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Coups de coeur

Le poil de la bête

À son sommet, le rire bizarrement méditatif d'une œuvre policière dadaïste hors sentiers battus.

Publié en 2006, disponible en français à partir d'octobre 2013 chez Carnets Nord dans une traduction de Corinna Gepner, "Ein dickes Fell" est le troisième roman de la série consacrée par Steinfest au détective autrichien manchot d'origine chinoise, Markus Cheng (le deuxième de la série, "Sale cabot", étant aussi disponible en français, chez Phébus).

Comme je l'avais expérimenté avec "Requins d'eau douce" autour de l'inspecteur Lukastik (que l'on retrouvera au passage avec plaisir dans la troisième partie de ce gros roman - 650 pages) et avec "Le onzième pion" (ressorti en Folio sous le titre "Le grand nez de Lili Steinbeck", plus fidèle en effet à l'intitulé allemand d'origine) autour de la commissaire Lili Steinbeck, un Steinfest ne se "raconte" pas, car chacune des innombrables péripéties, chacun des rebondissements joyeux teintés de loufoquerie qui s'égrènent au fil de l'intrigue, serait l'occasion de bien dommageables "spoilers". De toute façon, le charme très particulier de l'Autrichien - en dehors de la présence insistante, en exergue de chaque chapitre cette fois, de Ludwig Wittgenstein -, ce qui lui permet de construire ces tourbillons narratifs légèrement hallucinés, c'est avant tout sa capacité à nous faire partager l'intimité mentale de personnages hors norme et son maniement résolument à rebrousse-poil de la langue connue.

On croisera donc ici, avec une sorte de joie permanente du récit, une mère de famille dévouée à son fils handicapé, devenant tueuse à gages pour gagner sa vie, un archiviste municipal jouant volontiers les entremetteurs mortels, un détective manchot d'origine chinoise (Markus Cheng, donc) qu'une enquête incidente va arracher à son exil danois et ramener à la Vienne de ses origines, un compositeur célèbre - jouant à l'occasion avec Robert de Niro - oscillant froidement entre génie et folie, une femme d'ambassadeur égérie des milieux littéraires scandinaves, plusieurs fonctionnaires de la police criminelle autrichienne (parmi lesquels Lukastik, donc) dont les savantes idiosyncrasies provoquent le sourire incrédule du lecteur, des adolescents fans de skateboard dont le mutisme renvoie à la règle des moines chartreux ou encore diverses personnes âgées qui détiennent peut-être des secrets ancestraux aussi hallucinants que la formule secrète de l'eau de Cologne capable de rendre vivant le mythe du Golem...

On admirera aussi, tout au long du roman, en souriant et riant très régulièrement, cette capacité qu'a Steinfest de déstabiliser sa propre narration "sérieuse", sans arrêt, par un usage bien particulier et terriblement tonique de métaphores toujours pleinement surprenantes, à l'opposé des clichés et automatismes faciles, et qui contribuent au premier chef à créer, à chaque paragraphe et à chaque chapitre, cette atmosphère dadaïste si particulière que l'on ressentait déjà dans les trois romans déjà disponibles en français, et qui atteint ici sa plénitude.

Une lecture indispensable pour poursuivre une route de rire étonnamment méditatif dans cette œuvre hors sentiers battus.

"La chambre de Cheng était quasiment vide. Sur un parquet immaculé était posé un matelas avec sa literie et dans un coin végétait un caoutchouc. En dehors de cela, il y avait juste un petit dispositif installé au sol, comprenant deux écuelles, plusieurs boîtes de nourriture pour chien, deux os empaquetés, une couverture repliée et un petit animal en plastique. L'animal en plastique, Oreillard n'en avait pas besoin. Le reste convenait très bien. Oreillard n'avait jamais joué, même dans sa jeunesse. Ce genre d'activité lui avait toujours paru une expression de désespoir. Or jamais il ne s'était senti assez désespéré pour se mettre à courir après des objets inertes.
Se nourrir, c'était autre chose. Se nourrir était une nécessité qui ne prêtait pas à discussion même si elle créait beaucoup de malheurs dans le monde. C'est avec la pitance que naît la folie qui consiste à tuer et à se faire tuer, la folie de l'inquiétude permanente, de l'obligation de regarder autour de soi, d'être vigilant, envieux, avide, rusé, nerveux, instable. On mange toujours trop ou trop peu et même une honnête quantité laisse une sensation de vide. Mais, comme on l'a dit, impossible d'y renoncer si l'on veut rester en vie. Et Oreillard voulait rester en vie. Renoncer à soi-même lui apparaissait comme la chose la plus désagréable qui fût. Comment pouvait-on à ce point se prendre au sérieux ?
Cela étant, Oreillard n'était pas un glouton. Lorsque Cheng eût rempli une écuelle de viande, il resta immobile devant sa platée, s'abstenant dans un premier temps de faire quoi que ce soit. Son museau ne se plissa pas, ses glandes salivaires ne s'activèrent pas plus que d'habitude. Il resta là, tout simplement, comme le premier chien venu, comme un véritable fossile. Et puis lorsque quelque chose comme une petite auréole menaça de s'allumer au-dessus de ses robustes oreilles, il baissa la tête, ouvrit la gueule à la façon d'un casse-noix et planta des crocs étonnamment bien conservés dans une viande d'une tendreté inconvenante."

 

Les dialogues obscurs - Poèmes choisis

Une belle découverte de la puissante et décapante poésie de W.S. Graham.

Publié en septembre 2013, ce recueil de poèmes choisis est la première traduction de W.S. Graham en français, à l'initiative de l'éditeur bilingue Black Herald Press, et grâce aux deux traductrices Anne-Sylvie Homassel et Blandine Longre.

Une occasion rare de découvrir, dans une édition impeccable et totalement bilingue (même les préface, postface et chronologie sont présentées dans les deux langues), ce poète écossais mort en 1986, longtemps assimilé peu ou prou aux néo-romantiques (Dylan Thomas), qu'il fréquente beaucoup en effet dans l'immédiat après-guerre, avant d'émigrer vers la Cornouaille, y alternant les longs séjours avec de brèves incursions londoniennes jusqu'à son décès, étant devenu entre temps, en quelque sorte, le "protégé" éditorial de T.S. Eliot.

Même pour des lecteurs faiblement amateurs de poésie, l'écriture de W.S. Graham captive : nourrie d'air marin (dès l'Écosse, et plus encore une fois installé en Cornouaille - les Scilly sont toutes proches -, où l'auteur servira même longuement à bord d'un bateau de pêche), mais sans exclusive, elle s'attaque résolument au langage dans ce qu'il a de plus dur, de plus absolu et de plus mystérieux, et les mots y résonnent longuement et fortement.

Une très belle découverte.

"Je fus ce que le feu d'ajoncs ronge dans les villes
Tribun de collines en danses de village
Dans des tentes sous les ponts qui enjambaient les foules
Des bohémiens jouaient des verres aux lèvres ; ils virent mes yeux."

(Cage sans grief)

"Souviens-toi je suis ici Ô non pas
Ailleurs sous ce masque hâtif, cette pensée
Même qui un instant est tienne. Assis
Derrière ce grillage d'acier trempé.
Je crois que je t'entends m'entendre
Je crois que je te vois me voir.
Il me semble que je ne suis
Qu'à quelques pas. Excuse-
Moi, t'ai-je parlé déjà ?
Il me semble reconnaître en ton visage
Un autre que je fus, cette curieuse
Tête d'ombre de l'autre côté
De la grille dans le PARLOIR."

(Fragments que j'envoie)

 

Canada

Fascinante exploration du point de non-retour d'une vie, et de ses conséquences

Installée dans le Montana à Great Falls - nom prédestiné -, depuis 1956, le devenir d’une famille ordinaire, les Parsons est bouleversé en 1960, lorsque, pour faire face à une dette contractée dans une combine douteuse, le père Bev Parsons, convainc son épouse de braquer une banque.

Cinquante ans plus tard, le destin de cette famille - tandis que les parents s’approchent, insensiblement, du point de non-retour -, est raconté par Dell, le fils alors adolescent de quinze ans.

«Honnêtement, quand j’ai pensé à nos parents au fil de ces premières heures, ce n’était pas pour me demander s’ils avaient oui ou non dévalisé une banque. C’était pour me dire qu’ils avaient franchi un mur, ou une frontière, et que Berner et moi, on était restés de l’autre côté. Je voulais qu’ils reviennent.»

Rien d’extraordinaire ne caractérise cette famille de quatre, des parents mal assortis, de façon tristement banale, un frère et sa sœur jumelle au cœur de l’adolescence. L’extraordinaire vient de la voix de Dell, dans cette narration étrange où les annonces précédent tout (parler de «spoiler» n’a pas vraiment de sens ici car Richard Ford, dans ce récit flashback, le pratique tout au long du livre). Les événements sont annoncés d’emblée – le braquage de la banque, les crimes, le suicide de la mère – mais cinquante ans plus tard, l’incertitude demeure : face à ces événements imprévisibles ou fous, comment trouver un sens ? Que veut dire normal ? Explorant la normalité au bord de cette frontière, de ce point de non-retour, le récit semble statique, parfois même irritant, indispensable socle d’une réflexion profonde.

Première partie du roman, cette épopée statique est aussi le magnifique décryptage d’une tranche d’Amérique, en 1960 : l’héritage de Roosevelt pour le père officier, les élections opposant Kennedy et Nixon, les métiers successifs de Bev après l’armée – vendeur de voitures voulant se reconvertir dans l’immobilier – et les conséquences de l’échec et du manque de réalisme de cet homme optimiste plein de charme, mais au tempérament volatil et au caractère imprudent, et la trajectoire de la mère isolée, fille d’immigrés juifs et jamais intégrée, préférant n’importe quel choix hasardeux à la continuité d’une vie exaspérante.

«Qu’il faille à présent faire face à des conséquences calamiteuses, des événements qui s’étaient mis en branle et qui allaient les rattraper, tamponner le mot fichue sur leur vie, ils ne le réalisaient pas encore pleinement. Ils parvenaient à penser, agir, parler comme avant. Pardonnables, attendrissants même, car ils se laissaient griser l’un comme l’autre par la dernière gorgée de cette vie qu’ils venaient de foutre en l’air.»

Après l’arrestation de ses parents suite à leur malheureux braquage, les jumeaux se séparent, malgré leur complicité, car Canada est aussi le livre de la solitude. Dell franchit la frontière, vers le Canada, pour échapper à l’orphelinat, suivant malgré tout les dernières consignes de cet exil arrangé par sa mère. «Enfant de la ville transplanté du jour au lendemain dans un lieu désert inconnu», en pleine nature dans la province du Saskatchewan, il est recueilli par l’élégant Arthur Remington, esprit brillant mais imprévisible, américain au passé opaque. Il travaille dans l’hôtel de Remington et aide à organiser des chasses à l’oie pour touristes américains. Le recit devient mouvement, comme un engrenage dans lequel Dell est instrumentalisé, jouet des frustrations et du sombre destin d’Arthur Remington. Richard Ford explore alors dans des retranchements ultimes les conséquences des actes des parents : « de leur engrenage est survenu le nôtre ».

Un grand livre très prenant, sur lequel on reste longuement pensif, désarmant car il est autant lumineux qu’il est sombre, par la voix de ce narrateur calme et souvent positif, regardant les profondeurs de ce gouffre insondable qu’est la vie qui nous est donnée, enfant, «comme une coquille vide.»

La femme d'un homme qui

Dans la peau du narrateur qui. Qui ne peut pas être fiable et pourtant. Très grand roman lynchien.

Tu découvres ce livre de 2009 (traduit par Françoise Marel en 2011) quand tu commences à suivre la production plutôt incroyable de Quidam Éditeur, et tu le mets soigneusement de côté, instinctivement alléché. Puis tu t’aperçois que Claro en dit grand bien, d’abord par écrit sur son roboratif blog « Le clavier cannibale », puis par oral lors de la mémorable soirée du 21 mars 2013 chez Charybde, précisément consacrée à Quidam.

Tu plonges tout à coup, et tu réalises vite que tu atteins là sans doute le summum de ce qu’un romancier peut te proposer en jouant avec un « narrateur non fiable ».

Aux côtés de cette femme fétu, femme ballottée, femme jetée sur une piste comme un chien efflanqué cherchant un os par habitude ou par prédestination, tu vis en anorexique et boulimique ni repentie ni soignée, maintenue vaguement à flot par des monceaux de petits cachets dont les noms s’échangent comme de secrets talismans entre initiés, mariée à la va-vite, comme on s’accroche - dans un dernier geste avant de sombrer - à la planche de salut, à Vincent, cadre d’une entreprise florissante de cosmétiques, lancé en bouée salvatrice par ta meilleure amie, prêtresse new age, il y a six mois, et dont on t’apprend justement à l’instant la mort, dans des circonstances pour le moins sordides, dans une chambre d’hôtel, faisant désormais de toi « la femme d’un homme qui »… Qui est mort accidentellement comme David Carradine, ce qui ne pourra désormais que se chuchoter, à voix amortie, en détournant les yeux…

Tu ne sais pas vraiment d’où te vient cette impulsion, suivant la découverte de quelques incohérences et mensonges peut-être pas anodins, en démarrant les démarches funéraires, impulsion qui te pousse à partir, séance tenante, et à remonter la piste des derniers jours de feu ton mari, découvrant vite à chaque pas d’insondables chausse-trappes, dont tu n’es pas sûre de comprendre la teneur, mais qui dessinent toutefois peu à peu une horreur à faire frémir le Dantec de l’époque lointaine où il écrivait, à nimber ton chemin d’une aura que l’on croyait jusqu’ici réservée à David Lynch, et à conforter le constat évident que tout est marchandise, que des employés à la CLEER peuvent faire briller de mille feux élégants, racés, richement dotés en frais de mission et quasi-mystiques.

Tu fonces en cercles qui finissent pourtant par faire ligne, en émettant toujours davantage de bribes d’un langage haché, cru, violent, difficile à suivre clairement, à petites goulées rageuses dont tu ne sais pas, au fond, si tu cherches à y aspirer de l’air pour survivre ou de l’eau poisseuse pour te noyer, définitivement.

Tu comprends en avançant que si tout ici est écrit à la deuxième personne, ce n’est certainement ni neutre ni gratuit.

Tu savoures le bonheur d’une grande lecture qui te change.

 

Parabole du failli

La belle mélancolie rageuse d'une adresse à l'ami poète suicidé. Brutal, tendre, et combatif.

Publié en août 2013, le neuvième roman du Haïtien Lyonel Trouillot poursuit l'inlassable questionnement multiforme de ses ouvrages précédents, dans une langue toujours aussi poétique et impeccable, à partir d'un déclencheur intime et d'une urgence née de la mort brutale, par défenestration vraisemblablement suicidaire, d'un poète ami d'enfance de l'auteur.

Une longue adresse au "failli", le poète tombé au triste champ d'honneur de l'absence de sens, de perspective, et de confiance suffisante, peut-être, dans son pouvoir, est ici écrite par l'ami d'enfance, en compagnie du troisième membre de leur inséparable trio de jeunesse, l'Estropié. Trois profils, trois manières de vivre l'abîme qui guette toujours - et dont la description, enracinée dans la pauvreté endémique et les monstrueuses inégalités d'Haïti, rappelle toutefois - comme presque toujours chez Trouillot - qu'elle n'est pas un monopole du "Sud", mais un développement cohérent de l'avidité partout à l'œuvre. Ainsi, le pauvre d'origine ayant survécu par la réussite scolaire (le narrateur), le pauvre fondamental mais "ré-enchanté" malgré tout par une foi indestructible en la poésie ("l'Estropié") et le riche talentueux, honteux, déclassé volontaire pour échapper à l'emprise familiale et à sa condamnation à vouloir "plus" au détriment fatal des autres, revivent dans les mots, moqueurs, rageurs et beaux, adressés au défunt.

Il s'agit bien d'une parabole, comme l'annonce le titre, dont la course incurvée interroge aussi - comme, écrivant d'une toute autre perspective en apparence, le "Confiteor" du Catalan Jaume Cabré - la réalité du salut, de la consolation et de l'action par l'art, réalité toujours exposée au risque du dérisoire, du vain, de l'inactuel - et dont le maintien suppose bien souvent un véritable acte de foi, en soi et en ses frères humains.

Malgré la belle mélancolie rageuse qui baigne les phrases de ces 180 pages, de ce Lyonel Trouillot émane à nouveau, flottant dans chaque interstice, un puissant parfum, roboratif, de courage et de lutte, même depuis le bas de la colline... Une lecture plus que nécessaire.

Et l'un des cris de désespoir laissés, secrets, par le disparu :

"Merde à la poésie.
Qu'importe si c'est la poésie qui m'a tourné le dos ou moi qui la fuis ! Qu'est-ce qu'écrire sinon le pari du failli ! Toi, de toute beauté, marchant devant mes yeux, je m'étais pris pour un oracle. J'ai rêvé pour toi de chansons et me reste ce râle qui pourrit dans ma gorge. Ci-gît moi, voix cassée, poète de pacotille, un chant tombé à ras le sol, sale métaphore usée pataugeant dans sa merde."

 

Et quelquefois j'ai comme une grande idée

On est bien tenté de parler de chef d'œuvre pour ce roman, en apparence, de bûcherons de l'Oregon.

Publié en 1964, "Sometimes a Great Notion" est le deuxième roman de Ken Kesey, l'auteur de "Vol au-dessus d'un nid de coucou", l'auteur dont les voyages délirants de sa bande des Merry Pranksters furent célébrés par Tom Wolfe dans son "Acid Test", l'auteur qui disait de lui-même, vers la fin de sa vie, avoir été "trop jeune pour être beatnik, trop âgé pour être hippie", et en avoir pourtant réussi l'improbable synthèse.

Publié en français cet automne (octobre 2013) dans une traduction d'Antoine Cazé par l'éditeur décidément inspiré Monsieur Toussaint Louverture, ce roman est aujourd'hui souvent considéré comme le meilleur de l'auteur, et à la lecture, cette opinion aussi flatteuse que relativement tardive semble pleinement justifiée.

D'une famille de rudes bûcherons de l'Oregon, confrontée à sa propre histoire, à ses pulsions, à ses forces immenses et à ses faiblesses du même ordre, Ken Kesey a su tirer une fresque des années 50 dans l'Ouest américain qui, à l'instar des plus grands Faulkner, sait mêler le drame intime aux résonances de tragédie grecque avec la trame sociale et politique sous-jacente, dans laquelle des conflits entre travail et capital mettent aussi à nu aussi bien les pires travers des États-Unis que les sources enfouies d'une fierté considérable.

Il ne faut pas "raconter" ce "Et quelquefois j'ai comme une grande idée", quand bien même l'inexorable fil des vengeances écrites, des haines recuites et des remords inutiles, dans cette bourgade fictive, semble parfois prévisible au lecteur - qui sera presque toujours désarçonné lorsque la VRAIE tragédie apparaîtra, et qui constatera, après coup, toute la virtuosité de Kesey dans le maniement de la montée de l'intensité dramatique...

Personnages d'une immense subtilité sous leur écorce de cliché de l'Ouest, jeux de langage et de références parcourant tout le spectre des romanciers du terroir et de la ville, où Faulkner regarderait en souriant malicieusement les enchaînements de prises de lutte libre ou les coups plus ou moins orthodoxes de boxe entre Caldwell, Capote, Dos Passos, Steinbeck et, mais oui,... Abbey.

Huit cent pages de très grand art du caractère et du récit, qui vivront en vous bien des jours après avoir refermé l'ouvrage, et l'un des livres à ne pas rater dans la production de cet automne, assurément.

"Celui qui avait choisi l'endroit où suspendre ce bras au bout de sa perche avait tout fait pour donner à la scène le même air de défi à la fois comique et sinistre que la vieille maison ; celui qui s'était démené pour que le bras vienne osciller bien en vue depuis la route avait aussi pris la peine de replier tous les doigts avant de les attacher, tous sauf le majeur, de sorte que cette provocation à la raideur universelle demeure, dressée dans son mépris, bien reconnaissable par n'importe qui."

 

Bicentenaire

D'une écriture à la fois brutale et poétique, la manifestation de 2004 en Haïti et sa répression.

Publié en 2004, le quatrième roman du Haïtien Lyonel Trouillot réussissait une éblouissante synthèse de sa matière intimiste et psychologisante (dans le bon sens du terme !), mais non dénuée de subtile critique sociale et historique, telle qu'elle s'exprimait dans "Thérèse en mille morceaux" (2000), et de son écriture davantage politisée tout en demeurant curieusement poétique, dont "Rue des Pas-Perdus" (2002) offrait un émouvant et terrifiant exemple.

"Bicentenaire" s'attache à la préparation de la grande manifestation étudiante du 1er janvier 2004, bicentenaire de l'indépendance de la "République noire", et à la préparation aussi minutieuse, par le régime Aristide (dont on oublie trop souvent en France, où les pendules se sont souvent arrêtées avec le duvaliérisme, puis remises en route cahin-caha au moment du séisme de 2010 et de ses suites, à quel point son échec fut accompagné, tout au long, d'une rare férocité policière), de la répression planifiée, passant par la location de bandes de voyous à l'utile agressivité pour noyer dans le sang les étudiants petits-bourgeois voulant croire un peu trop à la démocratie.

Une mère, paysanne âgée et devenue aveugle, et ses deux enfants, l'aîné étudiant, intelligent, cultivé, conscient de certaines réalités et de certains risques, mais décidé à défiler coûte que coûte, et le cadet, terreur du quartier, voyou et trafiquant, mettant sa foi dans son "gun", avertissant à demi-mot son frère de ce qui va se passer...

La langue de Lyonel Trouillot est presque unique, et opère de manière presque magique lorsqu'elle est confrontée à la violence prosaïque de ce "sujet". Sa précision, sa poésie, sa légèreté habile pour voltiger entre les registres lexicaux mis en œuvre, fait tout particulièrement merveille dans ce "Bicentenaire".

La réalité d'Haïti, ses effrayantes complexités servant aussi d'excuse, comme les attachantes passions qui "continuent à y croire", ne s'expriment sans doute nulle part aussi profondément que dans l'écriture de ce grand poète en prose.

"L'étudiant descendait la colline en caressant le sol de ses pas pour ne pas réveiller son frère qui dormait encore dans la chambre commune la tête sous l'oreiller, la bouche heureuse tétant un pouce et toute la paix du monde régnant sur le visage, une paix durable comme l'enfance et fragile comme elle, une paix hors contexte sur cette face d'ange délocalisée faisant mal corps avec la suite, les bras, le torse, les jambes, jusqu'à la plante des pieds, tatoués de héros et de slogans hétéroclites : Guevara, Wycleef Jean, Tim Duncan, shoot to kill, les femmes c'est de la merde, les rats pourrissent dans leur trou, je veux tout, peace and love. Les réveils étaient douloureux, violents, et l'étudiant n'avait pas le cœur à engager le combat avec ce corps livre et spectacle qui voulait dire en même temps chaque chose et son contraire."

 

La conjuration

Rares interstices urbains, marchandisation cynique du mystique, poésie tribale de la dissolution.

Publié fin août 2013 chez Fayard, le septième ouvrage de Philippe Vasset réussit une brillante synthèse, enlevée, des deux thématiques principales de ses travaux antérieurs : la géographie des espaces vides, abandonnés ou interstitiels dans un tissu urbain et péri-urbain toujours plus dense, toujours plus surchargé de sens devenu vide ("Un livre blanc", 2007 ; et déjà, en fait, "Carte muette", 2004), et la marchandisation désespérée d'activités diverses et improbables ("Journal intime d'un marchand de canons", 2009 ; "Journal intime d'une prédatrice", 2010 ; voire, déjà, "Exemplaire de démonstration", 2003).

Le narrateur, qui est peut-être celui du "Livre blanc" justement, fasciné par les friches industrielles, bâtiments abandonnés, espaces "hors la ville et hors la frénésie", se trouve en voie de paisible clochardisation, moitié par inadaptation au rythme et à la violence d'une civilisation prônant toujours plus sans le dire le lemming habillé Cerruti comme idéal social, moitié par volonté insidieuse de retrait personnel, est enrôlé par une vieille connaissance, écrivain mondain sur le retour, qui cherche à monter, juteux business, une secte, dont la partie "croyances fondamentales" est totalement secondaire, l'habillage mystique important et plutôt facile, mais le choix de lieux de culte, de célébration et de fête hallucinée autrement plus central et délicat, d'où le rôle de l' "expertise" accumulée par le narrateur.

Cette "business research" en amont du projet est ainsi l'occasion d'une savoureuse revue du "marché" de la secte et de la transe mystique, avec cette verve cynique et hautement crédible techniquement qui enchantait déjà le lecteur (lassé des palinodies de tant d'écrivains contemporains prétendant décrire de l'intérieur les pratiques de la grande entreprise ou de la haute finance, mais n'en proposant qu'une vision convenue, tronquée et souvent bien malhabile) du "marchand de canons" (marchandisation de la violence d'État ou de bande organisée, univers de la grande multinationale) ou de la "prédatrice" (marchandisation du réchauffement climatique, univers du fonds géant d'investissement).

Las, tandis que le projet avance doucement, mais patine beaucoup (ce marché n'est finalement pas aussi simple qu'il le paraissait de prime abord, au grand dam de l'écrivain en voie de reconversion et de quête effrénée d'argent facile), le narrateur, à force de fréquenter toujours davantage de lieux urbains propres à des célébrations ésotériques sauvages et rémunératrices pour leurs instigateurs, entre en fascination de plus en plus puissante avec l'occupation "invisible" de locaux d'entreprise réels, et absolument pas abandonnés.

Un glissement progressif d'univers, du "gros" interstice de la friche urbaine au "minuscule" interstice du placard à lessiveuses industrielles, dans lequel le narrateur va progressivement perdre, volontairement, son identité résiduelle, devenant sans le chercher le guide d'une étrange tribu s'agrégeant autour de lui, nouveaux nomades, chasseurs et cueilleurs, hantant les immeubles de bureaux et les appartements bourgeois la nuit, se fondant dans le décor le jour, libres et "nus". De cette errance, l'écriture de Philippe Vasset parvient à extraire à la fois une étonnante crédibilité (sur une pareille prémisse !) et une indéniable poésie.

Une lecture salubrement dérangeante sur le fond, hautement jouissive à chaque page, et nimbée d'une beauté bien mystérieuse.

"Glissant sans fin sur ces sols immaculés, j'ai invoqué en silence les forces de la désaffection, priant pour que dans dix, vingt ans, Le Millénaire connaisse une faillite ignominieuse et soit contraint d'abandonner ses "espaces de convivialité", ses décorations joviales et ses vitrines proprettes aux squatteurs et aux vandales.
La tête pleine d'images de ruines et de désastres, je me suis arrêté, juste avant la sortie, devant un local retraçant l'histoire du centre. Parmi les photographies et les plans, l'architecte Antoine Grumbach ("marchand de ville", comme il se qualifiait lui-même dans un film diffusé en boucle) avait exposé quelques livres dont la lecture avait supposément inspiré la conception du Millénaire. Parmi ces ouvrages figuraient "Molloy" de Beckett, "Ulysse" de Joyce et "Je me souviens" de Georges Perec. Le visiteur était censé comprendre que l'implantation du Millénaire à Aubervilliers participait de la création contemporaine la plus radicale. Que, bien sûr, c'était un espace d'achat, mais que c'était tellement plus que cela : un laboratoire pour la ville de demain, un jalon dans l'histoire de l'architecture durable, bref une véritable "fresque", presque une "vision" généreusement offerte aux regards des consommateurs venus remplir leur réfrigérateur ou s'équiper en électroménager.
Ainsi, non seulement on m'avait chassé de ma retraite favorite pour construire un centre commercial, mais on avait poussé le vice jusqu'à le faire au nom d'écrivains que j'aimais (la référence à Georges Perec, que je vénère, n'était ni plus ni moins qu'un affront personnel caractérisé). Une colère froide me submergea et je me mis à gribouiller, rageur, des commentaires hostiles, voire franchement insultants, sur le cahier destiné à recueillir les remarques des visiteurs."

 

Palafox

Le troisième Chevillard, l'éclat : l'œuf se fendille, Palafox en sort, un immense écrivain est né.

Publié en 1990, le troisième roman d'Éric Chevillard est peut-être celui où, tout à coup, cette forme si particulière de jeu narratif, esquissée dans "Mourir m'enrhume" et "Le démarcheur", tombe en place, et lance ce formidable mouvement, incessant et vers l'avant, qui dans une gestion unique de l'absurde, du nonsense foisonnant de Sterne et de Carroll - magnifié par une rarissime maîtrise des moindres creux et vallons de la langue -, nous enchante donc depuis vingt-trois ans.

La famille étendue et quelques amis, assemblés autour du repas dominical, assistent avec étonnement à l'éclosion d'un œuf à la coque, sans doute insuffisamment cuit. L'animal Palafox en sort. Qu'est Palafox exactement ? On ne sait pas, même si chacun a ou aura son idée, fluctuant avec le développement de la bête.

Son identité mouvante, qu'il s'agira de cerner au fil du récit à travers ses manifestations et ses symptômes, constitue l'enjeu de ces 185 pages. Une extravagante chasse au snark, réjouissante, au cours de laquelle le lecteur ébahi consacrera une énergie disproportionnée, sans doute, à réprimer les éclats de rire forcené qu'il sentira monter en lui.

"Maintenant, il ne trouvait plus rien à absorber. Le problème des vivres, c'était une raison supplémentaire pour tenter une sortie. Palafox donna quelques petits coups de bec prudents, encore un, et s'interrompit, guettant la réaction de son éventuel voisin. De toute façon, il ne renoncerait pas, il était prêt à en découdre, désormais plus question de reculer. L'éventuel voisin ne broncha pas, plusieurs hypothèses, ou bien il dormait, ou bien il était sorti, ou bien il était sourd, ou bien il était mort, ou bien il s'en foutait, ou bien personne ou plus personne encore ne vivait là. Palafox creva la coquille, d'un bond il faut sur la table, Algernon eut la présence d'esprit de retourner son verre sur la bête. Ainsi fut découvert puis promptement maîtrisé Palafox. On ne saurait ajouter au foi aux divagations du patron-pêcheur Sadarnac, capitaine sur le Rémora, qui prétend l'avoir ramené tout frétillant dans son chalut, puis l'avoir cédé à Algernon, balivernes."

 

American prophet

Ce boulot de messie est une plaie. N'empêche qu'il m'a permis de venir combler l'absence chronique de leader chez les Afro-Américains. Désormais, les citoyens de seconde zone écoeurés par le système n'ont plus besoin de la petite annonce dans le journal du dimanche qui disait :
"Cherchons négro démago capable de guider peuple divisé, opprimé et égaré jusqu'à la Terre promise. Bon communicateur. Rémunération selon expérience. Débutant accepté."
Etant poète, et donc expert en techniques de coercition de l'âme noire par les sentiments, je suis on ne peut plus qualifié pour le poste.
 
Rien que le prologue, maman, le prologue... 
 
Et puis l'histoire reprend depuis le début : Gunnar Kaufman est un gosse presque comme les autres. Noir, certes. Unique famille afro-américaine de son quartier, ouest Los Angeles. Sa mère compense leur bonne éducation en leur narrant, à lui et ses deux soeurs, la généalogie familiale avec la puissance de sa "gouaille de griotte".
 
Contrairement au bon vieux Noir des familles, mi-sorcier mi-chante-le-blues, rustaud et sympathique dans sa salopette en jean, digne-devant-le-racisme-péquenaud, du genre vrai marchepied Pullitzer, je ne suis pas le septième fils d'un septième fils d'un septième fils. [...] Je suis le premier fils d'un d'un fils de pute branché par les peaux claires, lui-même troisième fils d'un fils nègre de maison lèche-cul qui se trouvait être pour sa part un septième fils mais par défaut seulement.
 
Et puis le drame familial survient, à peine effleuré. Le genre de drame qui aurait pu être au coeur du livre, on en saura peu, quasi rien. Si ce n'est qu'il pousse la mère à partir, les enfants sous le bras, s'installer dans le ghetto. Et là, changement de décor. Gunnar et ses soeurs se trouvent en territoire hostile, incompréhensible. Ils avaient intégré les codes de la société blanche politiquement correcte et hypocritement multiculturelle, ils se retrouvent paumés sous une avalanche de clichés et de violence.

Après moult passages à tabac, menaces ou insultes, Gunnar se découvre des dons :  la poésie, le basket. Des amitiés : Scoby, fan de jazz qui n'a jamais raté aucun panier, Psycho Loco, chef d'un gang sans gun. Que ce soit dans une école blanche ou sur un terrain vague, Gunnar rentre dans les cases comme moi dans du 36 : ça ne va jamais. Il fait systématiquement un pas de côté. Mais on ne peut pas se construire toujours contre. A l'énergie joyeuse succède alors la mélancolie profonde, premier pas vers le suicide de masse.

Paul Beatty joue avec les clichés du ghetto afro-américain avec une classe digne d'un Percival Everett. Aux images éculées, réductrices, il oppose une palette de personnages ou de situations déjantés, dans un jeu brillant, poétique, souvent drôle. Mais qui vire au triste parfois. Car sous le vernis d'absurdité affleure le sentiment du cul de sac. Les codes raciaux ont été intégrés, digérés. Les victimes n'en finiront jamais d'en souffrir, et de récupération en faux combats, les luttes semblent vaines. Retour à l'absurdité.
 
Et c'est beau. Très beau.