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L'année de l'hippocampe

«Un futur qui s’avance comme un mur d’effroi et, en vérité, nous savons tous que tout va changer, mais nous ne savons ni quoi ni quand.» (Vassili Golovanov, Eloge des voyages insensés – cité en épigraphe)

Déprimé, fatigué et en proie à de profonds doutes, Félix Arramon est venu s’isoler avec sa 2CV dans la petite maison en bord de mer ayant appartenu à sa grand-mère, où il a retrouvé sa planche de surf. Là, il se donne trois-cent soixante cinq jours pour décider de la direction à donner à sa vie, une décision dont les ressorts et enjeux sont au départ obscurs, apparemment liés à des souvenirs traumatisants matérialisés par la présence dans la maison d’un carton mystérieux plein de «trucs»…

«Nous sommes de plus en plus nombreux dans mon état, des âmes errantes et inutiles, si conscientes de leur état que cela en constitue une torture supplémentaire.  Je n’abandonne pas la partie par idéologie ou dégoût ou colère. Je laisse tomber parce que l’esprit ne suit plus et que le corps est fatigué

Pour sortir de son malaise, la seule discipline que Félix s’impose, une discipline confinant à la pénitence pour ce mélomane,  est d’écouter un seul disque chaque jour, et d’écrire quelques notes tous les soirs. C’est ce journal qui nous est donné à lire - une page par jour ponctuée par la mention du disque quotidien – un ensemble en forme de montagnes russes émotionnelles.
 
Caméléon en forme ou déprimé, en fonction de ses rencontres, de la musique et du temps qu’il fait, Félix se lie d’amitié avec de rares voisins, pense très souvent et rend visite à Tim, son ami si proche, un garçon singulier érudit et subtil, eternel révolté contre la société refusant toute forme de stéréotype. Enfin Félix tombe amoureux, un amour partagé qui semble lui ouvrir une porte vers un futur plus radieux malgré ses fêlures et ses obsessions.

Les thèmes de l’illusion, du double et de la falsification au cœur de ce troisième roman de Jérôme Lafargue (Quidam éditeur, 2011) sont chers à l’auteur, et tout le charme du livre, outre cette description bien sentie du malaise d’un homme emblématique d’une époque, réside donc dans sa personnalité problématique subtilement dévoilée, et dans les ruptures de la narration que Jérôme Lafargue nous inflige, au moment où nous pensions émerger du brouillard.

Debout-Payé

Un savoureux et brillant récit : l’autre côté du miroir impassible du vigile africain à Paris.

À paraître fin août 2014 au Nouvel Attila, cet étonnant et bref roman de l’Ivoirien Gauz, jadis biochimiste et sans-papiers, aujourd’hui entre autres réalisateur de films documentaires (son court-métrage « Quand Sankara… » de 2006, par exemple) et rédacteur en chef d’un magazine, nous offre une denrée rare : un passage caustique, drôle, tendre et éminemment politique (mais oui !), de l’autre côté du miroir impassible que nous tendent, l’air de rien, les vigiles à l’entrée des magasins ou des bureaux parisiens.

Fourmillant d’observations tous azimuts venues de derrière les lunettes noires et les oreillettes de la sécurité, le récit d’Ossiri, étudiant ivoirien devenu sans-papiers puis vigile à Paris, est aussi – et peut-être même avant tout, au-delà des savoureuses plongées dans le quotidien de frénésie consommatrice de Camaïeu ou de Sephora – un roman sérieux et drôle de la « communauté » africaine à Paris (les guillemets sont du narrateur), de ses solidarités, de ses méfiances, de ses heurs et de ses malheurs, où, plus encore que le Sami Tchak de « Place des Fêtes », le narrateur nous conduit par la main, dissimulant souvent un sourire plus triste qu’il ne l’avoue, entre promesses non tenues de l’Union post-indépendances, clivages politiques ayant résisté à la fin proclamée de l’histoire, jalousies occasionnelles entre peuples frères, quête d’un panafricanisme toujours plus repoussé ou impossible (toutes celles et tous ceux ayant eu l’occasion de fréquenter, par exemple, un maquis clandestin et multinational de Château Rouge, la nuit, savent bien que le nationalisme effréné peut surgir aux moments les plus inattendus – avec une dédicace personnelle et spéciale ici aux amis Moshe et Jean-Marc), et chocs incongrus de la mondialisation consuméro-sécuritaire (l’analyse de l’impact du 11 septembre 2001 sur les « petits métiers de la sécurité », jusqu’alors très largement sous-traités, en bout de chaîne alimentaire, aux « robustes, impressionnants et disciplinés » Africains – comme diraient les patrons -, vaut à elle seule le déplacement).

« Nouvelles recrues. La longue file d’hommes noirs qui montent dans ces escaliers étroits ressemble à une cordée inédite à l’assaut du K2, le redoutable sommet de la chaîne himalayenne. L’ascension est rythmée par le seul bruit des pas sur les marches. Les escaliers sont raides, les genoux montent haut. Neuf marches, un palier, plus neuf marches supplémentaires, font un étage. Les pas sont feutrés par un épais tapis rouge déplié exactement au milieu d’une cage trop étroite pour laisser passer deux hommes côte à côte. La cordée s’étire avec les étages et la fatigue. On entend souffler de temps en temps. Au sixième étage, le premier de cordée appuie sur le gros bouton d’un interphone cyclope surmonté de l’objectif noir d’une caméra de surveillance. Le grand bureau où tout le monde se retrouve en sueur, est un open space. Aucune cloison n’arrête le regard jusqu’à une cage de verre sur laquelle deux lettres marquent le territoire du mâle dominant des lieux : DG. Une baie vitrée offre gracieusement la vue sur les toits de Paris. Distribution de formulaires. À tour de bras. Ici, on recrute. On recrute des vigiles. Protect-75 vient d’obtenir de gros contrats de sécurité pour diverses enseignes commerciales de la région parisienne. Son besoin en main-d’œuvre est immense et urgent. Le bruit s’est très vite répandu dans la « communauté » africaine. Congolais, ivoiriens, maliens, guinéens, béninois, sénégalais, etc., l’œil exercé identifie facilement les nationalités par le seul style vestimentaire. La combinaison polo-Jean’s Levi’s 501 des Ivoiriens ; le blouson cuir noir trop grand des Maliens ; la chemise rayée fourrée près du ventre des Béninois et des Togolais ; les superbes mocassins toujours bien cirés des Camerounais ; les couleurs improbables des Congolais de Brazza et le style outrancier des Congolais de Stanley… Dans le doute, c’est l’oreille qui prend le relais car dans la bouche d’un Africain, les accents sont des marqueurs d’origine aussi fiable qu’un chromosome 21 en trop pour identifier le mongolisme ou une tumeur maligne pour diagnostiquer un cancer. Les Congolais modulent, les Camerounais chantonnent, les Sénégalais psalmodient, les Ivoiriens saccadent, les Béninois et les Togolais oscillent, les Maliens petit-négrisent… »

« D’UN CENTRE COMMERCIAL À L’AUTRE. Quitter Dubaï, la ville-centre-commercial, et venir en vacances à Paris pour faire des emplettes aux Champs-Élysées, l’avenue-centre-commercial. Le pétrole fait voyager loin, mais rétrécit l’horizon. »

Ne nous y trompons pas : sous sa brièveté et sa légèreté apparentes, aux réjouissantes saveurs, Gauz nous a offert un grand roman, à ranger avec les meilleurs de ceux qui se penchent sur le lien contemporain, depuis trente ans, entre l’Occident / la France et l’Afrique, au cœur de la fuite en avant de la consommation mondialisée.

Viva

Le Mexique refuge de Léon Trotsky et de Malcolm Lowry comme épicentre d’une flamboyante histoire mondiale des vaincus.

Publié en 2014, à nouveau dans la collection Fiction & Cie du Seuil, le onzième ouvrage de Patrick Deville renoue avec (et même, dépasse) l’enchantement qui parcourait les excellents « Kampuchéa » (2011) et « Équatoria » (2008), et permet donc d’oublier aisément la déception relative de « Peste et choléra » (2012).

Après l’Afrique des Grands Lacs centrée sur le Congo ex-belge et l’Indochine centrée sur l’ex-Cambodge, c’est le Mexique qu’a choisi Patrick Deville pour orchestrer sa formidable danse géographique, historique et culturelle, dans laquelle des fantômes soigneusement choisis rôdent inlassablement, rejoignant et quittant tour à tour le pays au-dessous du volcan, havre révolutionnaire auréolé par les figures tutélaires de Pancho Villa et d’Emiliano Zapata, vigoureusement défendu par Lázaro Cárdenas lors de la montée des périls européens entre 1934 et 1940.

C’est autour des deux pôles magnétiques opposés de la retraite et de l’errance absolue que s’organise le récit en rebonds fervents : Léon Trotsky, réfugié pourchassé par les nazis et par les staliniens, avec pour fenêtre le monde, d’une part, et Malcolm Lowry, génie solitaire et reclus à la poursuite toute intérieure, désespérée, de son art et de son ambition littéraire qui semblent le fuir, toujours. Autour d’eux, venant tour à tour se cogner au réel, à son relief si particulier ici, on apercevra de ci de là, en volutes coïncidentes toujours beaucoup plus organisées qu’il n’y paraît (l’un des secrets de Patrick Deville réside certainement dans cette faculté peu commune de questionner le hasard), André Breton, Benjamin Péret, Victor Serge, John Reed, Graham Greene, Diego Rivera et Frida Kahlo, bien sûr, mais aussi Traven et Cravan, Nordahl Grieg, Blaise Cendrars, Antonin Artaud, et même Beatrix Potter.

« Tout commence et tout finit par le bruit que font ici les piqueurs de rouille. Capitaines et armateurs redoutent de laisser désoeuvrés les marins à quai. Alors le pic et le pot de minium et le pinceau. Le paysage portuaire est celui d’un film de John Huston, Le Trésor de la Sierra Madre, grues et barges, mâts de charge et derricks, palmiers et crocodiles. Odeurs de pétrole et de cambouis, de coaltar et de goudron. Un crachin chaud qui mouille tout ça et ce soir la silhouette furtive d’un homme qui n’est pas Bogart mais Sandino. A bientôt trente ans il en paraît vingt, frêle et de petite taille. Sandino porte une combinaison de mécanicien, clef à molette dans la poche, vérifie qu’il n’est pas suivi, s’éloigne des docks vers le quartier des cantinas où se tient une réunion clandestine. Après avoir quitté son Nicaragua et longtemps bourlingué, le mécanicien de marine Sandino pose son sac et découvre l’anarcho-syndicalisme. Il est ouvrier à la Huasteca Petroleum de Tampico. »

C’est peut-être l’intime résonance avec les « Archanges » de Paco Ignacio Taibo II (et peut-être plus encore, finalement, avec les sombres héros de « Ombre de l’ombre » et de « Nous revenons comme des ombres ») et avec le somptueux « La coulée de feu » de Valerio Evangelisti qui participe le plus, souterrainement, à faire ce de récit le plus achevé, le plus plein et le plus passionnant de ceux de Patrick Deville.

« Je marchais dans l’île [de Kazan] comme j’ai arpenté les plaines de Wagram et de Waterloo, et marché sur la rivière Bérézina gelée en Biélorussie, des lieux où il n’y a rien à voir ni à faire, sinon se concentrer sur l’Histoire et se dire qu’on est ici, visitai le monastère de la Dormition qui fut une prison, puis un hôpital psychiatrique, avant d’être renvoyé à sa vocation première. Dans un petit bistrot en planches au bord du fleuve scintillant, deux popes joyeux, vêtus de noir et portant barbes rousses, s’enfilaient des grillades et des verres de bière. J’écoutais d’une oreille distraite la traduction des propos aberrants d’un historien local ou malade mental, lequel affirmait que Trotsky se livrait ici à des messes noires, et rendait un culte à Judas, auquel il avait d’ailleurs fait élever une haute statue, heureusement détruite aussitôt son départ par la population de l’île. Et, voyant que je bronchais à ces propos, il n’en poursuivait pas moins ses âneries, où se mêlaient la haine immémoriale du Juif et le souvenir des affiches de la propagande stalinienne, sur lesquelles Trotsky apparaissait en diable enflammé à sabots fendus et queue fourchue, armé d’un trident, et menant le pauvre peuple russe vers les fourneaux de l’enfer. »

Le soleil

Quatrième roman de Jean-Hubert Gailliot, paru fin août 2014 aux éditions de L’Olivier, «Le Soleil» est un livre éblouissant, un bonheur de lecture que je n’évoquerai que partiellement ici, pour ne rien dévoiler, ce qui serait dommageable, des méandres de l’intrigue et des manipulations dont nous sommes l’objet.

Varlop, un homme visiblement abîmé par la vie, à la mémoire et au corps en morceaux, à tel point qu’il semble avoir perdu jusqu'à son ombre, bizarrerie qui l’inquiète, recherche à Mykonos, mandaté par une amie éditrice qui souhaite le publier, les traces d’un hypothétique manuscrit, un cahier à couverture jaune dénommé «Le Soleil» qui a la réputation d’être un livre «absolu». Document vieux d’un siècle, le manuscrit aurait été offert à Man Ray par sa première femme, qui écrivait sous le nom de Donna Lecoeur, au moment de leur rencontre en 1913, puis serait passé dans les mains d’Ezra Pound et de Cy Twombly, avant d’être volé au peintre américain dans son atelier de Mykonos en 1961.

«Qu’il veuille bien se représenter la chose : ce manuscrit vieux de cent ans, s’il se révélait conforme à la légende, éclairerait le siècle passé et l’histoire de ses avant-gardes artistiques, l’avait-il vu s’enflammer, d’un jour absolument neuf.»

Alors que Varlop doute lui-même de sa propre existence, que son ombre et son corps-même semblent l’avoir abandonné, il cherche en dilettante les traces du manuscrit, et se laisse porter par dans une contemplation du paysage radieux qui l’entoure, sous cette lumière qui possède un peu de «l’or méditerranéen». Il aperçoit l'île de Délos depuis la terrasse de sa petite maison, où Léto aurait mis au monde Artémis, la déesse de la chasse, et son jumeau Apollon, dieu de la lumière, de la poésie et de la musique, traces de la mythologie qui lui apparaissent comme des encouragements dans sa quête. Déambulant souvent dans l’île jusqu’au port de Chora, il tombe sous le charme et se laisse porter par une aventure avec une photographe rayonnante, Suzanne de Miremont.

Sa recherche est plus méditative que réellement active, et, tout en se recomposant lui-même, il cherche les empreintes qu’ont laissées la lecture du Soleil dans les œuvres de Man Ray, d’Ezra Pound et de Cy Twombly, le lien avec leur création, leurs points de basculements, pour entrevoir quelle influence ce mythe littéraire aurait pu jouer dans l’œuvre d’artistes qui refusaient le déjà-vu, et quelle place les femmes ont tenu dans l’histoire du «Soleil», dans son écriture, sa transmission ou son occultation.

«Man avait qualifié l’influence de sa lecture du Soleil : «La possibilité d’un érotisme nouveau, lié au rêve, au détournement des objets.» Il l’avait également quantifiée : «Plus décisive que celle de Lautréamont ou de Sade».»

Le Soleil, mythe littéraire ou mystification ? Cette enquête dont l’objet semble parfois se dissoudre dans l’absence de méthode, rêverie fantastique où la frontière ténue entre la fiction et le réel semble s’effacer, va finalement conduire Varlop à Palerme, où le roman va prendre un autre essor, une coloration fantastique et policière, autour des quatre-vingt pages roses, choc physique et émotionnel au cœur du livre.

Ce récit au ressac hypnotique qui glisse en permanence entre passé et présent, entre jour et rêve, diffusant une impression de flottement pour dire une mémoire incertaine, rapproche Gailliot de Bolaño ou de Vila-Matas, et forme un chant d’amour à la littérature autour de laquelle se fait la révolution de nos vies, à sa nécessité profonde quand elle devient, tout comme les rêves, une part essentielle de l’étoffe de nos vies.

L'été des noyés

Liv la narratrice, une jeune femme de dix-huit ans au moment des événements, et qui raconte cette histoire dix ans plus tard, vit avec sa mère Angelika Rossdal, une artiste peintre aussi réputée pour son œuvre que pour sa beauté et la vie de recluse qu’elle a choisi de mener sur Kvaløya, une île du nord de la Norvège perdue à soixante-dix degrés de latitude nord, en tournant le dos à Oslo et au vaste monde. Une vie solitaire pour Liv, une jeune femme particulière, dans laquelle Kyrre, un voisin farfelu, obsédé par le folklore et les mythes fantastiques norvégiens, lui tient lieu d’ami et presque de père.

«Dans la maison de Kyrre, il y avait des ombres dans les plis de toutes les couvertures, des frémissements imperceptibles dans le moindre verre d'eau ou bol de crème posé sur une table, d'infimes poches d'apocalypse dans l'étoffe de la réalité, prêtes à crever et à se répandre sur nous, de même que le premier souffle d'une tempête fond sur le rameur en haute mer. Dans la maison de Kyrre, il y avait des souvenirs d’événements réels, d’écoliers et de garçons de ferme morts de longue date, sortis de chez eux aux premières lueurs du jour, cinquante ans plus tôt, et revenus dérangés – dérangés à tout jamais -, effleurés par une chose innommable, un battement d’ailes ou un courant d’air dans la tête, là où la pensée aurait dû se tenir.»

L’arrivée de l’été après la longue obscurité hivernale du cercle polaire arctique, avec la lumière toujours présente, le ciel envahissant et le calme profond, perturbe le rythme et le sommeil des hommes. Le temps et l’espace prennent alors un nouveau rythme, semblant se coaguler et se rapprocher par moments de la paralysie, et donnent à l’environnement une dose d’étrangeté et d’irréalité. Ayant achevé ses études au début de cet été là, ne sachant pas de quoi serait fait son avenir, Liv se laisse porter par l’observation de la lumière, des paysages et des gens qu’elle aime regarder.

«Je suis l’un des espions de Dieu. Je ne crois pas en Dieu, du moins pas à la manière classique, mais je pense vraiment être là pour une bonne raison, en d’autres termes pour monter la garde. Prêter attention. Voilà très longtemps, les membres d’une ancienne tribu mexicaine se relayaient à tour de rôle pour surveiller le coucher du soleil, puis attendaient toute la nuit, aux aguets, qu’il revienne… sans jamais présumer qu’il le ferait, ni jamais considérer que la lumière allait de soi.»

Visionnaire ou folle ? Liv va en tous cas être le témoin et l’interprète incertaine des événements de l’été des noyés. Deux de ses camarades d’école, Mats Sigfridsson, et quelques jours plus tard son frère Harald, sont retrouvés cet été-là de façon incompréhensible, noyés dans un canal, à proximité d’un canot qui dérive, malgré des conditions météorologiques extrêmement paisibles. Deux autres hommes vont disparaître eux aussi sans raison, ou plutôt s’évanouir littéralement dans le cas du dernier d’entre eux.

Avec ses descriptions éblouissantes de la nature sereine et de la lumière limpide du grand Nord, dans lequel des phénomènes inquiétants et surnaturels semblent toujours pouvoir surgir, le huitième roman de John Burnside se lit comme on chercherait à déchiffrer un rêve aux images incertaines, oscillant sur la frontière insaisissable entre connaissance et croyance. Un roman superbe et profondément angoissant.

«Les histoires de Kyrre n’étaient pas toutes anciennes, cependant. Pour les gens comme lui, il n’existait pas d’autrefois : tout n’était que présent, continuité. Ce qu’il advenait maintenant, en plein jour, faisait partie d’un mystère éternel, d’une histoire dans laquelle les vivants et les morts, les fous et les sains d’esprit, le tangible et le fantomatique étaient interchangeables…»

Rêves d'histoire

Comment travaillent les historiens ? se demande Philippe Artières en s’interrogeant sur sa propre pratique, et en nous livrant ses rêves inaboutis d’histoire, ses envies naissantes abandonnées et partagées dans ce livre afin de «faire circuler les idées, de les soumettre à la critique, de provoquer des rencontres aussi», pour «éprouver ses rêves à la réalité des lecteurs» ; ces rêves qui «déclinent une même question, suivent une identique obsession : écrire une histoire de l’infra-ordinaire.»

Ces rêves d’histoire, une trentaine de pistes évoquées en quelques pages d’une brièveté évidemment frustrante, plongent dans les traces, souvent écrites, du quotidien. Une excitation proche du vertige s’empare du lecteur curieux, en imaginant une histoire des routes, un de mes grands sujets de rêves autour de L’Odyssée et de la mythologie Nord-Américaine depuis de nombreuses années, en découvrant un embryon d’histoire des impostures, rêve dont le point de départ est les scams nigéro-ivoiriens, et qu’on pourra poursuivre en fiction en lisant le recueil collectif «Hoax» paru aux éditions Ère, le point de départ d’une histoire des navires composée à partir de leurs écritures de bord, d’une histoire de la cloison, et de l’intimité, autour de ces lieux de paroles cloisonnés que sont le confessionnal, le parloir et l’hygiaphone, ou encore d’une histoire des cartes sonores ou des biographies subies. 

«Le moment où un nouveau projet émerge est semblable à une ivresse : on se dit soudain qu’il faudrait faire l’histoire de tel ou tel événement, travailler sur telle ou telle notion, enquêter sur telle ou telle figure, entreprendre telle ou telle archéologie. Des interdits tombent, les repères s’estompent, on se laisse aller vers un ailleurs.»

Accueillant les apports de toutes les disciplines, et les traces souvent fragmentaires du quotidien, l’histoire rêvée par Philippe Artières n’est pas une matière objective et sèche, mais un objet de désir, le creuset fécond d’une pensée critique et le lieu d’un récit.

«Rêver n’est pas renoncer, bien au contraire.»