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Gokan

Dans un Japon de cinéma, mené à cent à l’heure, le plus hilarant « Mexican standoff » de la littérature.

Publié en 2012 dans la collection NéO des éditions du Cherche-Midi, « Gokan » est le premier roman de Diniz Galhos, jusqu’à présent surtout connu pour sa traduction de l’anglais du « Livre sans nom » et de ses suites, ou pour les somptueuses traductions du brésilien de « Belém » et de « Moscow » d’Edyr Augusto.

Un boss yakuza qui doit – comme toujours – veiller à se faire respecter, son principal homme de main, blanchi sous le harnais mais néanmoins surnommé « le Noir », quelques jeunes apprentis dont l’un gobe les histoires de fantômes japonais qu’on lui raconte ou l’autre tient absolument à faire yubitsume (l’emblématique tranchage de phalange du gangster japonais) à la première occasion, la fille garagiste à la Tank Girl d’un ex-Béret vert lui ayant appris les 31 manières de tuer un homme à mains nues (ou presque), un professeur de littérature française, spécialiste de Zola, en visite universitaire, mais prêt – si l’occasion de faire le larron se présentait – à dérober la bouteille de saké marquée au nom de Quentin Tarantino dans un bar japonais, et enfin un « énorme » tueur à gages, caricature hautement efficace d’Américain raciste et imbu de sa supériorité « culturelle » : Diniz Galhos a su créer une extraordinaire galerie de personnages à caractère BD ou cinéma, dans une veine magnifiquement archétypale à la Sergio Leone (l’une des références centrales de ces 200 pages) ou, bien sûr, à la Quentin Tarantino (également omniprésent par références interposées), chacun y disposant de sa précieuse scène de présentation, stylisée et hilarante.

Il s’agissait ensuite d’organiser une narration haletante et suffisamment déjantée pour, tout en multipliant les clins d’œil à saisir aux films, bandes dessinées ou romans de cette culture mélangée sous adrénaline qu’affectionne tant le réalisateur de « Kill Bill », organiser le télescopage final de tout ce petit monde, dans une scène de « Mexican standoff » de très haute tenue, où, comme dans ses meilleures tentatives sur grand écran, chacun menace chacun d’une arme prête à faire feu à la moindre châtaigne tombant d’un tabouret.

Un pari vraiment réussi, qui fera rire le lecteur du début à la fin, se délectant de ce vrai faux thriller mené à cent à l’heure dans le Tokyo de « Black Rain » ou de « Kill Bill », savourant chaque allusion reconnue (et ce n’est pas grave du tout de ne pas toutes les saisir, tant il y en a), en un bien bel hommage à la série B et au cinéma référentiel, sous les ombres de Takeshi Kitano, de Claude Maki, d’Henry Fonda, de Charles Bronson, d’Eli Wallach, de Samuel L. Jackson, d’Uma Thurman ou de Lori Petty.

« Le Boss se détourne, et Hiroshi s’assied aussitôt face à la Pieuvre. Il sait ce qu’on attend de lui. Il campe ses mains bien en haut de ses cuisses, comme il l’a déjà vu faire si souvent, relève ses épaules, et la tête légèrement penchée, à deux doigts du visage de cet homme qui pourrait être son père, se met à l’agonir de reproches. Il lui rappelle ses dettes, ses trahisons, ses lâchetés. Il insiste sur ses devoirs, ses promesses, ses succès, et à qui il les doit. Et il conclut sur son ingratitude, en l’insultant en bonne de due forme, dans une rafale de postillons que la Pieuvre ne cherche ni à éviter, ni à essuyer. Hiroshi se lève enfin, et lui crache carrément dessus.
Le Boss a tourné le dos à toute la scène. Il n’est pas censé tirer plaisir de ces séances dégradantes. Mais la vérité, c’est que la Pieuvre a une impressionnante collection de DVD. Coincé entre les dix opus de « Étudiantes japonaises en chaleur » et la double trilogie « Star Wars », tout Sergio Leone. Le Boss se retient de piocher dedans. Ce ne serait pas correct. »

Baudelaire

La vie de Baudelaire poétiquement et rageusement transmutée comme vous ne l’avez jamais lue.

Publié en 2007, traduit en français début 2014 par Christophe Lucquin pour sa propre maison d’édition, le septième texte de l’Uruguayen Felipe Polleri est le deuxième désormais disponible dans notre langue, après « L’ange gardien de Montevideo » paru en 2013 et avant « Allemagne, Allemagne ! » paru à l’automne 2014, tous deux chez le même éditeur.

J’avais apprécié dans ma précédente lecture de l’auteur, « L’ange gardien de Montevideo », cette brutalité joueuse mettant en scène l’enfance et la monstruosité, la cruauté et la signification de l’échappée possible – ou in fine impossible – du sort semblant promis. En revisitant d’une manière aussi inattendue, à la fois exercice de précision chirurgicale et déchaînement de tempêtes dadaïstes sur la toile d’une œuvre préexistante, la vie et l’écrit de Charles Baudelaire, par chaque interstice laissé ouvert dans la biographie et dans les textes du premier grand poète maudit français, Felipe Polleri semble offrir à un autre Uruguayen, son compatriote Lautréamont, l’occasion d’un exercice tonique et sulfureux de vengeance et d’adoration. Thèmes et motifs baudelairiens, qu’ils soient très explicites ou bien douloureusement implicites, prennent une nouvelle vie dans ce tourbillon halluciné d’écriture violente, torturée et pourtant si simplement belle.

J’ai rêvé que j’avais écrit un roman détestable et détesté : la loi m’avait condamné à mort. Je voyais déjà la guillotine, cette haute porte noire, au milieu de la place. J’avais peur, évidemment ; mais j’aimais chaque mot de ce roman monstrueux intitulé Baudelaire. Je le mettais dans une poche de ma veste, il pesait doucement sur mon épaule gauche. Dans ma poche droite, j’avais un couteau très léger dont la lame fine et flexible ressemblait à la tige d’une fleur. Je marchais de nuit, vampire de Baudelaire, me cachant dans les ombres pointues de cette ville qui me détestait.

Comme dans tout hommage, la lectrice ou le lecteur pourra s’amuser à repérer les clins d’œil, à élucider les allusions, dont certaines sont enfouies sous d’épaisses couches de leurres, mais pourra surtout se laisser porter par le flot d’une prose vive, acérée, et au moins aussi vénéneuse que celle de son objet et prétexte. Lorsque la quête prend une allure de plus en plus digressive, méfiance toutefois, c’est que l’abîme s’approche, où la chute sera douloureuse, lorsque l’auteur saute brutalement d’une facette de Baudelaire à une autre, se jouant du chaos et du déséquilibre ainsi engendrés.

Il m’a dit qu’il ne fermait jamais la porte à clef. Il avait perdu la clef. Il m’a proposé de revenir avec un serrurier. Il m’a dit, comme s’il ne m’avait pas écouté, qu’avant il avait utilisé toutes sortes de serrures de sécurité et que, bien souvent, il avait érigé des barricades dans divers « points stratégiques » de l’appartement. Mais, aujourd’hui, il ne s’en remettait plus qu’au hasard. Jusqu’à cet instant, a-t-il dit, il les avait évités grâce au hasard. N’avaient-ils pas ouvert toutes les portes de tous les appartements des centaines et des milliers de fois, à l’exception de la sienne ? Il n’avait pas que le hasard de son côté, a-t-il dit ; s’ils ne l’avaient pas trouvé, c’était parce qu’ils se déplaçaient beaucoup trop lentement. C’était la véritable raison. Des escargots, a-t-il dit. C’est vrai, ai-je dit. Je les ai vus traîner ces valises avec des milliers de clefs qui les épuisent immédiatement ; plus d’une fois, en entrant ou en sortant de l’appartement, car lui ne sort jamais, j’ai vu un des « persécuteurs » assis dans un escalier ou un couloir de l’immeuble, se reposant, s’essuyant le front avec une manche, essayant de reprendre son souffle, à l’ombre d’une de ces valises difformes. J’en étais presque arrivé à croire, a-t-il dit, que c’étaient des vendeurs ambulants ou des employés d’une entreprise de déménagement. Il a ri en remuant la tête. Pouvait-il confondre un valise avec un fauteuil ? Ces valises étaient énormes, gigantesques, monstrueuses. Je lui ai dit que moi aussi je les avais vues. Je lui ai demandé qu’il m’explique tout point par point ; je lui ai dit que, comme lui, je croyais que personne ne pouvait confondre une valise avec un fauteuil ou un vendeur ambulant (ou un employé d’une entreprise de déménagement) avec un des persécuteurs et ses valises.

Un texte fort étonnant, d’une vigueur et d’une rage ne cédant jamais leur élégance de dandy, comme il se doit en l’espèce traitée, pour un hommage ne devant rien à la facilité ébaubie ni à la servilité attendrie, mais tout en recherche de transmutations et de correspondances qui fassent sonner le plus authentiquement possible l’âme secrète de Baudelaire. Un tour de force dans lequel il faut accepter de se jeter et de s’abandonner pour y jouir de tous les effets possibles.

Je lui ai dit je t’aime en sanglotant d’une façon assez convaincante.
– Je suis en train de me transformer en autre chose, a-t-il jacassé. Ne le vois-tu pas ? NE LE VOIS-TU DONC PAS ?
Avec quelque difficulté, parce qu’il ne s’était pas encore habitué à ses mutations, il est monté sur la chaise et ensuite sur le bureau. J’avais déjà remarqué le cocon, fabriqué avec ses propres secrétions, suspendu à la poutre du plafond. Il s’est installé dans cette poche brune et ovoïde de laquelle pendaient quelques filaments noirs, et cetera.

L’excellent billet de Christian Roinat dans Espaces Latinos est ici. Et une très belle lecture des trois textes en français de Polleri est proposée sur le blog des Huit Plumes, ici.

Un nouveau service : la wish list

Grâce à Clément, notre webmaster, vous pouvez désormais vous constituer une wish list et la communiquer à vos proches et amis (Noël approche !).

Il suffit de cliquer sur les petits cœurs qui fleurissent un peu partout sur les pages de notre site : sous les couvertures de livres cités dans nos coups de cœur, sur chaque fiche de livre qu’il soit neuf ou d’occasion, ainsi que dans les listes (en bout de ligne entre l’icône « caddie » lorsque le livre est disponible et l’icône « clochette » pour mettre une alerte sur un livre et être prévenu dès qu’il rentre en stock).

Vous pouvez ensuite partager cette liste d'envies avec vos contacts si vous le souhaitez. Un bon aiguillage bien pratique en cette période de fin d'année...

Ce service est également disponible de l'autre côté du détroit : http://www.scylla.fr/blog/nouveau-service-du-site-scylla-la-wish-list

Mornes saisons

Ce recueil, paru en Septembre 2014 aux éditions «Les Belles Lettres», rassemble quatre nouvelles d’Haruo Satô (1892-1964) écrites entre 1917 et 1919, avec une traduction et une postface remarquable de Vincent Portier. Il s’ouvre par la longue nouvelle éponyme considérée comme le chef d’œuvre de l’auteur.

Le narrateur de «Mornes saisons», un récit inspiré de la vie de Haruo Satô, a renoncé à la capitale pour s’installer à la campagne avec son épouse et ses deux chiens, afin de s’éloigner du rythme frénétique de la vie en ville et des angoisses qu’elle provoque. Dans une maison entourée d’un jardin autrefois magnifique, mais laissée depuis longtemps à l’abandon, les espoirs d’une vie nouvelle et idyllique vont progressivement laisser place à la mélancolie, chez cet homme submergé par le spectacle de la sauvagerie et du tumulte de la nature, puis cloîtré dans sa maison à contempler des pluies incessantes et monotones. Son espoir glisse alors vers une dépression émaillée d’hallucinations visuelles et auditives. Au cours de cette longue introspection, les sensations du narrateur se découvrent par touches d’une infinie subtilité, de l’espoir à l’émerveillement et à la peur.

«Cette végétation diverse avec ses branches et ses feuilles foisonnant sans retenue, au regard de l’ensemble du jardin, était d’une sombre mélancolie, comme le spectacle de cheveux en désordre pendant sur le front couleur de plomb d’un fou. Ces plantes et ces arbres avaient une pesanteur invisible, écrasant le jardin qui n’était pas si large, et on avait aussi l’impression qu’ils avaient encerclé à distance le bâtiment qui se trouvait en leur centre et étaient sur le point de l’engloutir.
Mais ce qui lui donna le plus grand sentiment d’horreur, ce n’était pas la violente détermination dont faisait preuve la nature. C’était au contraire les derniers vestiges d’élégance d’une organisation agencée par la main de l’homme, qui conservaient une existence tenue au sein de ce chaos. C’était le fantôme d’une volonté

«La maison de l’épagneul», courte nouvelle qui fit connaître Haruo Satô, est comme un rêve détaché de «Mornes Saisons», un conte merveilleux mais néanmoins teinté d’un voile d’inquiétude. Au cours d’une promenade en forêt avec son chien Flatté, le narrateur découvre et pénètre dans une maison singulière au milieu des bois, dont l’occupant semble s’être récemment volatilisé, n’ayant laissé qu’une cigarette encore fumante dans un cendrier. Comme le dit superbement Vincent Portier dans sa postface : «Tout est légèreté dans ce récit, comme la fumée de cigarette, ce gracieux fil d’eau qui s’écoule de la maison, le chien Flatté que son maître laisse filer à toute allure sur la route selon son bon plaisir. Elle est bien loin, la sourde mélancolie, l’angoisse qui étreignent le maître du même animal dans «Mornes Saisons».»

Inspirées par la littérature fantastique occidentale et particulièrement par Edgar Allan Poe auquel l’auteur fait explicitement référence, les deux nouvelles suivantes forment un couple fascinant à l’articulation similaire, concluant ce recueil par «Clair de lune», rêve surnaturel et enchanteur.

La Divine Chanson

Quel parcours ! s'exclamera-t-on en écarquillant les yeux. Tout comme moi, Sammy est resté le même et un autre à la fois. Cependant un seul trait de sa personnalité n'a pas changé. Il a soif d'idéal comme au premier jour. Et jusqu'à cet instant, où sur son lit d'hôpital il a rendez-vous avec son Seigneur. La soif d'absolu est tout à la fois sa sève et la source de ses tourments.

Avec nous, tout commence par une chanson et tout finit par une autre chanson. Entre-temps, les corps se mettent en mouvement comme sur un claquement de doigts, tournoyant allègrement au rythme du Vivant.

 

Ecoutez la grande et belle histoire de la légende vivante que fut Sammy Kamau-Williams ! Une histoire contée par Paris, étrange chat aux neuf vies et multiples propriétaires et qui accompagna les dernières années de celui qui fut poète, chanteur de soul/jazz, acteur de lutte pour les droits des Afro-américains et tant d’autres choses encore.

Mais qui fut aussi un homme poursuivit par ces démons, rongé par la drogue et dont chaque renaissance artistique tenait du miracle…

 

Si Abdourahman Waberi n’utilise pas ici directement le nom de Gil Scott-Heron et le recouvre d’un pseudonyme transparent, c’est pour mieux clamer sa volonté de rester dans les territoires de la fiction.

Sa Divine Chanson parvient miraculeusement à concilier une totale subjectivité de point de vue avec un grand respect de la véritable biographie de l’artiste (insistant notamment sur la place importante que les femmes ont tenue dans sa vie). Et si son étonnant narrateur emprunte parfois de sinueux chemins de traverse, c’est pour mieux revenir sur la lutte des Noirs pour leurs droits civiques, égratigner d’un coup de patte le « règne » de Michael Bloomberg à New-York ou évoquer la trajectoire étonnante du père de Gil Scott-Heron…

Le tout dessine une mosaïque qui parvient à rendre le charisme, l’aura propre aux artistes hors du commun (magnifiques passages évoquant les ambiances des derniers concerts) tout autant qu’à réinscrire la trajectoire d’un homme intègre et intransigeant dans le contexte d’une époque.

Un roman superbe qui donne une furieuse envie de réécouter d’une traite toute la discographie du grand Gil.

My America

Derrière les paillettes de Beverly Hills, l’abjection – et comment y survivre.

Publié en janvier 2014 en français, dans une traduction de Fabienne Maître, aux éditions ère, ce récit autobiographique en vers libres de Phyllis Yordan, aujourd’hui comédienne, coach d’artistes, metteur en scène et professeur d’art dramatique, vivant en France, est un de ces textes marquants qui, en quatre-vingts pages, peut changer une partie significative de votre regard sur un certain monde, et sur ce que signifie survivre, en fonction d’un contexte.

Fille de Caprice, danseuse de revue, et de Philip, scénariste oscarisé, la petite Philice grandit dans le Beverly Hills ultra-chic des années 50 et 60, au milieu des somptueuses villas avec piscines olympiques et des voitures de luxe avec chauffeurs et domestiques, abandonnée à elle-même et à une étonnante grande-mère par un couple qui de fait l’ignore, avant de la livrer sans y prêter plus d’attention aux occasionnels appétits lubriques de membres de la famille, qui détient une longue tradition de viol et d’inceste. C’est sa rage de vivre, de survivre et de surmonter que chante, sur un air de punk rock inattendu, cette complainte d’une petite fille riche, écrasée, malmenée, mais jamais résignée, avant comme après la ruine financière de la famille et les flamboyants voyages européens, à être réduite à un objet de luxe, à un objet de sexe ou à une victime éplorée.

Bien vivre est la meilleure des vengeances

Mère ne peut s’empêcher de retourner vers tout ça
Vers le coin le plus pauvre de la ville
Vers les magasins de vin
Dans le centre ville de LA
Elle voulait devenir pianiste
Mais l’habitude dévore toute son énergie
Sa détermination
Sa concentration
Sa jeunesse
Les pianos deviennent plus grands et meilleurs
Uniquement des Steinway désormais dans ses splendides maisons
Mais ses doigts restent agrippés au verre de cristal
Le tintement des glaçons
L’énorme bague en diamant est lourde
Mais elle console
Comme la manucure parfaite
L’odeur de l’intérieur de cuir rouge de la Thunderbird
Et Shalimar sur sa cape de zibeline
Tout ce qu’elle doit faire c’est appuyer sur le champignon
Mais personne ne l’immortalise
Du moins le croit-elle
Il n’y a personne pour immortaliser sa création
Ce qu’elle a fait d’elle-même
Son oeuvre

Il y a une petite fille au bord du trottoir
Qui sourit à la belle dame derrière le pare-brise
C’est comme si elles se connectaient soudain
Et cette petite fille ne sera plus jamais la même
Alors Mère se concentre sur les boîtes en argent fin pleines de cigarettes
Le champagne les actions les obligations les Oscar le Pulitzer
Et les étoiles
Tout ceci est tellement clair
Elle appuie sur le champignon
Et part loin de son passé
Et de la petite fille laissée au bord du trottoir

Sa vie n’est rien
Qu’un cri de saxophone
Sur l’asphalte mouillé d’une rue déserte

Arpentant les dessous pas si chics de cet univers américano-hollywoodien obsédé par un certain type de réussite dans lequel Fabrice Colin situait, trente ans plus tard, son terrifiant thriller « Blue Jay Way », le fusil à l’épaule dans des tonalités qui peuvent évoquer la rage maîtrisée d’une Kathy Acker, la capacité à saisir l’essence glaciale des mythes à paillettes d’un Patrick Bouvet (« Pulsion lumière » tout particulièrement), voire la tendresse inimaginable in fine, pour ses proches, d’une Eleni Sikelianos (dont « Le livre de Jon » résonne intensément sur la fin de ce « My America ») Phyllis Yordan nous offre le texte rare, intense, saisissant d’une ode endiablée à la vie vécue et survécue plutôt que rêvassée et exposée à la galerie clinquante de l’or triomphant.

Le monologue silencieux du père

Les voix dans sa tête
Plus fortes que ce que tu crois
Son silence
Je regarde la rivière mais il pense à la mer
La tête enfouie dans la littérature
Son oeil nu lèche presque la page
Sa cécité
Sa douleur
Sa colère
Sa Mère qui ne l’aimait pas assez
Son judaïsme
La Russie
L’Amérique
Son QI
Son ambition
Sa chute
Ses leitmotiv
Les histoires sur lui
Son déni
Ses choix
Ses enfants
Ses femmes
Ses amours
Son bureau
Une patinoire de verre noir
Un mug planté d’une poignée de stylos Montblanc

Enon

La mort de sa fille comme descente aux enfers, entomologique et magnifique.

Publié en 2013, traduit en français en août 2014 par Pierre Demarty (dont j’apprécie aussi beaucoup le travail sur William T. Vollmann, et tout particulièrement la somptueuse « Tunique de glace ») au Lot 49 du Cherche-Midi, le deuxième roman de Paul Harding prouve magistralement que l’auteur, après son magnifique « Les foudroyés » de 2010, est sans doute l’un des rares contemporains capables de renouveler, avec autant de beauté efficace et de sens profond de la narration, l’intimité lyrique de la famille, dans les situations les plus intenses émotionnellement (mort du père, mort de l’enfant), drames que tant d’auteurs gâchent résolument à grands coups de mièvrerie larmoyante et de pathos éhonté.

« Kate est morte un samedi après-midi. Nous étions le 1er septembre ; trois jours plus tard, elle serait entrée au lycée. J’ai passé la journée à me promener dans le sanctuaire, sans itinéraire préconçu. Une vague de canicule s’était abattue sur Enon depuis une semaine, et la veille, j’avais veillé tard pour regarder un match de base-ball de la côte ouest ; j’avançais donc à pas lents et prenais soin de rester à l’ombre. Je songeais à Kate, aux innombrables expéditions qu’elle avait faites à la plage au cours de l’été pour parfaire son bronzage, soudain préoccupée par son apparence physique comme elle ne l’avait jamais été jusqu’alors. Les laiterons du sanctuaire avaient commencé à jaunir, et les solidages à prendre une teinte métallique. L’herbe verte, sur les bas-côtés, s’assécherait bientôt pour se transformer en paille. Des nuages pourpres et argentés, lourds de pluie, roulaient très bas dans le ciel, s’empilant pour former de vertigineux massifs. Une brise légère bousculait l’atmosphère, tourbillonnant au ras de la prairie, soulevant les libellules cachées dans les herbes hautes. Des bourdons s’activaient dans les fleurs sauvages à moitié fanées. J’espérais que la pluie vienne crever la bulle de chaleur. »

Vivant paisiblement de petits boulots dans la champêtre bourgade d’Enon, en Nouvelle-Angleterre, aux côtés de sa femme enseignante, Charlie Crosby, le petit-fils du formidable horloger des « Foudroyés », voit son univers s’effondrer en quelques instants ce matin de septembre où une voiture fauche le vélo et la vie de sa fille collégienne, prunelle de ses yeux.

Le choc insoutenable d’abord, la séparation d’avec sa femme quelque temps après, la dépression profonde ensuite, glissant rapidement et sûrement dans l’alcool, la dépendance aux tranquillisants, la drogue et la dissolution de l’être, seul dans sa maison transformée en sauvage bourbier autour de lui : Paul Harding nous entraîne à la suite de Charlie Crosby dans une spirale dramatique mais néanmoins magique de 280 pages, où l’horreur à vivre, rehaussée à chaque réminiscence du passé, à chaque cognement contre le réel, à chaque résolution toujours plus instable, détruit tous les repères temporels de la narration en même temps que les restes d’étais mentaux du narrateur. Usant d’une attention portée au moindre détail agressant la conscience du narrateur, parfois à la limite de l’insoutenable, d’un étrange humour noir tout en retenue, d’une incroyable empathie refusant pourtant toute commisération fallacieuse, l’auteur nous offre, peut-être plus encore que dans « Les foudroyés », une très rare pièce d’horlogerie psychologique, d’une bizarre et paradoxale beauté. Un grand livre.

« Depuis tout petit, j’adorais les livres et je lisais tout le temps. J’aimais les histoires policières, les histoires d’épouvante, les livres d’histoire, les livres d’art, de science, de musique, tout. Et plus l’ouvrage était volumineux, plus il me plaisait ; je recherchais délibérément les romans les plus épais, pour le plaisir de m’attarder le plus longtemps possible dans d’autres univers et dans la vie d’autres personnages. J’empruntais six livres par semaine – la limite autorisée – à la bibliothèque, et je dévorais les polars, les récits de guerre, les sagas du programme spatial Apollo et les romans russes auxquels je ne comprenais à peu près rien et tout m’exaltait, tout. Ce que j’aimais par-dessus tout, c’était la façon qu’avaient ces histoires de s’entremêler dans mon esprit et d’y faire germer ainsi des idées, des images, des pensées que je n’aurais jamais crues possibles. »

« Le silence emplissait la maison vide comme une masse compacte et solide. Il pesait. Les animateurs radio me faisaient l’effet d’une nuisance sonore, insipide et dérisoire. La musique des radios classiques ressemblait à de la musique d’ambiance dans un cabinet de dentiste. Les chansons rock étaient pénibles de vulgarité et de fausseté. J’ai essayé de lire le journal, mais les mauvaises nouvelles me déprimaient encore plus, et les bonnes me semblaient inventées de toutes pièces. J’avais envie d’appeler chez les parents de Sue pour lui demander si elle était bien arrivée et si elle était contente d’être là-bas, mais je savais que c’était une mauvaise idée. Sue avait appelé, la veille. Je me rappelais l’avoir entendue laisser un message sur le répondeur, et j’avais cru comprendre au ton de sa voix qu’elle était arrivée sans encombres. J’avais déjà mauvaise conscience de ne pas avoir décroché, de ne pas l’avoir déjà rappelée, comme si j’avais gâché le dernier petit espoir qui me restait. Je n’avais pas le courage d’écouter le message, alors j’ai débranché le téléphone. J’ai regardé mon portable et j’ai vu qu’elle m’avait laissé un autre message. J’ai ouvert le boîtier et retiré la carte sim. »

Grotte

La plus célèbre grotte d’art pariétal du monde et son (très) étonnant gardien.

Publié en septembre 2014 chez Christophe Lucquin, le premier roman d’Amélie Lucas-Gary aurait peut-être pu se titrer « Gardien » plutôt que « Grotte », tant le site périgourdin évidemment inspiré de Lascaux, de ses 17 ou 18 000 ans d’histoire et de ses 1 900 représentations pariétales, découvert (ou plutôt « inventé », comme il doit être dit en toute rigueur, et comme c’est le cas dans le roman) en 1940, interdit à la visite depuis 1963, et de sa copie conforme, ouverte au public en 1983, Lascaux II, bien qu’irriguant de sa fraîcheur caverneuse, primordiale, mythique et secrète l’ensemble du roman, s’efface régulièrement, tout au long des 170 pages, au profit du maître des lieux, anodin de prime abord et au commencement, mais révélant sa formidable, déroutante et inquiétante stature à mesure que le temps s’écoule.

Une fille que j’aimais me conduisit ici ; elle voulait que je visite sa région natale, imaginant que nous y vivrions ensemble un jour. Finalement, à peine arrivée, elle tomba dans les bras d’un garçon du pays. Je pris alors une petite chambre dans le coin ; je pouvais m’installer là, puisque rien ne m’attendait ailleurs.
Le village que je choisis était remarquable et le moment propice : en haut d’une colline se nichait la grotte préhistorique ornée la plus célèbre au monde, dont le gardien mourut peu de temps après mon installation. Une foule de prétendants s’étaient immédiatement manifestés pour assurer sa succession ; quelle qu’eût été la décision, il n’y aurait eu qu’une minorité de satisfaits et des centaines de mécontents. Dans ce contexte, les autorités firent un choix audacieux, qui ne pouvait faire de jaloux tant il était incongru : ils me désignèrent, moi. Aucun villageois ne fut vraiment content, mais tous préférèrent cela, plutôt que de voir l’un d’eux triompher.
Mon destin prit alors un tour singulier. Sur cette colline, je connus une éternité tour à tour trépidante et assommante, jusqu’au jour où une force inconnue fournit encore une fois à mon destin l’impulsion implacable du renouveau.

Lascaux II

Création de Lascaux II, supervisée par l’artiste Monique Peytral.

Énumérant les anecdotes de nature d’abord imprécise, qui ne sont qu’initialement d’apparence décousue, se contredisant occasionnellement, revenant sur une donnée jadis établie pour la corriger, l’amender ou y ajouter subrepticement un complément « oublié », se découvrant au fil des pages d’un cynisme indéniable et d’une violence rentrée non négligeable, le gardien de la grotte, surtout lorsque de petits glissements de terrain fantastique commenceront à se manifester, et lorsque le temps, bizarrement, semblera s’allonger, devient lui-même mythe incarné : du protecteur efficace et dévoué de l’art des origines humaines, se dégage progressivement le Misanthrope Suprême, prompt à la colère sous ses anciens airs rampants, doucereux et prudents, incarnant toujours davantage une divinité rugueuse et vengeresse, tellurique en diable, soucieuse d’une nature immémoriale beaucoup plus que des fragiles et bien passagers occupants humains des lieux.

Je suis le gardien d’une grotte, je vis juste au-dessus. Dessous, c’est creux, étroit, frais, humide et silencieux. Je me répète souvent ces mots ; ils résonnent et réconfortent ma solitude.

Un surprenant et fort réjouissant conte grinçant, maniant allègrement des registres narratifs bien différents, déconcertant la lectrice ou le lecteur comme à plaisir, jamais gratuitement, pour un final en forme d’éternel retour sans compromis.

Avec les moines-soldats

Dans un lieu étrange et indéfini, comme la pâte dont sont faits les rêves, Schwahn, Brown et Monge sont les moines-soldats, ultimes soldats dévoués, quoique désabusés, de «l’Organisation», chargés d’effectuer des missions dont le sens leur échappe : exorciser une maison hantée en bord de mer, ou aller en pleine nuit, à une heure précise, au Tong Fong hôtel, sans comprendre pourquoi.
«L’Organisation» combattait autrefois pour faire advenir une société plus égalitaire mais le sens de sa mission s’est perdu dans une humanité dévastée, en train de faire naufrage.

«Bien que toujours désireuse de modifier le cours de l’histoire, l’Organisation avait renoncé à ses références anciennes. Elle savait que l’humanité était fichue et elle ne nourrissait plus l’espoir de voir naître sur terre une société prolétarienne juste et fraternelle. Elle souhaitait sauver en urgence le peu qui restait encore à sauver, et, comme les outils utopiques du passé se révélaient inopérants et même absurdes, elle fondait à présent sa stratégie sur des forces obscures qu’autrefois elle avait dénoncées comme surgies d’esprits arriérés ou typiques de régressions féodales : les rêves, les imprécations schizophrènes, les transes chamaniques, le fakirisme. Outre les bureaucrates maniaques de toujours, en haut de la hiérarchie on trouvait désormais des spécialistes de la métempsychose et des moines. Brown avait le sens de la discipline et il leur obéissait, mais il regrettait les temps mythiques, quand l’Organisation prônait la révolution mondiale ou, à défaut, les assassinats de responsables et de criminels, et que les agents se rendaient dans des lieux exotiques pour cribler de balles tel ou tel ignoble individu ou détruire telle ou telle insupportable cible. Comme il regrettait fortement ces temps-là. Atteint par un noir scepticisme, il ne voyait pas dans sa propre activité une manière efficace de repousser l’extinction du genre humain, ou du moins de préparer ce qu’il y aurait après l’avenir. Il s’adaptait, il avait été entraîné pour s’adapter à n’importe quelle situation, mais son enthousiasme militant était maintenant gangrené, pour ne pas dire proche de zéro. Il ne comprenait plus ce qu’il faisait sur terre. Il sentait la fin rôder, la sienne comme celle des autres. A maintes reprises, il avait envisagé le suicide, mais, par fatalisme, il ne retournait pas contre lui son arme de service et il continuait à accepter des missions, à voyager, à écouter les élucubrations de ses chefs. Et, pour finir, sans excitation et sans joie, il allait trouver les agents locaux qu’on lui désignait et il suivait à la lettre leurs instructions délirantes

Les histoires se rejouent, la mission de Brown au Tong Fong hôtel, avec des variantes mais toujours baignées dans l’incertitude, avec les mêmes acteurs, derniers représentants d‘une humanité au-delà du désastre, personnages de cauchemars récurrents et poignants.

«Durant la nuit, l’avertisseur de la locomotive avait beuglé à tout moment, avec une sorte d’obstination maniaque, comme si sans cesse le conducteur avait à effrayer des animaux ou des refugiés étendus sur la voie. Brown dormait par brèves périodes d’un demi-quart d’heure. Quand le train entamait une courbe, entre deux obscurités, il apercevait des dunes de gravier que les phares éclairaient obliquement pendant une seconde, des montagnes de granules noirs où la vie semblait impossible. Jamais ne surgissait la moindre silhouette de bétail noctambule ni la forme hagarde d’un vagabond d’apparence loqueteuse ou semi-loqueteuse ou même humaine. Avant que l’obscurité réenvahisse tout, Brown fermait les yeux. La voiture n’était pas éclairée et il ne distinguait même pas son propre reflet sur la vitre. Il somnolait, ses pensées erraient vers des paysages d’autres planètes, il imaginait d’autres mondes morts, encore plus morts que celui-ci, encore plus éteints, puis de nouveau il sombrait dans l’inconscience

Abrutis d’hébétude, les moines-soldats ne renoncent pas, toujours fidèles à une cause dont ils savent pourtant qu’elle est devenue sans objet, consumés par l’idéal dissous dans les défaites de l’homme.

Noirceur insurmontable, humour du désastre, beauté paradoxale des visions de ce monde crépusculaire, «Avec les moines-soldats» est un incontournable (paru aux éditions Verdier en 2008).