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Du panache ! Du nawak ! Le crépuscule des chimères, ou un mille-feuille de niveaux de lecture et d'humour au degré X.
Un univers pré-Narcose, très pulp, dont l'anti-héros joue son rôle à fond sans vraiment agir, rebondissant comme les autres personnages, vers leur destin ou leur perte. Anjel passe aussi son temps à rattraper les bombasses qui lui tombent dans les bras les unes après les autres : la flic Marbella, la psypute Alice, Eva la journaliste... Et, si les appendices animaliers de Narcose n'en sont qu'aux premières expérimentations, on se plugue déjà un poulpe dans le cou pour échanger des infos.
Wow.
Et puis les chimères. Fantasmes. Images flamboyantes propres à l'imaginaire de Barbéri. Dieux, déesses, monstres. Bulles d'univers qui sont autant d'hommages à la littérature, au space opéra, aux mythes. Moult références, aussi, avec de vrais morceaux de pastiches dedans.
Et là c'est festival : des grappes d'univers explosent les unes après les autres, passées au lance-flamme, des mondes sont en guerre, les portes en sont les clefs. Jacques Barbéri joue. Et quand il s'éclate, nous aussi.
Si Narcose était "un cocktail speed entre Alice au pays des merveilles et Tex Avery", on retrouve ici la même jubilation, le même imaginaire qui pulse sans considération pour la vraissemblance et pulvérise tout réalisme.
Quand au lecteur arachnophobe, comme moi, il éprouvera en plus cet étrange plaisir d'évoluer à la limite de son angoisse. Serpents et araignées luttent sans fin dans ce récit, et on en oublie même qu'on tient entre les mains un magnifique spécimen signé Stéphane Perger.
"Je ne suis pas fou mais je suis dément, et j'en suis fier. La folie essaye d'organiser le chaos ; moi je me contenterai de peupler le néant. Je serai un de ces prophètes issus des crevasses noires et humides du genre humain. Mais pour l'instant je me dois d'être patient. Je sais que l'instant approche. Jour après jour, une étrange tiédeur glisse sur ma peau. Je sens l'avenir comme s'il s'agissait d'une énorme bête gesticulante, un dragon rouge et or dont les ailes noires claquent dans l'air bouillant du temps. Et le vent brûlant vient, après plusieurs années d'un voyage à rebours, caresser la peau du prophète.
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En 1873, Gustave Courbet, qui avait déjà purgé une peine de six mois de prison à Sainte-Pélagie deux ans auparavant, pour sa participation active à la Commune, fut abusivement condamné par Mac-Mahon à rembourser les frais de reconstruction de la colonne Vendôme, frais estimés à 323 000 francs.
Il préféra alors se refugier en Suisse, où il mourut en 1877, un exil et une fin de vie évoqués dans ce récit, sous une plume au toucher précis et soyeux de pinceau, par un écrivain qui a l’œil d’un peintre. Ces dernières années ne furent sans doute pas les meilleures du peintre Gustave Courbet, tentant sur les bords du lac Léman de trouver des sujets «vendables» et peignant à la chaîne.
Mais David Bosc donne chair à un homme qui, lorsqu’il ne peint pas – isolé et englouti dans la grande Nature -, devient un fanfaron, vantard certes, mais généreux et drôle, qui dévore la vie avec exubérance, un amoureux des baignades et de la vie sociale, un homme qui ne demande rien, et qui est avant tout épris de liberté.
«Courbet porte témoignage de la joie révolutionnaire, de la joie de l’homme qui se gouverne lui-même, et c’est une source vive. Il chérissait le souvenir des heures de la Commune où le gros ver de la peur, enfin, creva sous le talon des femmes en cheveux, des hommes en bras de chemise, et des enfants sur lesquels chacun veillait.»
«Après avoir dûment constaté la mort du peintre, le 31 décembre 1877, le docteur Paul Collin rédigea pour mémoire un témoignage honnête, un examen du corps et de l’esprit de son patient, le rapport minutieux des circonstances de l’agonie. Décrivant Bon-Port, il s’émut de ce que, «détail assez triste», le lit de Courbet «n’avait qu’un seul matelas». Une ou deux chemises, un matelas, point de breloques au gilet comme en portait Bruyas, point de montre, ni flanelle sur les reins ni zibeline au col. Ils furent nombreux à relever le dénuement de cet étrange contemporain. On en était d’autant plus frappé, et pour tout dire, blessé, qu’il semblait volontaire, ou pire, la conséquence d’une liberté. Les pauvres avaient au moins le tact d’avoir envie de toutes les choses dont ils étaient privés. Tandis que celui-là vous gâchait le plaisir par son indifférence, par ce ni chaud ni froid que lui faisait toute marchandise.»
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Publié en 2007, le septième roman de Cholé Delaume est à la fois un hommage à la série télévisée « Buffy the Vampire Slayer » (dont on préfère toujours, lorsqu’on le peut, oublier le terrible « Buffy contre les vampires » de la traduction française) – et tout particulièrement à son épisode « Normal again » (« A la dérive »), dix-septième épisode de la saison 6, sorti en mars 2002 , une poursuite de la quête autofictionnelle de l’auteur, toutefois sensiblement plus discrète ici (avec bonheur) que dans ses romans précédents, et une jolie utilisation nostalgique des « Livres dont vous êtes le héros », immensément populaires durant les sept ou huit années qui suivirent la parution du « The Warlock of Firetop Mountain », de Steve Jackson et Ian Livingstone, en 1982, avec leurs choix multiples numérotés en fin de paragraphe permettant au lecteur de développer une lecture « interactive ».
Vous, lectrice ou lecteur, après qu’un bref prologue ait planté un décor (possible cauchemar liminaire) d’une intense sauvagerie parodique et ait précisé les « règles du jeu », vous réveillez donc d’un mauvais sommeil chimique dans une chambre d’hôpital psychiatrique, et entamez une quête à l’issue de laquelle, en fonction de vos choix rationnels, de vos intuitions, de votre sagacité, de vos envies et peut-être, de votre chance ou de votre malchance, vous mourrez, sauverez (provisoirement, toujours provisoirement, univers de Buffy oblige) le monde ou serez renvoyé à votre insignifiance maladive, non sans avoir rencontré une impressionnante galerie de personnages, habilement rendus par petites touches de caractérisation hilarante, au nombre desquels le bibliothécaire RG, les patientes, comme vous, de l’hôpital, W (qui est ou se prend pour une magicienne), A (qui est ou se prend pour une ancienne démone), Emmy (qui peut ou croit pouvoir se changer en souris), et Clotilde (qui échappe largement au Buffyverse, étant ou se prenant pour l’auteur possible du livre que vous lisez), mais aussi un ténébreux blond peroxydé appelé Spike, une folle, terrée au plus profond des souterrains, appelée Drusilla, une terrifiante infirmière-chef appelée Miss Mildred, un maire, un gouverneur et un grand maître, toujours inquiétants commanditaires des pires horreurs, et enfin une secte de Néantisateurs menée notamment par un écrivain à succès à l’impeccable chemise blanche négligemment ouverte.
La narration, bien entendu, n’est pas celle d’une pure « fan-fiction », et ne cherche absolument pas (ce qui a pu dérouter un certain nombre de lectrices et de lecteurs trop uniquement attirés par cela) à proposer un quelconque épisode alternatif à la série-culte. Il s’agit bien, en jouant habilement, intelligemment et – ma foi – plutôt respectueusement - avec les codes de la série (et en y ajoutant de nombreux clins d’œil à d’autres décors de pop culture, surgissant sans aléa réel comme autant de cross-overs pertinents ou impertinents), de proposer une lecture stimulante de la déroute psychique qui guette chacun au détour de cette contemporanéité capitaliste nihiliste trop souvent triomphante, et du type de courage requis pour y faire face.
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Ici la vie était tranquille et bien réglée. Les habitudes c'est important, pour les gens comme nous, primordial. Je crois que tout a dérapé quelques années après que le premier personnage de fiction ait été élu gouverneur de Californie. À trop faire de passerelles entre le monde réel et son autre côté, ça a créé des failles dans le dispositif.
Je connais bien la magie noire, je suis en désintoxication. Entre autres, je sais que ses autels s'érigent sur des supports qui sont très narratifs, personne ne s'est méfié, les portes se sont ouvertes, le chaos a régné. Depuis c'est une vraie catastrophe, on prévoit même l'Apocalypse.
Renseignés régulièrement par notre bibliothécaire, nous tentons de résister, mais ne savons pas comment, et à peine contre qui. C'est super compliqué, le capitalisme triomphant. Une fiction qui a mal tourné, les héroïnes toutes des scream queens. C'était prévu comme ça depuis la première ligne dans la bible scénaristique. Possible qu'on y puisse rien du tout.
Mais non, je ne devrais pas dire ça. Je devrais dire : tu es là, toi, maintenant. Avec nous, de notre côté. Tu es là pour nous rejoindre, nous aider. Nous te trouverons un rôle si tu ignores le tien.
Vous suivez W au rendez-vous du groupe de surveillance dans la bibliothèque. Allez en 08."
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Publié en 2003, traduit en français au Seuil en 2004 par Isabelle Gugnon, le cinquième roman de l'Argentin Rodrigo Fresan (le sixième si l'on prend en compte le "recueil de nouvelles" qu'est "La vitesse des choses") marque un tournant dans la formidable exploration littéraire jusqu'alors entreprise, car, poursuivant ses discrètes mais profondes réflexions sur le lien entre la narration et la vie, Fresan s'appuie cette fois sur un univers mythique à part entière, pour en rendre compte et le subvertir : celui de James M. Barrie, le créateur de Peter Pan.
Au cours d'une longue nuit, un écrivain à succès de littérature pour enfants, Peter Hook, lui-même fils d'un couple de rockers anglais du "Swinging London" des années 66-67, raconte à un jeune interlocuteur, dont on découvrira peu à peu, par micro-touches, qui il est réellement, la vie de James M. Barrie et l'histoire de la création de l'univers de Peter Pan, en les rapprochant sans cesse, en une puissante analogie, de l'univers artistique d'enfance éternelle, également, des rock stars et des milieux artistico-littéraires à l'époque de la création de "Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band".
Tout en poursuivant la contamination de l'univers (des univers, plutôt - Angleterre victorienne et Swinging London) par la mythologie personnelle de Fresan, la ville douée d'ubiquité de Canciones Tristes / Sad Songs s'imposant lentement mais sûrement, ici aussi, comme le point focal du monde, localisée occasionnellement "tout près" de Neverland, et le roman ayant été écrit en fait parallèlement à "Mantra" (un processus d'échange subliminal entre Londres et Mexico est d'ailleurs évoqué par l'auteur dans sa postface), Rodrigo Fresan questionne comme peu l'ont fait - ou sont capables de le faire - la fonction même de la littérature pour enfants, la manière dont existe ou non une "barrière" entre enfance et âge adulte, entre littérature pour les petits et littérature pour les grands, entre imagination débridée et tentation de cette résignation éternelle qui est bien souvent appelée maturité.
Inventant juste ce qu'il faut dans les interstices biographiques, créant de toutes pièces un univers pop rock sixties bien personnel et ô combien jubilatoire, maniant les codes des genres avec son perpétuel brio, Fresan réussit à nouveau à imposer son foisonnement singulier au service d'une quête profondément habitée, entre vie et littérature, ou avec littérature-vie.
"Barrie leur raconte que lorsque tous les promeneurs sont rentrés chez eux, que les grilles sont fermées jusqu'au lendemain, que toutes les cloches des églises se mettent à sonner, Peter Pan souffle avec entrain dans sa flûte et danse sur les tombes, où il dépose parfois quelques fleurs blanches. Peter Pan cherche les bébés qui viennent de mourir pour les enterrer et creuse la terre avec sa rame. Peter Pan chante des chansons à tue-tête pour faire rire les enfants perdus et les guider vers un Au-Delà de jeux éternels, un Au-Delà qui ne s'appelle pas encore Neverland mais qui existe déjà, un lieu magique où l'heure terrible du coucher n'arrive jamais."
"Le personnage est l'âge.
Un jour, on t'offre ta première montre. C'est la fin de l'enfance libre de toute contrainte. La montre est un jouet, d'accord, mais un jouet délicat, un jouet sérieux. Un jouet dont tu ne sais pas très bien à quoi il sert et qui est pourtant là, à te mordre le poignet gauche comme un crocodile, t'inoculant dans le sang le virus des heures, des minutes, des secondes. Cette première montre signifie que tu es assez vieux et responsable pour avoir une première montre. La première de la longue série que tu auras tout au long de ta vie. À chaque âge, sa montre. Il y en aura quatre ou cinq. Assez jusqu'au jour de ta mort, où tu restes sans filet, où les aiguilles s'arrêtent tandis que tu te couches à jamais et que tu laisses en héritage le mécanisme qui a marqué l'âge de ton corps et de ton esprit, l'engin qui a cadencé l'assemblage des pièces de ta vie au point de former une petite histoire, l'une des innombrables briques formant l'immense bâtisse de l'éternité."
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Pete DEXTER, Deadwood
Oakley HALL, Warlock
Dorothy JOHNSON, Contrée indienne
Glendon SWARTHOUT, Le tireur
Larry McMURTRY, Lonseome Dove (1 & 2)
Daniel WOODRELL, Chevauchée avec le diable
Cormac McCARTHY, Méridien de sang
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Publié en 1941, ce "récit" par Henry Miller de son voyage en Grèce en 1939-1940, interrompu par la guerre qui le renvoie, contre sa volonté en quelque sorte, aux États-Unis, marque un important tournant dans son écriture comme dans sa conception de la vie, qui trouveront leur achèvement provisoire par la suite avec "Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch".
Saisissant rencontres et découvertes, des moments passés avec son ami Lawrence Durrell et son épouse, ou plus encore avec le "colosse de Maroussi", Katsimbalis, et d'autres compagnons de hasard, souvent fugitifs, du premier contact avec la Crète ou avec le Péloponnèse, Henry Miller dégage et renforce peu à peu, bien au-delà de la bohème des années passées, les éléments d'une mystique laïque, faite d'un curieux panthéisme, d'une célébration de la vie, de la simplicité et de la bienveillance, nimbées d'une profonde culture et d'une intense curiosité refusant tout estampillage académique...
Un étonnant tour de force, dont même certaines naïvetés occasionnelles (et certaines colères mémorables) ne peuvent gâcher la profonde incitation à penser et à vivre qu'il constitue.
"Ce fut là qu'un soir je rencontrai Katsimbalis. (...) Pour une rencontre, c'en fut une. De toutes les autres que j'ai faites dans ma vie - s'agissant d'hommes, s'entend - il n'y en a que deux qui puissent se comparer à celle-ci : celle avec Blaise Cendrars et celle avec Lawrence Durrell. Je n'eus pas grand-chose à dire, ce premier soir. J'écoutai, sous le charme, sous l'enchantement de chaque phrase qui tombait des lèvres de cet homme. J'ai vu tout de suite qu'il était fait pour le monologue, comme Cendrars (...). J'aime le monologue ; je le préfère encore au duo, quand il est bon. C'est comme si vous regardiez quelqu'un écrire un livre expressément pour vous : il l'écrit, le lit à haute voix, le joue, le révise, le savoure, s'en délecte et se délecte de votre joie, et puis le déchire et le disperse aux quatre vents. Spectacle sublime, car, tout le temps où il est en scène, vous êtes Dieu pour lui - à moins que, par hasard, vous ne soyez le dernier des veaux, des impatients et des butors. Auquel cas, l'espèce de monologue dont je parle ne se produit jamais."
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Publié à l’automne 2013, ce livre richement illustré allie le livre d’art et le recueil de nouvelles. Coordonnés par Yann Suty, 27 écrivains et 44 plasticiens contemporains ont accepté de jouer un étonnant jeu à contraintes : écrire 27 lignes (et les illustrer) sans verser dans le simple hommage plus ou moins compassé, sur 27 artistes (essentiellement des musiciens) morts à 27 ans, complétant de figures moins connues, appartenant néanmoins elles aussi au « Club des 27 », les illustres Jim Morrison, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Brian Jones, Kurt Cobain ou Amy WInehouse.
Le résultat est très réussi, et l’énorme majorité de ces courts textes, irrévérencieux, subtils, poignants, drôles, dégagent, seuls ou par leur assemblage, une curieuse poésie légèrement hallucinée, en parfaite résonance avec l’iconographie parfois sauvage du volume, qui fait la part belle au street art (les éditeurs de ce projet sont aussi les réalisateurs des anthologies visuelles périodiques Artaq dans ce domaine).
Tous les textes mériteraient d’être cités, je me contenterai donc de mentionner au passage :
- Dave Alexander (le bassiste alcoolique tôt remercié par Iggy Pop) évoqué par Paul Vacca dans sa sérénité retrouvée de qui ne redoute plus le licenciement,
- Jean-Michel Basquiat (qui fut aussi musicien) radicalement poétisé par Oliver Rohe (« La question est de savoir si l’apparition d’un enfant sauvage est aujourd’hui possible »),
- Chris Bell (le co-fondateur de Big Star) dont l’amertume terminale est joliment ressassée par Arnaud Viviant (« Le problème de Chilton, c’est qu’il n’aime pas assez les Beatles »),
- D. Boon (le chanteur des pionniers punk Minutemen) illustrant à sa manière l’expression « tombé du camion » sous la plume de Philippe Routier (« En réalité, depuis la disparition de D. Boon de nos radars et de nos enceintes, l’interstate 10 est devenue un ruisseau dormant et le songe du chanteur un conte muet »),
- Arlester Dyke Christian (le chanteur du combo soul-funk Dyke & the Blazers) qui voit grâce à Marc Durin-Valois la ville funky aussi belle qu’une balle (« J’crois bien que toutes les rues de ma vie seront toujours / Des funky, funky Broadway »),
- Richey James Edwards (le guitariste des Manic Street Preachers) dont la disparition jamais élucidée peut nourrir rumeurs et spéculations réinventées par Yann Suty (« Reste cette bonne vieille Vauxhall Cavalier métallisée, abandonnée près du Severn Bridge, la batterie à plat et à l’intérieur un foutoir sans nom, ce n’est plus une voiture mais un squat,… »),
- John Garrighan (membre fondateur du très punk Berlin Project, de Pittsburgh) dont l’art de la diatribe tous azimuts lui est retourné à la volée par Solange Bied-Charreton (« Le filet de bave a disparu sous la serpillère. Mon pauvre, tu es invisible. Tu ressembles à tout le monde, tu ressembles aux caprices de tout le monde »),
- Peter Ham (le guitariste de Badfinger) dont le mode de suicide permet à Marc Villemain une surprenante variation sur la paradoxale méticulosité nécessaire à la pendaison (« Et moi qui ne suis pas bien doué de mes dix doigts, contrairement à notre Badfinger, je serais bien foutu de le rater, mon nœud »),
- Les Harvey (le guitariste de Stone the Crows) dont qui d’autre que le Claro de « Chair électrique » eut pu rendre l’ultime arc de 10 000 volts (« Zone danger où sont où vont les mains trempées dans l’acier guitare d’une vie promise »),
- Brian Jones (que l’on n’a normalement pas besoin de présenter) ramené à son essence de sitar et de piscine par Laurent Binet (« Entre tous, le sitar symbolise Brian Jones le multi-instrumentiste défoncé parce que de loin ça ressemble à une pipe à crack géante, on sent bien que c’est un truc un peu indien, et en même temps on voit que c’est quand même un genre de guitare, comme le banjo ou la mandoline, mais avec un karma plus hippie »),
- Jim Morrison (que l’on a encore moins besoin de présenter) rencontrant sa déesse finale avant que l’ouragan ne frappe, en une fin poétiquement rêvée par Paul Verhaeghen,
- Gary Thain (l’un des premiers bassistes de Uriah Heep) confronté à la spirale de fascination et d’imitation propre au rock par Elsa Flageul (« On ne devrait jamais mourir. On ne devrait jamais rencontrer ses idoles »),
- Jeremy Michael Ward (l’électronicien de The Mars Volta) dont le permanent rêve éveillé, avec ou sans héroïne, prend un relief pensif et poétique grâce à Fabrice Colin (« Mais Jeremy fouina trop pas assez plutôt mal en tout cas et / Un dimanche californien pourri oublia d’ouvrir les yeux »),
- Denis Wielemans (le batteur des Girls in Hawaii) établissant un lien, ténu et magique, entre la mort d’un cerf et la musique qui frappe jusqu’au bout, avec Aude Walker,
- et Mia Zapata (la chanteuse du groupe grunge The Gits) dont le viol sordide et mortel devient atrocement emblématique d’un sale destin et d’une sale société grâce à Manuel Candré (« Agonie ensuite dans ce parking dans la ruelle, ça va durer, trop »).
Comme leurs collègues écrivains, les plasticiens impliqués, pour la plupart grands ou très grands noms de l’art urbain contemporain, ont joué le jeu à fond, et ont soigneusement évité l’hommage stérile pour réussir à trouver des résonances hardcore, ironiques ou poétiques, aux textes et à leurs sujets. En prime, sept pages d’introduction du sujet et du recueil rappellent avec clarté, intelligence et humour les origines du projet et les défis qu’il représentait.
À l’issue, un livre à l’image de son dessein, légèrement fou, d’une richesse insoupçonnée, que l’on aura un immense plaisir poétique et jubilatoire, et peut-être même un rien songeur, à lire et reparcourir régulièrement.