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Les veilleurs

Incroyable hybride de thriller policier et de quête poétique à la Gracq / Jünger / Abeille.

Publié en 2009, le premier roman de Vincent Message (26 ans à l’époque) tranche, dans une production contemporaine fréquemment quelque peu timorée, par son ambition et sa maîtrise, développées en 750 pages impressionnantes.

Quelque temps après sa condamnation surprise (car il présentait bien des aspects d’irresponsabilité pénale) à l’emprisonnement à vie, Oscar Nexus, un marginal asocial qui survivait dans un petit boulot de veilleur de nuit, avant d’abattre un beau matin trois personnes en pleine rue, est ré-interrogé, en profondeur, par le psychiatre non conventionnel Traumfreund et par l’ex-policier d’élite Rilviero, mandatés par le puissant politicien Drake, qui voudrait être certain que la mort de sa maîtresse, l’une des trois victimes, était bien le fruit du hasard, et non celui d’une attaque à son encontre…

Bien qu’ayant gardé un mutisme obstiné pendant toute l’enquête initiale et tout le procès (ce qui n’avait pas peu contribué à la peine prononcée), suite à un changement de méthode (Traumfreund est un adepte d’une forme actualisée et subtile de l’anti-psychiatrie de Cooper, de Laing et de leurs émules) et d’environnement (une annexe de la clinique du Dr Traumfreund, située en pleine montagne, œuvre d’un architecte profondément original et lui-même ancien patient), Nexus se met, peu à peu, à parler.

Se confiant aux deux enquêteurs, il raconte par le menu, en une terrifiante spirale irrationnelle pourtant de plus en plus crédible, sa précaire installation entre notre monde diurne, auquel il ne semble pas vraiment appartenir, et un autre monde, nocturne, qu’il parcourt dans ses longs rêves, observateur aux côtés de Calder, prêcheur intellectuel tentant désespérément d’y unir toutes les forces vives, prêtes à se déchirer entre elles, businessmen, militaires, artistes, savants, sectateurs religieux, au lieu de se rassembler pour faire face à l’inexorable croissance du désert dévastateur au sein de leur univers clos, et quelles circonstances issues de l’onirique l’amenèrent in fine à commettre son crime étrange…

Maniant solidement tous les codes du grand thriller policier, Vincent Message réussit à l’intérieur de ce cadre apparent une formidable hybridation, dans laquelle retentissent avec force et poésie des accents de Julien Gracq, d’Ernst Jünger (celui des « Falaises de marbre », bien entendu) ou de Jacques Abeille, distillant le rêve, le doute, l’incrédulité, à chaque rebond des consciences de cette incroyable « enquête ». Une mise en abyme du pouvoir performatif de la narration, et aussi, tout simplement, du grand art, que peu de romanciers atteignent, tout particulièrement lors d’un premier roman.

« Et ainsi, Calder parla aux représentants des Vallées :
"-C'est pour ça que je disais à Arlington : ne renoncez pas aux ignares ; faites en sorte que ça suive, et vous aurez des troupes ; sortez et vous recruterez des gens qui vous aideront. Car il faut, une bonne fois, que nous nous mettions d'accord sur les fins. La fin ultime que nous poursuivons, est-ce le savoir, ou est-ce la vie ? Vous donnez trop souvent l'impression de ne vous occuper que de livres, mais je pense qu'au fond c'est bien la vie que vous avez en tête. Alors, si c'est la vie... il faut pratiquer les fins dès le début, même en pure perte, même avec des gestes maladroits. Et je vous dirai aussi : nul ne peut servir deux maîtres ; vous ne pouvez pas servir et les livres et la joie ; vous êtes parfaitement libres de consacrer toute votre vie au savoir, et d'oublier la joie, enfermés dans la prison de vos crânes. Ou alors : servez la joie, servez-la par les livres, montrez comment votre savoir transforme en aventure de chaque instant ce qui, sans lui, n'est que survie, cycle de pur hasard, digestion et défécation. Allez à la joie en prenant ce détour. Montrez aux autres pourquoi le détour est nécessaire, quel investissement il représente, et pour quel gain énorme ! Ou bien enfermez-vous, mais dans ce cas : en entrant dans le caveau des idées que seul le cénacle est capable de comprendre, soyez bien conscients que vous laissez la vie à la porte !" »

 

Criminels ordinaires

Le second volet des difficiles nuits de L.A., encore plus puissant que "Sur les nerfs".

Publié en 2002 (en février 2013 en français), le second recueil des nuits de Los Angeles, de Larry Fondation, reprend le flambeau du désespoir ordinaire des "sans" (sans abri, sans travail, sans avenir, sans espoir,...), des petits, et en effet aussi des "criminels ordinaires", là où le terrifiant "Sur les nerfs" l'avait laissé, déroulant maintenant le fil sous la présidence Bush (Père) et le début de la présidence Clinton...

Cinquante histoires courtes ou très courtes, avec des titres qui peuvent d'emblée inquiéter ou faire frémir ("Conduire des voitures", "Expulsion au petit déjeuner", "Indignité", "Essayer de choper le SIDA",...), pour poursuivre ce travail sauvage et minutieux, à partir du matériau assemblé par un auteur qui est depuis 25 ans médiateur dans ces quartiers dits "difficiles" de L.A. Univers de bars, de diners, de cabarets glauques, de coins de rue, d'appartements délabrés, de motels pourris, où une humanité tente de surnager tandis qu'une autre se laisse porter par le flot d'égoût qui l'environne désormais... Le tout dans une langue travaillée toute en précision souvent étonnamment poétique.

"Il s'est assis à côté de moi. Je n'avais pas envie de parler.
- Super endroit, il a dit - entre le point d'exclamation et le point d'interrogation.
Gwendolyn faisait grincer son cul juste à côté de nous.
- Oui, j'ai fait, aussi sèchement que possible.
C'était une boîte de strip tease un peu pourrie, sur Hollywood Boulevard. Ouverte depuis trente ans. Les stripteaseuses portaient des cache-tétons sur le bout des seins. Des trucs brillants pour certaines ; du scotch d'électricien pour d'autres.
- Elle a des nichons d'enfer, il a dit.
J'ai rougi, mais il faisait trop sombre pour que ça se voie.
- Je m'appelle Eddie.
Il m'a tendu la main.
Je lui ai serré les doigts assez fort pour qu'il ait mal, mais je ne me suis pas présenté.
Gwen s'est baissée, le cul en l'air, juste devant moi. Elle l'a remué sous mon nez. J'ai posé 5 dollars sur la balustrade.
- Vous faites quoi dans la vie ? a demandé Eddie.
- Tueur en série, j'ai répondu.
Il s'est marré. Il a cru que je déconnais. C'était pas le cas."
("Pas désiré")

Et c'est peut-être l'une des deux citations placées en exergue du volume qui dit le mieux le propos de ces 50 scènes : "C'est vrai qu'on n'a que ce qu'on mérite. L'Amérique qu'on produit pour les autres est au bout du compte l'Amérique qu'on produit pour nous-mêmes. Ça ne se passera pas à l'autre bout de la ville. Ça se passera juste devant chez nous." (Mikael Gilmore, "Cible facile : pourquoi il faudrait écouter Tupac avant son enterrement", 1996)

 

Histoire de l'argent

Magnifique exploration, à travers le destin d’une famille argentine, de la dépendance et du rapport à l’argent.

Alan Pauls, écrivain né en 1959, était un enfant en cette période troublée des années 1970 en Argentine, comme le héros du livre, un jeune garçon à l’acuité extrême frappé par l’énigme de l’argent.

Au début du roman, l’enfant, alors âgé de quatorze ans, voit arriver dans la maison de son beau-père le cadavre d’un ami de la famille, mort dans un accident d’hélicoptère alors qu’il emportait un attaché-case plein d’argent dans une puissante entreprise sidérurgique touchée par un conflit syndical, un argent obscur censé dénouer la situation, capable de tout résoudre ou de tout faire exploser. Pour l’enfant les traces de l’accident sont le cadavre, et cette mallette étrangement volatilisée dans le crash, parabole de l’obscurité et l’irrationalité de l’argent.

L’histoire de l’Argentine des années 70, celle de la lutte armée et de la violence d’état, n’est ici qu’un prétexte. La grande histoire est présente par la démence inflationniste, contexte à cette histoire d’une famille de la classe moyenne. C’est le récit du rapport intime, de la passion spécifique ou bien de la souffrance que génère pour chacun le rapport à l’argent : le père magnifique, passionné de nombres, de calcul et de jeu, la mère, héritière aride dont on ne découvre réellement le rapport à l’argent qu’à la toute fin du livre, et l’enfant tentant de déchiffrer le pathos de l’argent, le délire de ces nombres qui loin de rationaliser l’émotion l’amplifient en folie multiforme, filtre à l’aune duquel se mesurent la mort, l’amour, la vieillesse et la vie.

"Mais compter, en plus, au sens de l’action physique, comme lorsque l’on dit compter des billets, est quelque chose qui le saisit depuis qu’il est tout jeune, une fois qu’il a un après-midi libre et accompagne son père lors de son périple au centre-ville, où celui-ci travaille, et qu’il le voit encaisser des chèques dans les banques, payer des billets dans les compagnies aériennes, acheter ou vendre des devises étrangères dans les bureaux de change, et qui le saisira toujours, jusqu’aux derniers jours lorsque, quarante-deux ans plus tard, à l’hôpital, un peu avant l’infection pulmonaire qui va le condamner au masque à oxygène et à l’intubation, son père choisira dans une liasse déjà considérablement écornée, les deux billets de cinquante pesos qu’il a décidé de donner comme pourboire « avant qu’il ne soit trop tard », comme il le dit lui-même, à l’infirmière du matin qui, à sa grande surprise, lui parle allemand tandis qu’elle lui change la sonde, lui fait un piqûre ou lui prend la température. Personne n’arbore un tel aplomb, une telle efficacité élégante et hautaine, qui transforme le fait de payer en une action souveraine et fait oublier le caractère de réponse, toujours secondaire, qu’il possède en réalité."

Dernier roman d’une trilogie, après Histoire des larmes et Histoire des cheveux, Histoire de l’argent est un roman éblouissant par la phrase d’Alan Pauls, cette phrase héritière de Proust, sinueuse et truffée de sens, capable d’embrasser en quelques lignes tout l’espace entre naissance et mort.

Libraire du mois : Inculte - Mathieu Larnaudie & Oliver Rohe

Claude SIMON, L'invitation

Eugène SAVITZKAYA, Un jeune homme trop gros

Jean GENET, Miracle de la rose

Curzio MALAPARTE, Kaputt

Bernard LAMARCHE-VADEL, Vétérinaires

Pierre-Jean JOUVE, Paulina 1880

Kenneth ANGER, Hollywood Babylone

Grégoire CHAMAYOU, Théorie du drone

Le poil de la bête

À son sommet, le rire bizarrement méditatif d'une œuvre policière dadaïste hors sentiers battus.

Publié en 2006, disponible en français à partir d'octobre 2013 chez Carnets Nord dans une traduction de Corinna Gepner, "Ein dickes Fell" est le troisième roman de la série consacrée par Steinfest au détective autrichien manchot d'origine chinoise, Markus Cheng (le deuxième de la série, "Sale cabot", étant aussi disponible en français, chez Phébus).

Comme je l'avais expérimenté avec "Requins d'eau douce" autour de l'inspecteur Lukastik (que l'on retrouvera au passage avec plaisir dans la troisième partie de ce gros roman - 650 pages) et avec "Le onzième pion" (ressorti en Folio sous le titre "Le grand nez de Lili Steinbeck", plus fidèle en effet à l'intitulé allemand d'origine) autour de la commissaire Lili Steinbeck, un Steinfest ne se "raconte" pas, car chacune des innombrables péripéties, chacun des rebondissements joyeux teintés de loufoquerie qui s'égrènent au fil de l'intrigue, serait l'occasion de bien dommageables "spoilers". De toute façon, le charme très particulier de l'Autrichien - en dehors de la présence insistante, en exergue de chaque chapitre cette fois, de Ludwig Wittgenstein -, ce qui lui permet de construire ces tourbillons narratifs légèrement hallucinés, c'est avant tout sa capacité à nous faire partager l'intimité mentale de personnages hors norme et son maniement résolument à rebrousse-poil de la langue connue.

On croisera donc ici, avec une sorte de joie permanente du récit, une mère de famille dévouée à son fils handicapé, devenant tueuse à gages pour gagner sa vie, un archiviste municipal jouant volontiers les entremetteurs mortels, un détective manchot d'origine chinoise (Markus Cheng, donc) qu'une enquête incidente va arracher à son exil danois et ramener à la Vienne de ses origines, un compositeur célèbre - jouant à l'occasion avec Robert de Niro - oscillant froidement entre génie et folie, une femme d'ambassadeur égérie des milieux littéraires scandinaves, plusieurs fonctionnaires de la police criminelle autrichienne (parmi lesquels Lukastik, donc) dont les savantes idiosyncrasies provoquent le sourire incrédule du lecteur, des adolescents fans de skateboard dont le mutisme renvoie à la règle des moines chartreux ou encore diverses personnes âgées qui détiennent peut-être des secrets ancestraux aussi hallucinants que la formule secrète de l'eau de Cologne capable de rendre vivant le mythe du Golem...

On admirera aussi, tout au long du roman, en souriant et riant très régulièrement, cette capacité qu'a Steinfest de déstabiliser sa propre narration "sérieuse", sans arrêt, par un usage bien particulier et terriblement tonique de métaphores toujours pleinement surprenantes, à l'opposé des clichés et automatismes faciles, et qui contribuent au premier chef à créer, à chaque paragraphe et à chaque chapitre, cette atmosphère dadaïste si particulière que l'on ressentait déjà dans les trois romans déjà disponibles en français, et qui atteint ici sa plénitude.

Une lecture indispensable pour poursuivre une route de rire étonnamment méditatif dans cette œuvre hors sentiers battus.

"La chambre de Cheng était quasiment vide. Sur un parquet immaculé était posé un matelas avec sa literie et dans un coin végétait un caoutchouc. En dehors de cela, il y avait juste un petit dispositif installé au sol, comprenant deux écuelles, plusieurs boîtes de nourriture pour chien, deux os empaquetés, une couverture repliée et un petit animal en plastique. L'animal en plastique, Oreillard n'en avait pas besoin. Le reste convenait très bien. Oreillard n'avait jamais joué, même dans sa jeunesse. Ce genre d'activité lui avait toujours paru une expression de désespoir. Or jamais il ne s'était senti assez désespéré pour se mettre à courir après des objets inertes.
Se nourrir, c'était autre chose. Se nourrir était une nécessité qui ne prêtait pas à discussion même si elle créait beaucoup de malheurs dans le monde. C'est avec la pitance que naît la folie qui consiste à tuer et à se faire tuer, la folie de l'inquiétude permanente, de l'obligation de regarder autour de soi, d'être vigilant, envieux, avide, rusé, nerveux, instable. On mange toujours trop ou trop peu et même une honnête quantité laisse une sensation de vide. Mais, comme on l'a dit, impossible d'y renoncer si l'on veut rester en vie. Et Oreillard voulait rester en vie. Renoncer à soi-même lui apparaissait comme la chose la plus désagréable qui fût. Comment pouvait-on à ce point se prendre au sérieux ?
Cela étant, Oreillard n'était pas un glouton. Lorsque Cheng eût rempli une écuelle de viande, il resta immobile devant sa platée, s'abstenant dans un premier temps de faire quoi que ce soit. Son museau ne se plissa pas, ses glandes salivaires ne s'activèrent pas plus que d'habitude. Il resta là, tout simplement, comme le premier chien venu, comme un véritable fossile. Et puis lorsque quelque chose comme une petite auréole menaça de s'allumer au-dessus de ses robustes oreilles, il baissa la tête, ouvrit la gueule à la façon d'un casse-noix et planta des crocs étonnamment bien conservés dans une viande d'une tendreté inconvenante."

 

We own the autumn (2)

Encore de belles rencontres automnales à venir...
 
Le jeudi 24 octobre, soirée Western ! Nous recevrons Céline Minard, qui nous avait déjà réjoui l'an dernier avec son Bastard Battle, cette fois pour Faillir être flingué, un de nos gros engouements de cet automne, et l'occasion rêvée pour parler de western en littérature, grâce à l'ami Nébal (Charybde 6), qui nous racontera avec le brio qu'on lui connaît son parcours estival dans ce genre trop méconnu.
 
Le mardi 29 octobre, nous ouvrons exceptionnellement en soirée pour Steve Tomasula, qui sera avec nous à l'occasion de la parution de la traduction française de son premier roman, Ligatura, aux éditions HYX. Nous vous proposons de rencontrer ce très étonnant auteur américain, accompagné de sa traductrice, Anne-Laure Tissut.
 
Le mercredi 30 octobre, nous célébrerons le talent et l’œuvre de Roberto Bolaño, autour d’Antonio Werli, spécialiste reconnu de son œuvre, du traducteur Robert Amutio et d’André Rougier, blogueur et poète l’ayant plusieurs fois rencontré. Nous tenterons ce soir-là de faire vivre toute l’intensité, la polyphonie, la poétique et les obsessions de l’œuvre de Roberto Bolaño : les vies brisées par les drames chiliens, l’errance de l’exil, le mal absolu, la fascination esthétique pour la guerre et le fascisme,  les rêves éveillés, l’humour au cœur du cauchemar et le goût de l’absurde.
 
Et nos 6èmes Dystopiales auront lieu le mardi 5 novembre : à partir de 17 heures, vous pourrez rencontrer et fêter Jean-Pierre Andrevon, Jacques Barbéri, Léo Henry, luvan et Nathalie Peyrebonne, tandis que Christian Léourier sera chez Scylla, à 500 mètres de là. Et ce sera aussi le lancement des deux derniers-nés des éditions Dystopia Workshop : "Sur le fleuve" de Léo Henry & Jacques Mucchielli et "Cru" de luvan. Venez nombreuses et nombreux mettre de belles couleurs spéculatives dans le gris du début novembre !
 

Les dialogues obscurs - Poèmes choisis

Une belle découverte de la puissante et décapante poésie de W.S. Graham.

Publié en septembre 2013, ce recueil de poèmes choisis est la première traduction de W.S. Graham en français, à l'initiative de l'éditeur bilingue Black Herald Press, et grâce aux deux traductrices Anne-Sylvie Homassel et Blandine Longre.

Une occasion rare de découvrir, dans une édition impeccable et totalement bilingue (même les préface, postface et chronologie sont présentées dans les deux langues), ce poète écossais mort en 1986, longtemps assimilé peu ou prou aux néo-romantiques (Dylan Thomas), qu'il fréquente beaucoup en effet dans l'immédiat après-guerre, avant d'émigrer vers la Cornouaille, y alternant les longs séjours avec de brèves incursions londoniennes jusqu'à son décès, étant devenu entre temps, en quelque sorte, le "protégé" éditorial de T.S. Eliot.

Même pour des lecteurs faiblement amateurs de poésie, l'écriture de W.S. Graham captive : nourrie d'air marin (dès l'Écosse, et plus encore une fois installé en Cornouaille - les Scilly sont toutes proches -, où l'auteur servira même longuement à bord d'un bateau de pêche), mais sans exclusive, elle s'attaque résolument au langage dans ce qu'il a de plus dur, de plus absolu et de plus mystérieux, et les mots y résonnent longuement et fortement.

Une très belle découverte.

"Je fus ce que le feu d'ajoncs ronge dans les villes
Tribun de collines en danses de village
Dans des tentes sous les ponts qui enjambaient les foules
Des bohémiens jouaient des verres aux lèvres ; ils virent mes yeux."

(Cage sans grief)

"Souviens-toi je suis ici Ô non pas
Ailleurs sous ce masque hâtif, cette pensée
Même qui un instant est tienne. Assis
Derrière ce grillage d'acier trempé.
Je crois que je t'entends m'entendre
Je crois que je te vois me voir.
Il me semble que je ne suis
Qu'à quelques pas. Excuse-
Moi, t'ai-je parlé déjà ?
Il me semble reconnaître en ton visage
Un autre que je fus, cette curieuse
Tête d'ombre de l'autre côté
De la grille dans le PARLOIR."

(Fragments que j'envoie)