécialiste des manuscrits et objets culturels rarissimes, linguiste accompli, son destin, déjà décidé, de violoniste virtuose ET d’érudit hors normes, destiné à la connaissance la plus globale possible (notamment par l’apprentissage progressif d’au moins 14 ou 15 langues) avec peut-être toutefois, le moment venu, quelques retombées commerciales intéressantes pour le magasin familial d’antiquités…

Rapidement, toutefois, le roman prend son essor, quitte ce terrain d’apparence encore familière et prosaïque, pour parcourir avec ferveur, passion et terrible urgence (ce qui – lorsque la moitié du propos SEMBLE concerner les notions mêmes de connaissance, d’érudition et de talent artistique – relève ici d’une singulière prouesse), en les ancrant au plus profond de la chair et de l’intellect de ses personnages, l’ensemble des thèmes chers à Cabré, évoqués dans les romans précédents : valeur de la création artistique – et tout particulièrement musicale, combat pour le pouvoir dans la famille et hors de la famille – et corruption qu’entraîne le pouvoir, rôle de la connaissance dans la morale de l’individu et de la cité,… mais aussi hélas, impossibilité du pardon.

Pour mener à bien cette gigantesque fresque en forme d’histoire d’amour maudit malgré (presque) tous les efforts, et de formidable interrogation sur la possibilité pour la connaissance et l’art de jouer un rôle, si ce n’est d’antidote, par trop illusoire, au moins de ralentisseur face à la course à l’avidité et au mal dans laquelle l’humanité se plonge si souvent et si goulûment, Jaume Cabré convoque tour à tour, dans des volutes de narrations enchevêtrées, de temporalités multiples, de révélations, de liens qui se dérobent, d’hypothèses fallacieuses et de désolantes surprises, une extraordinaire galerie qui inclut, à travers les âges, en sus des étonnantes familles et proches du héros et de ses meilleur(e)s ami(e)s, un bûcheron émérite, un fabricant de violons rivalisant peu à peu avec Stradivarius, un colonel SS, un médecin allemand dévoyé, un inquisiteur adjoint résistant aux ordres les plus abjects de son supérieur Nicolas Eymerich (le « religieux » catalan historique, et non son génial pendant réinventé par Valerio Evangelisti), un ou deux philosophes et linguistes de réputation mondiale, un survivant de Birkenau, un commissaire de police catalan, un moine exilé au fin fond de l’Afrique, un nazi brièvement réfugié au Vatican, et bien d’autres… donnant au roman tout ce foisonnement érudit, subtil, et pourtant dynamique et bouillonnant, qui rapproche donc bien, malgré les apparences, Cabré de Musil, la sphère européenne de la pensée, ayant à digérer (et n’y parvenant guère) l’historicité du fascisme après 1945 de la Cacanie aux valeurs millénaires pourtant bien moribondes, et l’amour total pris dans le piège de l’impossibilité du pardon – ou de l’ironie tragique du sort, que ne renierait pas l’Anouilh d’ « Antigone » - à celui, même platonique, qu’interdit la société viennoise de 1910.

Et au milieu de ce chaos et de ces rapides insensés, l’âme d’un violon gouverne peut-être néanmoins le fleuve horrible…

Un très grand roman, presque impossible à résumer, difficile à ne pas dévoiler de manière dommageable tant les rebondissements, les rires (parfois serrés), les intuitions de lecteur démenties et les surprises - sans recours à un deus ex machina, mais seulement à la mécanique cruelle de la tragédie – y sont belles et nombreuses. Un roman qui ne trahit jamais votre intelligence, et vous fait néanmoins pleurer d’émotion dans ses cinquante dernières pages. Un roman qu’il ne faudra vraiment pas rater à partir de sa sortie fin août, voilà.

En citation, pour ne rien déflorer par inadvertance, je me contenterai du tout premier paragraphe, qui donne le ton :
« Ce n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. Tout à coup, j’ai vu clairement que j’avais toujours été seul, que je n’avais jamais pu compter sur mes parents ni sur un Dieu à qui confier la recherche de solutions, même si, au fur et à mesure que je grandissais, j’avais pris l’habitude de faire assumer par des croyances imprécises et des lectures très variées le poids de ma pensée et la responsabilité de mes actes. Hier, mardi soir, en revenant de chez Dalmau, tout en recevant l’averse, je suis arrivé à la conclusion que cette charge m’incombe à moi seul. Et que mes succès et mes erreurs sont de ma responsabilité, de ma seule responsabilité. Il m’a fallu soixante ans pour voir ça. J’espère que tu me comprendras et que tu sauras voir que je me sens désemparé, seul, et que tu me manques absolument. Malgré la distance qui nous sépare, tu me sers d’exemple. Malgré la panique, je n’accepte plus de planche pour me maintenir à flot. Malgré certaines insinuations, je demeure sans croyances, sans prêtres, sans codes consensuels pour m’aplanir le terrain vers je ne sais où. Je me sens vieux et la dame à la faux m’invite à la suivre. Je vois qu’elle a bougé le fou noir et qu’elle m’invite, d’un geste courtois, à poursuivre la partie. Elle sait que je n’ai plus beaucoup de pions. Malgré tout, ce n’est pas encore le lendemain et je regarde quelle pièce je peux jouer. Je suis seul devant le papier, ma dernière chance. »

[... Charybde 1 et 3 approuvent totalement et insistent : lisez-le.]

Faillir être flingué

Une TUERIE !! (2e)

Une poignée de destins convergent à travers la plaine et les montagnes.

Zebulon a des sacoches pleines à l'épaule et la violence au bout des doigts, les McPherson sont accrochés au chariot de leur vieille qui n'en finit par de mourir, Gifford a mis ses pas dans ceux d'Eau-qui-court-sur-la-plaine, chamane sans tribu, Elie a ses problèmes aussi, causés par un archet de contrebasse... Ils sont cow-boys, médecin, chamane, commerçant, musicienne, pute ou blanchisseur. Ils ont des comptes à régler et une ville à construire.

L'Ouest. Le fantasme de l'Ouest. Prenez une attaque de diligence, un cheval volé, des bottes ramassées dans la rivière. Prenez des indiens, des chinois, des cow-boys. Prenez des mythes, des contes, des prières. Des héros marqués, des passés hantés, des rêves de gosse.

Si Faillir être flingué emprunte au western traditionnel son vernis, ses personnages les plus classes et ses ambiances les plus sauvages, Céline Minard fait bâtir à ses personnages une utopie où chacun peut repartir à zéro, trouver un équilibre, une certaine paix. Sous les images brutales et le plaisir féroce (rah la scène du barbier ! ) affleure une poésie, un humour et un optimisme étrangement touchants.

Faillir être flingué est l'opposé d'un Manituana : fantasme et image contre l'Histoire, une utopie en construction plutôt qu'en déliquescence. Et tout aussi superbe.

[... et Charybde 2 et Charybde 3 approuvent avec acclamations.]