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Texaco

L'extraordinaire symphonie de 150 ans de Martinique dans le récit de la fondatrice de l'ex-bidonville "Texaco".

Publié en 1992, Texaco, le troisième roman de Patrick Chamoiseau après les remarqués Chronique des sept misères et Solibo magnifique, lui offrit la consécration du prix Goncourt, et la reconnaissance de sa voie particulière, tant romanesque que théorique, qui, se dégageant progressivement de l'affirmation désormais traditionnelle de la négritude chère à Césaire et à Senghor, débouche sur une conception moderne de la créolité, insérée dans un champ de tradition et d'intelligence historique.

"Texaco" est un quartier de Fort-de-France, sauvage bidonville initial, qui aura finalement émergé en tant que véritable "quartier", réalisant peut-être davantage que n'importe où ailleurs ce "pont" indispensable entre le confort matériel assorti du désastre psycho-social, représenté par la ville moderne, et le dénuement physique assorti d'incroyables formes de solidarité, issues des traditions populaires de la campagne créole.

Patrick Chamoiseau a réussi avec ce livre un impressionnant tour de force, nous proposant une lecture originale de la mémoire de Marie-Sophie Laborieux, désormais âgée, qui fut la fondatrice informelle de "Texaco", et qui porte en elle les récits de ses parents et grand-parents, remontant jusqu'en 1848 et à Victor Schoelcher... Une brillante manière de proposer au décodage 150 ans d'histoire de la Martinique, de l'esclavage à la difficile émancipation de l'après-Seconde guerre mondiale, dans une langue exigeante, aussi fortement imagée qu'extraordinairement précise, ne devant rien au folklore mais tout à l'oralité authentique des récits et des échanges quotidiens de la société martiniquaise.

Rythmée par les incises du Marqueur de Paroles (le romancier lui-même) et de l'Urbaniste (l'architecte chargé de décider du sort de "Texaco"), construite subtilement de voix rapportées et de voix directes orchestrées en une symphonie biblique comportant son Annonciation, son Sermon ("pas sur la Montagne, mais devant un rhum vieux") et sa Résurrection, cette fresque intime et planétaire à la fois constitue certainement l'un des plus grands romans français contemporains.

"Je compris soudain que Texaco n'était pas ce que les Occidentaux appellent un bidonville, mais une mangrove, une mangrove urbaine. La mangrove semble de prime abord hostile aux existences. Il est difficile d'admettre que, dans ses angoisses de racines, d'ombres moussues, d'eaux voilées, la mangrove puisse être un tel berceau de vie pour les crabes, les poissons, les langoustes, l'écosystème marin. Elle ne semble appartenir ni à la terre, ni à la mer un peu comme Texaco n'est ni de la ville ni de la campagne. Pourtant, la ville se renforce en puisant dans la mangrove urbaine de Texaco, comme dans celle des autres quartiers, exactement comme la mer se repeuple par cette langue vitale qui la relie aux chimies des mangroves. Les mangroves ont besoin de la caresse régulière des vagues ; Texaco a besoin pour son plein essor et sa fonction de renaissance, que la ville le caresse, c'est à dire : le considère." (Note de l'urbaniste au Marqueur de paroles)

"Dans ce que je te dis là, il y a le presque-vrai, et le parfois-vrai, et le vrai à moitié. Dire une vie c'est ça, natter tout ça comme on tresse les courbes du bois-côtelettes pour lever une case. Et le vrai-vrai naît de cette tresse." (Cahier de Marie-Sophie Laborieux)

"En cet antan, avec le petit ventre rond des porteurs de gros foie, Esternome mon papa devint maigre comme une morue salée. Le tafia lui rosissait la lèvre, lui rouillait l'estomac et les bords de cervelle. C'est d'ailleurs ce qui dut lui épargner la syphilis car, hi hi hi fout', les petites bêtes précipitées dans son piston devaient se prendre de feu sur l'alcool de son sang. Pratiquant de moins en moins de djobs, il se fit contrebandier d'une guildive détaxée qui stupéfiait les cabarets, il se fit pilleur de tombeaux caraïbes pour des pierres très bizarres à trois pointes et trois forces que les abbés sollicitaient. Il tenta de s'ériger maquereau d'une négritte récemment libérée, qui le renvoya au ventre de sa manman quand elle eut compris comment marchait la vie. Puis, il se fit plus humainement pleureur professionnel quand un bon-mauvais-matin Osélia embarqua sur un vapeur des Amériques avec le blanc à yeux d'eau pâle qu'elle s'était ramassé. L'amoureuse vida la case autour de son sommeil et prit l'envol après lui avoir charbonné sur la porte un "Pa moli" (Tiens bon) que seule devait effacer la nuée ardente qui une-deux temps plus tard allait griller l'En-ville. Le pire c'est que dessous le vœu de cet adieu méchant la négresse vagabonde n'avait même pas signé."

 

Libraires du mois - Fabrice Colin (juin 2012)

Richard BRAUTIGAN, Un privé à Babylone

Roberto BOLAÑO, Étoile distante

Éric CHEVILLARD, Le vaillant petit tailleur

Vladimir NABOKOV, Ada ou l'ardeur

David MITCHELL, Le fond des forêts

Rob SCHULTEIS, Sortilèges de l'Ouest

David MARKSON, Arrêter d'écrire

John FANTE, Mon chien Stupide

Joan DIDION, L'Amérique

Louis WOLFSON, Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan

 

Les effondrés

Subtil "making of" littéraire de l'effondrement des acteurs de la crise dite "des subprimes"... Un tour de force parfaitement réussi.

Publié en 2010, le cinquième ouvrage de Mathieu Larnaudie prend la forme d'une revue enjouée de l'effondrement économique, mais surtout idéologique, d'un monde, celui du capitalisme libéral des années 1978-2008, dans la tourmente de la crise des subprimes - mais aussi d'une chronique de la réaction obstinée de ses thuriféraires pour nier la réalité.

Si le propos est similaire, la forme diffère profondément de celle du - également - très jouissif travail en alexandrins de l'économiste Frédéric Lordon (D'un retournement l'autre. Comédie sérieuse sur la crise financière. En quatre actes, et en alexandrins, 2011). Mathieu Larnaudie met en scène une terrible galerie de personnages, certains anonymes, d'autres au contraire très connus, et emblématiques, sans toutefois jamais les nommer. Ainsi, au fil des pages, nous assistons aux réactions (abattement, déni, rage, dépression, suicide ou encore impavidité) d'Alan Greenspan (confronté à la commission d'enquête du Congrès sur la crise), de Nicolas Sarkozy (avec ses impressionnantes volte-faces garanties sans sens ajouté), de Marcel Ospel (mis au ban de la "bonne société" suisse pour sa gestion d'UBS), de Richard Madoff, bien entendu, ultime bouc émissaire du système (qui prétend qu'il suffit de "chasser les méchants" pour retrouver tous les illusoires bénéfices de l'égoïsme de la fable des fourmis), et de ses rabatteurs Robert Jaffe ou Thierry Magon de la Villehuchet, ou encore du milliardaire allemand (partiellement ruiné, et allant cacher sa misère relative et sa honte sur les rails d'une ligne de chemin de fer) Adolf Merckle, du patron déchu de Lehman Brothers, le flamboyant Richard S. Fuld, Jr., ou encore, comme une ombre, du carnassier Édouard Stern avant sa tragique sortie de faits divers,...

La longue phrase de Mathieu Larnaudie, parfois difficile à digérer sans reprendre plusieurs fois son souffle, réussit un petit miracle : tout au long de ces portraits en situation, le lecteur aura l'impression d'être à la fois DANS le film (par l'abondance de détails visuels) et DANS le commentaire du DVD, en voix off (par la subtile intrication des commentaires, ajouts, bonus et remarques in petto).

... un établissement financier et d'assurances belgo-néerlandais qui, avant même que l'ensemble du secteur bancaire n'eût véritablement commencé d'imploser (avant que le séisme ne fut déclaré et identifié, accepté comme tel), avait eu le privilège de préfigurer le chambardement général, d'annoncer, à la manière de ces brusques et ponctuelles variations du champ magnétique local ou de ces légères déformations de la surface du sol qui constituent les signes avant-coureurs du tremblement de terre qui vient, la grande convulsion, de compter parmi les premières sociétés à se déclarer au bord de la faillite, et dont l'État s'était, dès lors, empressé d'empêcher le naufrage, inaugurant ainsi la kyrielle des interventions (la distribution, comme à la criée, de ces enveloppes garnies destinées à garantir la survie - pour éviter la catastrophe, disaient-ils - des entreprises dont tout montrait pourtant que leurs modes de gestion, leurs pratiques - autrement dit, là encore, là comme ailleurs, le réseau des croyances sur lesquelles elles s'étaient, cette gestion et ces pratiques, basées, par quoi elles avaient été induites - étaient les véritables causes de leurs déboires, et qu'une certaine logique (celle du désinvestissement de l'État des affaires privées, péremptoirement prônée par l'école de Chicago, ses maîtres, ses papes, ses évangélistes, ses exécutants, ses ministres, ses petites frappes et ses bras armés, disséminés comme des missionnaires partout dans le monde là où existait ne serait-ce qu'un embryon de marché - c'est-à-dire, précisément, leur propre logique) eût dû conduire à les laisser se débrouiller seules, par leurs propres moyens, s'embourber et déposer le bilan dans leur coin,...

Un tour de force parfois ardu mais nettement indispensable, tout particulièrement alors que le déni, en 2011-2012, a repris du poil de la bête.

Le livre de Jon

Une extraordinaire construction de tendresse complexe à l'adresse d'un père héroïnomane décédé.

Véritable révélation que ce récit poétique autobiographique, publié en 2004, et traduit en français par Claro en 2012, que l'écrivaine américaine d'origine grecque Eleni Sikelianos consacre à son père, Jon.

Dans une forme magnifique, même si elle peut dérouter par moments, faite de fragments, de scènes quasi-théâtrales reconstruites, de bribes de poèmes, de souvenirs désenchantés ou ré-enchantés, l'auteur nous fait partager, sans jugement et avec une complexe tendresse, le souvenir de son père, héroïnomane, malade, vagabond, absent et présent à la fois...

Une expérience d'une rare profondeur et d'une beauté vraiment singulière, et un coup de cœur immédiat.

"Ces histoires ne seront pas cousues pour former une couverture sans la moindre couture, susceptible de recouvrir les traces de cette famille. Dans ce récit, toutes les failles sont visibles, elles saillent telles des cicatrices, elles cèdent aux coutures ou n'ont tout simplement jamais été rapiécées. Ce fil-ci (la vie de mon père à quinze ans à Lausanne), ce fil-là (la vie de mon grand-père à seize ans à Delphes), se défont et se tordent en autant de lignes sinueuses sur des cartes géographiques magnifiquement colorées qui s'arrachent aux frontières et se dévident dans l'éther. Il n'y a plus rien sur la carte, juste quelques noms ici et là, et des gerbes de couleurs."

"Les marques sombres
un peu partout ici
sont des ombres ; les ombres sont les agences
qui permettent aux yeux de savoir qu'un monde
a une forme. Nous avançons
parmi les couleurs. En regardant, j'ai appris le vol &
la fraude, que le bleu peut
feindre le bleu."

"POÈME INACHEVÉ QUI S'EFFORCE DE S'ÉCRIRE COMME SI JON L'ÉCRIVAIT

Hé, caballero, ai-je dit
au moineau
à la gorge enchantée
qui dansait sur les quais
de la Seine
escroc de caballero voleur de miettes

Ay, compañero
ai-je dit au moineau
espèce de petit danseur fainéant
reluquant des miettes de gâteau
toute la matinée
sans m'offrir une seule
des plumes de ta robe sale

Hé, caballero, viens"

 

[...et Charybde 1 approuve...]

Il y a un trou dans votre CV

26 savoureux entretiens d'embauche où le sens de l'absurde fait irruption au détour de chaque phrase convenue.

Publié début 2012 aux intéressantes éditions Antidata, ce bref recueil comprend 26 entretiens d'embauche, fictifs, qui parlent ou non de "trou dans le CV", mais qui sont tous particulièrement savoureux.

Jouant en artiste avec les mots, Olivier Salaün réussit superbement le pari de faire sourire ou rire, systématiquement, tout en maintenant une lègère pointe de vertige plus profond à chaque chute d'entretien, où l'absurde, le cruel et l'odieux de certains pans de vie professionnelle se dévoilent, tandis que rôdent en toile de fond Schopenhauer, Sartre, Marlon Brando ou Bruce Willis.

Un livre qui se lit rapidement, avec bonheur.

"- Vous débutez, c'est entendu et c'est un choix qui vous honore, mais sans expérience. Débuter sans expérience n'est pas forcément recommandé. On ne s'improvise pas chasseur de rats."

"- Peut-être. Peut-être. Mais un C.V., c'est comme une combinaison de spationaute. Le moindre accroc, le moindre trou peut être fatal. Vos explications sur les canards ne m'ont pas convaincu. Ce trou à la charnière de vos études et de votre vie professionnelle me semble révélateur, voyez-vous. Vous avez hésité. Peut-être même avez-vous tenté de gagner du temps ?
- Une simple pause.
- Un flottement. Vous m'avez parlé de canards. Je pense que c'est assez clair. Restons-en là."

"- Vous connaissez la belle formule d'André Breton : "J'aimerai que ma vie soit une chanson de veilleur. Indépendamment de ce qui arrive, n'arrive pas, c'est la vigilance qui compte."
- La vigilance ? Ce n'est pas plutôt l'attente ?
- J'avoue avoir développé sa pensée en l'adaptant à l'époque actuelle. Vous me concéderez que l'attente n'est plus de rigueur. L'attentisme représente même, aux fonctions auxquelles vous postulez, ce qu'il faut éviter à tout prix.
- Je ne crois pas que Breton ait prôné l'attentisme, bien que...
- Laissons Breton où il est. Parlons plutôt de vous. Je lis sur votre C.V. que vous avez été gardien de phare.
- Un métier de veille.
- Oui, mais plutôt statique.
- Évidemment le phare est statique. La confiance des marins est à ce prix."

 

[... et Charybde 1 approuve.]

Actualités du joli mois de mai

Deux belles rencontres et quelques nouveautés à noter ce mois-ci !

- Le mercredi 16 mai, nous aurons la joie d'accueillir Eleni SIKELIANOS, de passage à Paris. En compagnie de ses traducteurs Claro et Béatrice Trotignon, l'écrivaine américaine nous parlera de son récit poético-autobiographique, autour de la figure de son père, Le livre de Jon, et de son recueil précédent, Du soleil, de l'histoire, de la vision.

Une occasion rare de rencontrer une auteur atypique, baignant depuis l'enfance dans une impressionnante multi-culture littéraire, et capable d'en extraire régulièrement de la force et du sens.

Mon père a ce que les gens du métier appellent "le contact". Comment il l'a développé, je l'ignore. Si c'est génétique, je n'ai pas conscience de sa présence - mais je n'ai jamais eu de réelle occasion de découvrir si je l'ai moi aussi. Le contact se manifeste ainsi : mon père comprend les ours et les ours le comprennent.

http://www.actes-sud.fr/contributeurs/sikelianos-eleni-0

http://www.greges.net/rubrique.php3?id_rubrique=55

- Le vendredi 25 mai, Fabrice Colin sera notre libraire invité, au titre du mois de juin, et viendra vous présenter sept de ses livres favoris.

Auteur culte, animateur et critique non moins culte, si les choix littéraires de Fabrice Colin sont seulement à moitié aussi fascinants que ses propres écrits, vous n'oublierez pas cette soirée de sitôt !

http://fabrice-colin.over-blog.com/

- A noter que nous serons ouverts normalement le 17 mai, jeudi de l'Ascension, que vous pouvez trouver désormais chez nous en permanence l'ensemble de la production du label musical Volvox Music (http://www.volvoxmusic.com/), et que nous vous fournissons aussi à présent les excellentes revues XXI, 6 Mois, Feuilleton, Believer et Le Matricule des Anges.

A très bientôt chez Charybde !

L'image dans le tapis

La nouvelle de James qui immortalisa une lecture possible du regard critique, et le sens des "quêtes d'une vie"...

Cette longue nouvelle de 1896, pourtant célèbre, m'était inconnue jusqu'à ce que Pacôme Thiellement l'utilise comme une référence-clé dans son magistral Les mêmes yeux que Lost.

En une petite centaine de pages, Henry James règle à la fois, avec la finesse qui le caractérise, un "compte" avec le métier de critique littéraire, pris entre exégèse parfois déraisonnable, charlatanisme et admiration sincère, et avec la notion même de "quête structurante" à l'échelle d'une vie (d'où l'intérêt manifeste de cette œuvre pour le propos de Pacôme Thiellement).

Un jeune critique, devant remplacer un ami et confrère plus expérimenté au pied levé, se retrouve accidentellement dépositaire d'une confidence d'un grand auteur : son œuvre encensée, d'une dizaine de romans, contient une trame globale qu'aucun lecteur ou critique n'a encore jamais découverte. Dès lors, le jeune critique, puis son ami lui-même et la fiancée de celui-ci, consacrent une énergie inlassable et dévorante à la découverte de cette "image dans le tapis"...

J'avais écrit quelques articles et j'avais gagné un peu d'argent et pour tout dire, j'en étais peut-être même déjà arrivé au point de commencer à penser que j'étais plus fin critique que mes aînés ne feignaient de le croire. Pourtant, si je mesure le chemin que j'ai parcouru, ce qui n'est qu'une manie car ce chemin n'est pas encore bien long, je dois avouer que tout a vraiment commencé pour moi du jour où George Corvick est entré dans mon bureau, essoufflé et contrarié, pour me demander un service.

Sans nouvelles de Gurb

Modernes Micromégas, deux extra-terrestres sont lâchés dans le feu de la Barcelone des années 80. Hilarant.

Publié en 1991, ce très court roman (120 pages) d'Eduardo Mendoza est franchement hilarant, quasiment du début à la fin.

Utilisant la technique ancestrale du regard venu d'ailleurs, chère au Voltaire de L'ingénu et de Micromégas, ou au Montesquieu des Lettres persanes, l'auteur plonge deux extra-terrestres dans la fournaise du Barcelone de la Movida des années 80. L'un des deux disparaît rapidement, et c'est le journal méticuleux du second, parti à sa recherche, qui constitue l'objet du roman. Occasion rare d'innombrables jeux de mots et de situations pétries de culture pop et cinéphile, et d'une satire légèrement déjantée de la société espagnole, voire occidentale...

Le 9 de ce mois.
7 h 00 Conformément aux ordres donnés (par moi), Gurb se prépare à prendre contact avec les formes de vie (réelles et potentielles) de la région. Étant donné que nous voyageons sous une forme incorporelle (intelligence pure - facteur analytique 4800), je décide qu'il adoptera un corps analogue à ceux des habitants de la zone. Objectif : ne pas attirer l'attention de la faune autochtone (réelle et potentielle). Après consultation du Catalogue Astral Terrestre Indicatif des Formes Assimilables (CATIFA), je choisis pour Gurb l'apparence de l'être humain dénommé Madonna. (...)

7 h 23 Gurb est invité par l'être à monter dans son moyen de locomotion. Il demande des instructions. Je lui donne l'ordre d'accepter la proposition. Objectif fondamental : ne pas attirer l'attention de la faune autochtone (réelle et potentielle).

7 h 30 Sans nouvelles de Gurb.

8 h 00 Sans nouvelles de Gurb. (...)

20 h 30 Sans nouvelles de Gurb.

Le 10 du même mois.
7 h 00 Je décide de partir à la recherche de Gurb. Avant de partir, je dissimule le vaisseau pour éviter toute découverte et inspection de celui-ci par la faune autochtone. Après consultation du Catalogue Astral, je décide de transformer le vaisseau en corps terrestre connu sous la dénomination d'appartement familial, dupl., chauf. centr., liv., 3 ch., 2 s. de b., cuis. Terrasse. Piscine ds imm. Pkg. 2 pl. Facil. crédit max. (...)

8 h 00 Je me matérialise à l'endroit dénommé carrefour Diagonale - Paseo de Gracia. Je suis écrasé par l'autobus n°17 Barceloneta - Vall d'Hebron. Je dois récupérer ma tête qui est allée rouler à la suite de la collision. Opération malaisée du fait de l'affluence des véhicules.

8 h 01 Écrasé par une Opel Corsa.

8 h 02 Écrasé par une camionnette de livraison. (...)

Exécution !

Grande claque littéraire déjantée où un adolescent écrit un scénario "fou" tandis que son père attend l'exécution.

Le second roman de Mark Leyner, publié en 1998, et publié en français en avril 2012, constitue un moment de pur bonheur débridé.

Le jeune Mark, treize ans, assiste à l'exécution de son père par injection létale. Bien que raisonnablement contrit, il est tout de même un peu pressé, car il doit rendre en urgence un travail : un scénario, qu'il n'a pas encore même ébauché, mais qui a déjà remporté un prix littéraire particulièrement juteux, grâce au talent de son agent. Las, le père résiste à l'injection létale, et se voit donc logiquement condamner à l'EDENJ (Exécution Discrétionnaire de l'État du New Jersey), qui le voit donc désormais sous l'épée de Damoclès d'un tirage au sort quotidien décrétant que, ce jour-là (que ce soit le lendemain ou dans trente ans), les forces de sécurité peuvent l'abattre à vue, sans souci d'éventuels dommages collatéraux...

C'est le point de départ d'un complexe récit de la part de Mark, qui enchevêtre inexorablement sa narration personnelle, son scénario écrit en urgence, sa critique déjà écrite du film qui serait tiré du scénario, le tout avec l'aide de la directrice du pénitencier, au cours d'une mémorable partie de défonce et de jambes en l'air, saupoudrée, comme l'ensemble des différents récits entremêlés, de grosses gouttes de synchronisation musicale rock échevelée...

- EDENJ - exécution discrétionnaire de l'État du New Jersey.
- Je crois avoir lu un truc là-dessus dans ELLE, dit papa. C'est un peu comme une fatwa facultative.
- Le point que nous aimerions préciser aux relaxés concerne l'indétermination, reprend le superintendant. Vous vivez votre vie, vous suivez gaiement votre train-train, et soudain un matin vous vous réveillez pour découvrir un nain accroupi sur votre poitrine qui tranche habilement vos artères carotides avec deux étoiles ninja. Ou vous vous rendez en avion à Orlando, Floride, en lisant, hilare, les "Confessions" de saint Augustin, et pendant ce temps, dix mille mètres plus bas, un policier de la route du New Jersey sort de son véhicule, s'agenouille sur le bas-côté de la I-95, épaule un lance-missiles antiaérien et réduit votre 727 en étrons volants - et pffiiouu.


Un livre qu'on souhaiterait citer quasiment in extenso, tant les moments hilarants et néanmoins vertigineux, fourmillant de références de culture pop comme de culture savante, joyeusement malaxées, sont présents presque à chaque page ! Et une belle prouesse d'édition et de traduction, pour laquelle on se doit de remercier Lot 49 et Claro.

Sur les nerfs

Une série d'instantanés sauvages des rues de Los Angeles, par un éducateur spécialisé aux 20 ans d'expérience dans les quartiers "difficiles".

Premier roman d'un éducateur de rue des quartiers difficiles de Los Angeles, publié en 1995 et traduit en français début 2012, Sur les nerfs se présente comme un féroce assemblage d'instantanés, de scènes prises sur le vif, de brefs accès de sauvagerie, de désespoir ou de sordide, dont surgit par instants une révolte ou une rédemption.

Quand j'ai flingué Paul, c'était pour son bien. J'avoue que je lui ai tiré à la base du crâne. J'étais triste qu'il n'y ait pas d'enterrement, même si, de toute manière, j'aurais jamais pu y aller. J'ai un boulot maintenant, je suis instituteur à Temecula. Tina et moi, on a acheté une belle petite maison, là-bas. La plupart du temps, on est contents, même si elle m'appelle encore Paul par moments, au beau milieu de la nuit et quand on fait l'amour.

(...) Bobby s'est mis à vendre des cachetons. Il s'est fait un paquet. Il s'est tapé Theresa alors que personne d'autre y arrivait. On n'a jamais compris pourquoi, mais il a jamais vendu que des cachetons. Et puis un jour, il s'est fait coincer. Un type avec qui il dealait depuis un bout de temps. Il l'a fait monter dans sa caisse. Le mec avait tout un tas de cachetons. Bobby payait 16 000 dollars - cash. Les flics ont encerclé la caisse. D'après lui, il y avait huit flics et ils braquaient tous leur flingue. Ils ont saisi le pognon et les cachetons. Bobby a pris six ans, mais il est sorti au bout de deux et demi.

Entre Jean-Marc Agrati et Eric Miles Williamson, entre recherche de la sortie et inévitable abandon, 120 pages de rue, de poésie et d'absurde qui frappent là où ça fait toujours aussi mal.