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Actualités

Fin d'année 2012

Ces quelques mots pour vous rappeler que notre sélection de beaux livres, pour vous ou pour offrir, arrive en ce moment chez Charybde, et que nous vous les présenterons le dimanche 16 décembre à partir de 11 h 00, avec café, thé, rafraîchissements et grignoteries jusqu’à 18 h 30 exceptionnellement.

Nous avons aussi sélectionné un certain nombre de livres, parmi ceux qui vous ont beaucoup plu cette année, que nous jugeons « idéaux pour offrir » :

Ihsan Oktay ANAR, Atlas des continents brumeux (par Charybde 1)

Tatiana ARFEL, L’attente du soir (par Charybde 1)

Patrick CHAMOISEAU, L’empreinte à Crusoé (par Charybde 2)

COLLECTIF, Haïti noir (par Charybde 3)

COLLECTIF, Last and lost – Atlas d’une Europe fantôme (par Charybde 4)

Patrick DEWITT, Les frères Sisters (par Charybde 1)

Jérôme FERRARI, Le sermon sur la chute de Rome (par Charybde 3)

Mathieu LARNAUDIE, Acharnement (par Charybde 2)

Elsa OSORIO, La Capitana (par Charybde 3)

Laurent RIVELAYGUE, Le Von Mopp Illustré : « Un dictionnaire aussi instructif que bête et méchant » (Charybde 4)

Goliarda SAPIENZA, Moi, Jean Gabin (par Charybde 1)

Jeff VANDERMEER, La cité des saints et des fous : « Une ville cruelle racontée par une plume inventive. Un grand livre de fantasy moderne. (Charybde 4)

WU MING, Manituana (par Charybde 2)

Enfin, nous en profitons pour vous signaler que nous serons OUVERTS les dimanches 23 et 30 décembre aux horaires habituels du dimanche (11 h 00 – 17 h 00), OUVERTS exceptionnellement le lundi 24 décembre de 12 h 00 à 18 h 00, et FERMÉS exceptionnellement le mercredi 26 décembre.

Bonnes fêtes à toutes et à tous !

Libraire du mois - Jérôme Noirez (Décembre 2012)

Witold GOMBROWICZ, Cosmos

Tetsuko KUROYANAGI, Totto-Chan

Pascal QUIGNARD, La haine de la musique

Lewis CARROLL, Lettres à Alice

Félix FÉNÉON, Nouvelles en trois lignes

Flannery O'CONNOR, Les braves gens ne courent pas les rues

Maurice PONS, Les saisons

La folie et la mort

Quatrième roman et révélation d'une stylistique polyphonique au service d'une impitoyable charge politique.

Publié en 2000, le quatrième roman de Ken Bugul rompait avec le cycle des trois précédents, à très forte dominante autobiographique, pour affronter, dans toute sa cruauté, la réalité sociale et politique d'une certaine Afrique post-coloniale.

Ayant puissamment digéré la forme multiple et le recours à des champs stylistiques extrêmement variés, à l'instar des grands aînés Sonny Labou Tansi ou Ahmadou Kourouma, Ken Bugul peut ainsi nous proposer un récit à trois voix (un narrateur et deux narratrices), naviguant entre le réalisme micro-social (dont on la sait capable depuis ses débuts avec Le baobab fou), l'insertion de passages oniriques (où les contes traditionnels astucieusement remaniés prennent une présence et une actualité bien au-delà de leur rôle habituel de parabole), le détournement de discours officiels puisés auprès de divers despotes africains, et enfin la source intacte et caustique d'introspection et de réflexivité apportée par ses personnages principaux, lorsqu'ils se plongent dans les méandres de leurs pensées et de leurs émotions.

Au pays du Timonier, où règnent la corruption, la fausse modernité et l'impasse économique qui écrase et déracine les pauvres, pays désormais rythmé par les discours omniprésents à la radio (qui en devient presque un personnage à part entière), une jeune fille, Mom Dioum, revient au village, désespérée, voulant "renaître" après un terrible échec et une non moins terrible révélation, à la ville où le succès de ses études l'avait conduite. Las, ne parvenant pas davantage à se refondre dans la tradition qu'à digérer l'atroce modernité, elle disparaît, et sa meilleure amie, Fatou Ngouye, et son cousin Yoro devront à leur tour affronter la ville, à sa recherche.

Sous la formidable couche d'écriture aux voix si poignantes, avec leur rage et leur humour, il s'agit d'un récit de désespoir face à une impasse gigantesque, où les personnages, tout au long de leur tragique et brève destinée, devront peu à peu accepter le choix, le seul choix qui se présente au fond à eux : celui entre la folie et la mort, que la psychose corrompue mise en œuvre par les cliques au service du Timonier ne fait que confondre de plus en plus.

Sous sa grande dureté, un livre d'une brillante légèreté.

Tout d'un coup la foule se tut.
Fatou Ngouye n'avait pas bougé et pourtant elle brûlait comme de la paille.
Pas un son n'était sorti de sa bouche.
Rien.
Son corps était devenu comme une statue.
Pour certains qui commençaient à avoir peur, cela rappela les Écritures Saintes, quand la femme de Loth, à qui celui-ci avait demandé de marcher droit devant elle, désobéit et se retourna quand Dieu consum
a Sodome et Gomorrhe.
Le corps de Fatou Ngouye ressemblait à une statue au milieu de ce marché.
Personne n'osa s'approcher de cette statue au ventre dilaté, si dilaté qu'on avait l'impression que quelque chose de terrible allait en sortir.
Il n'y avait plus de traits sur son visage.
C'était une statue sans visage.
Fatou Ngouye finit ainsi sa vie à la grande ville.
Elle qui était venue chercher Mom Dioum dans cette ville, elle faisait désormais partie de cette ville, pour toujours.
Fixée dans la ville.
(...)

Au village tout le monde rêvait d'autre chose.
Et tous voulaient aller à la ville pour faire fortune rapidement.
La débrouillardise était la clé de la réussite, de la survie, sans scrupules, sans morale.
S'en sortir.
S'enrichir.
À tout prix.
Pour des millions de personnes de ces pays maudits du Continent.
Pour ceux qui avaient été un peu à l'école, c'était un atout de plus.
Et puis la ville, c'ét
ait la porte pour le grand exil, là-bas au loin.
L'Italie, les États-Unis ou à défaut la France qui n'était plus la destination de prédilection.
La Thaïlande, le Japon, Singapour, Hong Kong devenaient de plus en plus les pays convoités.
Surtout par ces temps du décret.
La circulation qui devenait de plus en plus dense souhaita la bienvenue à Fatou Ngouye et à Yoro le cousin de Mom Dioum à la ville.
Ils étaient émerveillés.
Par la circulation.
Par les odeurs.
Par le bruit.
Des voitures partout, des cris partout, du bruit partout, des odeurs partout, des tas d'immondices partout, des carcasses de toutes sortes partout.
Des carcasses de véhicules, de motos, de moutons, de chats, ils étaient émerveillés.
Ça pétaradait de partout.
Les gens criaient fort.
Les haut-parleurs déversaient des musiques de toutes sortes à qui mieux mieux.
Sans retenue.
Tout était permis donc à la ville.
(...)

 

La route des Flandres

Cavaliers et prisonniers, matière et mémoire. Chef d'œuvre.

Publié en 1960, le septième texte de Claude Simon fut celui de la reconnaissance « publique » (avec l’obtention du Prix de l’Express cette année-là). C’est avec lui que sa phrase complexe et sa narration déstructurée sont sans doute entrées dans l’histoire littéraire, pour culminer avec le prix Nobel de 1985.

Il est délicat de rendre compte du « propos » de ce texte, même s’il n’est pas du tout aussi difficile d’abord que ce qu’une certaine critique souvent teintée d’anti-intellectualisme se plaît à répandre, l'étiquette "Nouveau Roman" généralement accolée n'y ayant d'ailleurs pas grande signification, en l'espèce.

Une petite unité de cavalerie en 1940, conduite par De Reixach, un capitaine de vieille noblesse, est prise dans la débâcle. Quatre des cavaliers de l’unité, dont le narrateur et un ex-jockey de l’écurie de course de De Reixach, se retrouvent dans le même camp de prisonniers, où prend place un extraordinaire exercice de remémoration à plusieurs voix, remémoration hachée, incertaine, entrecoupée de digressions lorsque le flot de conscience d’un individu s’immisce subrepticement ou brutalement dans la reconstruction collective, remémoration qui voit se mêler, dans le doute, les erreurs, les confusions et les incertitudes, des bribes du printemps 1940, mais aussi des mois qui ont précédé, dans lesquels tient une place prépondérante un triangle amoureux et sexuel entre le capitaine, suicidé ou abattu – on a du mal à le savoir -, sa jeune épouse et le jockey disgracieux, triangle faisant écho, par delà les siècles écoulés, à une mythique histoire, quasiment fondatrice, au sein de la famille De Reixach, ce lointain passé remontant à la surface au hasard des anecdotes, des confidences revenant comme des bulles à la surface, que le récit fragmentaire des quatre prisonniers de guerre exhume peu à peu…

Les phrases magiques, qui peuvent aisément s’étendre sur plusieurs pages, dessinent des arabesques hypnotiques, ancrées dans les bas-flancs du Stalag comme dans ceux des écuries des De Reixach – où le culte des chevaux et de leur débordante animalité prend toute sa place, et construisent une boucle en ruban de Möbius dans lequel le roman lui-même n’est qu’un instant, sans début, sans fin, sans « révélation », démontrant à chaque occasion la difficulté intrinsèque de l’exercice de la mémoire.

Une relecture encore plus passionnante que ma première découverte du texte, il y a presque 30 ans…

Et son père parlant toujours, comme pour lui-même, parlant de ce comment s'appelait-il philosophe qui a dit que l'homme ne connaissait que deux moyens de s'approprier ce qui appartient aux autres, la guerre et le commerce, et qu'il choisissait en général tout d'abord le premier parce qu'il lui paraissait le plus facile et le plus rapide et ensuite, mais seulement après avoir découvert les inconvénients et les dangers du premier, le second, c'est-à-dire le commerce qui était un moyen non loin déloyal et brutal mais plus confortable, et qu'au demeurant tous les peuples étaient obligatoirement passés par ces deux phases et avaient chacun à son tour mis l'Europe à feu et à sang avant de se transformer en sociétés anonymes de commis voyageurs comme les Anglais mais que guerre et commerce n'étaient jamais l'un comme l'autre que l'expression de leur rapacité et cette rapacité elle-même la conséquence de l'ancestrale terreur de la faim et de la mort, ce qui faisait que tuer voler piller et vendre n'étaient en réalité qu'une seule et même chose un simple besoin celui de se rassurer, comme les gamins qui sifflent ou chantent fort pour se donner du courage en traversant une forêt la nuit, ce qui expliquait pourquoi le chant en choeur faisait partie au même titre que le maniement d'armes ou les exercices de tir du programme d'instruction des troupes parce que rien n'est pire que le silence quand,... (...)

L'imaginant donc, le voyant en train de lire consciencieusement l'un après l'autre chacun des vingt-trois volumes de prose larmoyante, idyllique et fumeuse, ingurgitant pêle-mêle les filandreuses et genevoises leçons d'harmonie, de solfège, d'éducation, de niaiserie, d'effusions et de génie, cet incendiaire bavardage de vagabond touche-à-tout, musicien, exhibitionniste et pleurard qui, à la fin, lui ferait appliquer contre sa tempe la bouche sinistre et glacée de ce... (et alors la voix de Blum disant : "Bien ! Donc il a trouvé, ou plutôt il a trouvé un moyen de trouver ce qu'on appelle une mort glorieuse. Dans la tradition de sa famille, dis-tu.

 

120 journées

Il n'est pas évident de parler de ce roman, et d'autres l'ont fait bien mieux que vos libraires préférés. N'hésitez pas à écouter la très belle et très juste chronique d'Alice Abdaloff dans la Salle 101.

Huit adolescents à divers niveaux d'un même collège sont enlevés par quatre adultes, enfermés avec eux dans un Silling qui évoque une briquetterie à l'abandon, une friche industrielle. Les grandes lignes sont annoncées clairement par les adultes : ils seront captifs 120 jours (120 chapitres) pas un de plus, pas un de moins. Entourés d'un violeur pédophile récidivste comme garde-chiourme et d'une mère infanticide comme intendante, ils devront se plier aux exercices auxquels on les soumettra.

Tous les dix jours, Duclos, auteur de pièces radiophoniques, doit intervenir (à distance) pour raconter une histoire aux adultes et adolescents de Silling. L'homme ne croit pas vraiment que son public existe, mais joue le jeu parce qu'il a besoin de payer ses factures, pour sa fille, sa crapote, avec laquelle il vit.

Les trois univers se côtoient, s'immiscent les uns dans les autres, poreux : l'intérieur de Silling, l'extérieur (via Duclos et sa fille), et les histoires qui sont des chapitres à part entière.

Empruntant aux 120 journées de Sodome du bon marquis sa construction et ses grands thèmes, Jérôme Noirez ne réécrit pas Sade. Certes il y a violence et une certaine forme de perversion : humiliation, viol, meurtre ; mais au second plan, souvent en hors champ. En pleine lumière, le corps de l'adolescent comme champ de bataille entre l'enfance et le monde des adultes. Un monde en pleine contradiction, écartelé entre le besoin d'infantiliser et l'injonction "grandis un peu".

Ce champ de bataille est contrebalancé par le "jardin" de Duclos (auteur radio) qui regarde sa fille pousser, au milieu des escargots, préservant leur part d'enfance à tous les deux. 

A mi-chemin, les contes cruels élaborés pour Silling, entre imaginaire flippant et personnages tendres.

Jérôme Noirez n'explique pas les motivations de ses personnages : ni la passivité des adolescents, ni le projet fou des adultes, ni l'origine de certains éléments (comme le jeu vidéo). Chaque chapitre étant une journée, on ne revient pas en arrière, jamais. Si un événement s'est produit dans l'ombre, il y restera. Il ne s'agit pas de comprendre mais de ressentir et de se reconnaître. La grande part faite au sous-jascent, à l'implicite et au hors-champ est un des intérêts majeurs de ce roman.

Comme dans Féérie pour les ténèbres ou Les leçons du monde fluctuant, l'écriture est splendide, et permet ce mélange unique et propre à l'auteur de naïveté et de cruauté à parts égales.