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Coups de coeur

Aventures d'un romancier atonal

130 pages d'hommage ultime, bouillonnant de sens et de drôlerie, à la littérature expérimentale.

Publié en 1982 en Argentine, en 2013 en France grâce aux toujours remarquables éditions Attila et au talent du traducteur Antonio Werli, le deuxième roman d'Alberto Laiseca, en deux apparemment modestes volets de 70 et 60 pages, s'installe parmi ces œuvres, relativement rares malgré tout, qui peuvent marquer durablement et profondément leur lecteur.

Un romancier maudit vit dans une mansarde, sous la coupe de sa redoutable ogresse de logeuse, tentant de mettre la dernière main, depuis des années, à un monument de 1 500 pages, roman qui doit être à la littérature ce qu'Arnold Schonberg fut à la musique : un foisonnement thématique aussi total que subverti dans la sérialité et, donc, l'atonalité. projet à la fois mystérieux, résolument expérimental et comme de juste, totalement invendable... Jusqu'à ce que le meilleur ami de ce romancier, pour lui permettre d'échapper à l'indignité subie de la part de sa propriétaire, finisse par dénicher un éditeur suicidaire, qui, pour des raisons lui appartenant, souhaite faire faillite, et qu'il est donc aisé de convaincre que ce roman-ci en sera le parfait vecteur. Las, grâce à la réaction enthousiaste de la critique française, même l'édition argentine, d'abord logiquement conspuée dans son propre pays, connaît le succès, et le livre devient un best-seller littéraire mondial... Et c'est là le récit du premier cahier de 70 pages.

Monté tête-bêche avec le premier, un second cahier nous livre le seul fragment existant encore de ce roman ultime, L'épopée du roi Thibaut, qui raconte l'assaut lancé par les divisions de chevaliers montés sur dinosaures du roi en question contre la Russie musulmane, et tout particulièrement le siège de Minsk, la bataille de Smolensk, l'intervention de la secte des Assassins depuis leur repaire de l'Oural, et le quasi-balayage de la civilisation par une peste particulièrement sévère qui saisit l'opportunité de ces batailles titanesques pour se répandre dans les armées, puis dans les peuples...

Ce roman est un miracle, une narration qui parvient à défier l'entendement. En 130 pages, il élabore une construction d'un incroyable brio, parvenant à faire saisir, intellectuellement et aussi émotionnellement, tout le foisonnement potentiel de la cathédrale littéraire sans cesse évoquée, et pourtant montrée uniquement par fragment et allusion, à faire deviner au lecteur, comme se jouant de lui avec sérieux, l'ultra-référentialité du récit actuel et du récit possible, à faire exister ces centaines de pages imaginaires.

Comme un hommage essentiel à la notion même de littérature, parcouru d'une incessante drôlerie à la fois totalement baroque et déjantée, et totalement ambitieuse dans son propos expérimental et théorique. Un très rare tour de force. Un bonheur de lecture.

Elle avait deux yeux de verre, Doña Clota la pantouflarde. Deux yeux de verre, et pourtant elle voyait tout. À toute heure, été comme hiver, elle portait des nuisettes à capitons multicolores, aux surfaces usées desquelles s'agglutinaient d'immondes et minuscules pompons. L'incomparable tortillon royal ! De toute évidence, le chignon était venu au monde le premier ; à sa suite seulement, la bonne femme. Là résidait sa puissance, le secret de sa force. Personne ne le savait. Pourtant, qu'un accident la prive de cette authentique tour, non seulement l'effondrement psychique aurait lieu, mais encore l'écroulement physique de toute la pension Usher. ici, donc, comme sur une table d'émeraude, reposait son secret philosophal. Samson et les philistins, pour ainsi dire.

[... et Charybde 1 est bien d'accord.]

Le gang de la clef à molette

Western endiablé opposant éco-saboteurs et forces de l'ordre / du profit, au cœur des Four Corners.

Publié en 1975, le premier roman d'Edward Abbey, après son récit Désert solitaire (1971) et son essai Le pays des cactus (1973) est indéniablement l'un de ces livres rares qui, semblant s'appuyer sur du local et du très particulier, parviennent raidement à une stature mythique presque universelle. Publiée en français chez l'excellent Gallmeister, dont il est un des ouvrages emblématiques, une nouvelle traduction de Jacques Mailhos, illustrée par Crumb, vient tout juste de remplacer celle, peut-être un peu fatiguée désormais, de Pierre Guillaumin.

Lors d'une descente en rafting du Colorado, en aval du désastre écologique qu'incarnent le barrage de Glen Canyon et le lac Powell, quatre Américains amoureux de la nature en général, et de celle, semi-désertique, de la région des Four Corners en particulier, s'associent pour inventer, avec vigueur, détermination et humour, l'éco-sabotage visant exploitations minières destructrices, ouvreurs de routes, de voies ferrées et de lignes électriques inutiles, et ne répondant comme souvent qu'au besoin d'enrichissement de quelques-uns, en s'attaquant nuitamment, tout d'abord, aux parcs de machines, tracteurs, bulldozers et autres excavatrices mal gardés sur les chantiers dévastateurs de la forêt d'Arizona et d'Utah... D'où le nom que donnent rapidement police, presse et milices privées des industriels aux quatre inconnus : le gang des clefs à molette.

C'est ainsi que l'on découvre et aime Doc, le grand chirurgien d'Albuquerque qui consacre son temps et son argent à financer le matériel et les expéditions du groupe, sa compagne libre, sauvage et inventive, la jeune new-yorkaise Bonnie Abzug, "Seldom Seen" Smith, le mormon non officiel (et pratiquant donc la polygamie abandonnée depuis plus d'un siècle par l'église officielle des Saints des Derniers Jours), guide de randonnée et d'expédition connaissant le moindre recoin des étendues sauvages de la région, et enfin George W. Hayduke, l'ex-béret vert du Vietnam, fruste, frugal, immensément généreux, et capable de parcourir 40 miles de moyenne montagne en moins d'une journée tout en portant soixante kgs de matériel...

Avec un ton unique, oscillant perpétuellement entre la description "sérieuse" des faits et des lieux (et donc avec cette bien particulière poésie du désert) et l'humour déjanté des quatre compères, Edward Abbey livre un étonnant western contemporain, où la préparation des "coups" alterne avec les courses-poursuites échevelées dans le désert et la rocaille, les carters des moteurs répandant leur huile ou la consumant mortellement mêlée au sirop d'érable, tandis que les coups de feu des shériffs et miliciens sifflent souvent aux oreilles de ces outlaws résolus à ne pas laisser la nature être massacrée au nom du profit sans se battre, et revendiquant leur anarchisme (globalement plus marqué, dans l'intimité et malgré les sabotages, par Stirner ou Thoreau que par Bakounine, toutefois)...

Le roman fut aussi, dans la "réalité", et à l'instar du célèbre Printemps silencieux (1962) de Rachel Carson, à l'origine d'une nouvelle génération de mouvements écologistes plus radicaux et moins "pépères" que leurs aînés...

Un très grand livre, percutant et drôle, tout baigné d'amour des êtres libres et des paysages des Four Corners.

La première chose qu'ils virent, ce furent des amoncellements de terre remuée, des bancs stériles en formations parallèles, des alignements de roches, et du sol retourné qui ne nourrirait plus jamais une seule racine d'herbe, de buisson ou d'arbre (sur la durée de vie probable de la nation navajo, vendue, trompée, trahie).
Ils virent ensuite un excavateur Euclid, avec une cabine située à vingt pieds de haut, venant droit sur eux, tous phares allumés, cornant comme un dinosaure blessé, la cheminée d'échappement crachant une fumée noire. Au volant, un fermier déraciné de l'Oklahoma ou du Texas, secoué comme un sac de noix, le pied sur l'accélérateur, les regardait derrière des lunettes de soleil foncées, un masque antipoussière sale pendu à son cou. Bonnie eut tout juste le temps de quitter la route avant un choc fatal.
Elle alla se garer à l'ombre et sous le couvert d'un bosquet de pins pignons. Ils gagnèrent ensuite à pied la hauteur la plus proche pour une observation à la jumelle.
Ce qu'ils virent est difficile à décrire avec les mots d'un quelconque langage humain. Bonnie pensa à une invasion de Martiens, à La guerre des mondes. Ke capitaine Smith se souvint de la mine Kennecott's à ciel ouvert (la plus grande du monde, disait-on) près de Magna dans l'Utah. Le docteur Sarvis songea à la chaîne d'oligarchies et d'oligopoles impliqués : Peabody Coal n'était qu'un bras de Kennecott Copper, Kennecott qu'un membre de l'United States Steel, elle-même impliquée dans des relations incestueuses avec le Pentagone, Standard Oil, General Dynamics, Dutch Shell, I.G. Farben Industries, le tout formant un conglomérat s'étendant sur la moitié de la planète Terre, comme un monstre aux multi-tentacules, à la vision totale, au bec courbe, ayant pour cerveau une banque de données, pour sang un flux de monnaie, pour coeur une pile atomique et pour langage le monologue technotronique de nombres imprimés sur une bande magnétique.
George Washington Hayduke, lui, eut la vision la plus simple et la plus claire : il pensa au Vietnam.

 

Le Cercle de la Croix

L'un des meilleurs et des plus subtils romans historiques contemporains.

Publié en 1997, après une série de six romans policiers situés dans le monde de la peinture, bien connu de ce Britannique philosophe et historien d'art, An instance of the fingerpost marquait à mon avis une date dans le roman historique moderne.

D'une grande ambition littéraire, il avait tout pour ébranler (favorablement) les amateurs du genre souvent habitués à des ouvrages plus paisibles, et à l'instar du Q (L'oeil de Carafa) ou du Manituana des Wu Ming, il disposait de tous les atouts pour attirer des lecteurs que le roman historique ne séduit habituellement guère. C'est ce qui se produisit dans de nombreux pays, mais qui fut partiellement "gâché" en France par une frénésie éditoriale qui conduisit, après la belle traduction de Georges-Michel Sarotte chez Belfond en 1998 (même si l'on peut toujours se demander comment on en est venu à l'intitulé Le cercle de la Croix), à publier cinq des enquêtes policières écrites auparavant en cinq ans, sans trop s'embarrasser d'expliquer au public qu'il s'agissait de travaux antérieurs et sensiblement moins ambitieux, mais en espérant vraisemblablement "surfer" sur le succès initial. Dommage pour le statut de l'écrivain et de son premier roman majeur, qui ne s'en est pas totalement remis dans notre pays.

1663. Avec le retour laborieux du roi Charles II, l'Angleterre se remet difficilement des 20 ans de guerre civile ayant suivi la chute de Charles 1er et la prise du pouvoir par la New Model Army de Cromwell, lorsqu'un gentilhomme vénitien, d'une famille marchande mais également médecin amateur à ses heures, débarque à Oxford, devant patienter là pendant qu'une complexe affaire du commerce familial se résout à Londres. Rencontrant rapidement une foule de personnages témoignant chacun à leur manière de la complexité des relations humaines et de l'incroyable instabilité engendrée par la querelle religieuse encore très pulvérulente à l'époque, il va assister impuissant à la mise en accusation puis à l'exécution d'une jeune femme de basse condition, accusée peut-être à tort du meurtre d'un respectable universitaire...

Si les 260 pages de cette première partie donneraient déjà matière à un roman tout à fait honorable, le propos ne fait en réalité que commencer : trois autres parties, pour atteindre les 960 pages finales, conduites par trois narrateurs supplémentaires successifs (et l'un des charmes du récit est de voir surgir comme "nouveaux" narrateurs des personnages connus, mais que l'on n'aurait jamais imaginés, dans la première partie, dans ces rôles) vont déconstruire pas à pas le récit initial du Vénitien - puis celui de leur(s) prédécesseur(s) dans le rôle, auquel ils ont eu accès, donnant par trois fois une vision totalement différente, progressivement "complétée" ou au contraire "renversée", de ce qui s'est réellement passé durant ces quelques semaines oxfordiennes.

Éblouissante performance narrative, menée avec une réelle honnêteté vis-à-vis du lecteur (il ne s'agit pas d'une "énigme à résoudre", après tout), et engendrant une intense délectation, lorsque peu à peu la démonstration se fait de ce que signifie vraiment un "narrateur non fiable" en littérature, et de l'ensemble des raisons, volontaires et involontaires, qui conduisent à ce statut si particulier.

Du grand art, construit avec un aplomb tourbillonnant, soutenu par des recherches historiques de haute volée, et révélant au fil des pages son abrupte leçon sociale et politique.

 

Le ParK

En 150 pages, un chef d'œuvre glaçant montre l'âme noire de l'industrie du loisir.

Publié en 2010 chez Allia, Le ParK est parfaitement représentatif du superbe et étroit chemin, entre essai et fiction, que pratique Bruce Bégout depuis plusieurs années.

Construit sur une île de tous les fantasmes glaçants (Wells, Bioy Casares, Schoedsack & Pichel, voire Kinji Fukasaku, ne sont pas si loin), œuvre fantasque et néanmoins pensée dans les moindres détails d'un milliardaire russe et de son âme damnée d'architecte aux visées panoptiques, Le ParK matérialise en 150 pages d'une rare densité le nec plus ultra contemporain de l' "entertainment" destiné aux "happy extremely few", et rejoint ici largement les thématiques développées par La Spirale de Laurent Courau sur les divergences désormais essentielles au sein d'une humanité devenue à deux vitesses et demie. Pour les ultra-riches, Le ParK met en scène le concept même de "parc d'attractions", et exprime dans toute sa splendeur glauque la nature fondamentalement concentrationnaire de l' "industrie du loisir", la formidablement nommée.

Merveille de langue désincarnée, précise, technocratique, alliant la précision de ceux dont la mort pourrait être le métier au scrupule apparent du journaliste aux ordres, dans un registre voisin du travail langagier d'un Hugues Jallon, Le ParK en dit infiniment plus long que bien des essais sur ce qui, ayant fini de menacer, est là.

Une lecture peut-être éprouvante dans sa noirceur chirurgicale à la légéreté toute affectée, mais extrêmement salutaire.

En un sens, tous les qualificatifs suivants peuvent à bon droit s'appliquer au ParK : étonnant, horrible, révoltant, merveilleux, capitaliste, totalitaire, impie, bouleversant, cyclopéen, ignoble, américain, utopiste, délirant, mystique, écœurant, éloquent, hypermoderne, inquiétant, impressionnant, vulgaire, nihiliste, stupide, magique, prophétique, extraordinaire, abject, actuel. Mais quels que soient l'idée que l'on se fait de ce lieu, le jugement favorable ou défavorable que l'on émet à son égard, l'impression agréable ou désagréable que provoque aussitôt son évocation, demeure éternellement vrai ce simple état de choses : il existe, et est tel qu'il se présente. Ni plus, ni moins. Il est cependant vain d'escompter que les éclats effervescents de cette architecture imaginaire suggèrent autre chose que de terribles révélations chuchotées à une oreille inquiète par la voix caverneuse d'un être malfaisant. Une fois entreprise, nul ne peut se soustraire à l'épreuve du ParK, et à ses effets perturbateurs sur le long terme. Et tandis que nous essayons de reprendre notre esprit et de le convaincre du caractère somme toute puéril de ces faux cauchemars orchestrés par la main d'un "Entertainer" facétieux, les souvenirs hideux de lectures horrifiques nous reviennent en mémoire et accréditent, sans la moindre hésitation, les premières impressions infâmes. Décidément, l'expérience du ParK ne nous laissera jamais en paix.

 

Golden Gate

Un tour de force, où les alexandrins transforment en profondeur de jeunes Californiens de 1986.

Publié en 1986, traduit en français en 2009 par Claro chez Grasset, le premier roman du poète indien Vikram Seth s'inscrit sans hésitation parmi ces livres qui résonnent longuement chez le lecteur, bien au-delà de leur propos apparent.

Dans le San Francisco de 1986, où les aspirations matérielles des yuppies déjà presque triomphants se déploient avec pour seules contraintes l'ombre noire des derniers soubresauts de la guerre froide et de ses peurs nucléaires, et celle des inquiétudes écologiques peu à peu croissantes, quelques amis et amies de lycée et d'université se retrouvent, se croisent, se reperdent, échangent et évoluent, une dizaine d'années après leur "entrée sur le marché du travail".

La quête d'identité de chacun et de chacune, sujet par excellence de comédies acides toujours divertissantes mais vaguement banales, est ici transfigurée par une "technique" qui dépasse largement le seul exercice de style. D'une certaine manière, comme l'économiste Frédéric Lordon le fit à propos de la crise bancaire systémique née en 2007-2008, le vers (l'alexandrin recréé avec grand talent par Claro en français) change profondément la nature du récit. Les chassés-croisés amoureux, le choc apparent d'une homosexualité s'exprimant tout à coup, les angoisses carriéristes, les espoirs et les déceptions, les besoins renouvelés - ou brutalement surgis - de sens et d'engagement,... : magnifiés par la rythmique et la scansion, le comique ou l'incident, le presque banal et le trois fois rien révèlent leur puissance tragique.

Un très impressionnant tour de force, et un grand livre.

1.3
John présente bien. Il met des tenues correctes.
Il s'exprime à voix basse et son esprit est sain.
Sa passion du travail est vaguement suspecte.
Un badge avec son nom est pendu à dessein
Autour de son col blanc tel un collier votif.
Il est très bien payé, ménage ses actifs,
N'oublie jamais le terme et court tous les matins,
Ne fume pas de cigarettes ni de joints,
Ou alors rarement, ne va jamais prier
Ni jamais ne s'enivre inconsidérément,
Jardine et lit, de tout, du Bede et du Mann.
(Un substitut, selon certains, à la pensée.)
Ses amis le jugent hiératique et distant.
(Son patron, toutefois, l'apprécie fortement.)

 

King County Sheriff

L'anti-American Psycho : le tueur officiel du Texas rural, en vers libres !

Paru tout début 2011 chez Inculte, bien joliment présenté par Claro lors de notre toute première soirée Libraire Invité, King County Sheriff (Branches en V.O.) avait été publié en 2000 par Mitch Cullin. La confession déjantée d'un shériff texan, devenu serial killer par souci de responsabilité, gagne une tonalité hallucinée à être exprimée en vers libres.

Qu'est-ce que je vais dire à ma femme ?
Danny chiale sa race,
au moins il ne se débat plus
dans la boue comme une oie.
Petit crétin.
Bon c'est sûr,
je suis un sacré connard
de le traiter comme ça.
Pas comme ça
que c'était censé finir.
Mais je suis le shériff de King County
et mon boulot,
c'est faire respecter la loi,
et cette responsabilité
ne s'arrête pas à ma porte.

Ou encore :

Il traverse une mauvaise passe, chérie.
Mais ça va aller.
Une fois qu'il aura trouvé une copine,
crois-moi,
il se calmera.

La mauvaise passe :
croix gammées griffonnées
à l'encre noire
dans des cahiers à spirale ;
revues douteuses
qui arrivent par le courrier -
Blood and Honour,
Mein Kampf America,
Motherland ;
un garçon muni d'un Ruger 9 mm
qui troue de ses balles
des débris de Placoplâtre
dans un champ
près de la route 24.

Parfait contrepoint de l' American Psycho de Brett Easton Ellis, celui de Mitch Cullin, loin de la finance décérébrante et des marques de luxe aliénantes, nous invite à constater que le sens de l'ordre, de la famille et des valeurs de l'Amérique profonde est tout à fait à même de favoriser le développement de pathologies similaires... Avec un humour froid qui provoque le sourire tout au long de ces 135 pages versifiées...

 

Le général Solitude

Venezuela, 1818. La colonne du général Soledad disparaît dans la jungle... Amour, amitié, vertige.

Publié en 1995, le premier roman d'Éric Faye était le développement d'une nouvelle parue trois ans plus tôt dans la revue Le Serpent à Plumes (que l'on continuera longtemps à regretter...).

Lors de la guerre d'indépendance du Venezuela et de Colombie, au tournant des années 1818-1820, une colonne espagnole menée par le général Soledad doit rejoindre d'urgence le gros des troupes de la colonie, mené par son vieil ami le général San Martinez, pour conduire ensemble une audacieuse manœuvre contre les rebelles bolivariens.

Lorsqu'au détour d'une marche, le régiment de Soledad aperçoit au loin cinq feux mystérieux, là où aucune activité, aucune force, rebelle ou légitimiste, ne devrait se trouver, un étrange processus s'enclenche, et l'armée Soledad s'enfonce dans la jungle... pour y disparaître.

Dans la première partie du roman, Un emplâtre sur quelques déceptions, les souvenirs épars de Soledad et de San Martinez nous apprendront leur profonde amitié et leur tragique rivalité amoureuse autour de la figure de la noble Maria-Elena del Tresco, tandis que dans la seconde partie, Conversations avec le diable, la découverte par une patrouille, cinq ans plus tard, au détour d'une fondrière, d'une cantine métallique contenant le journal de marche de Soledad, permettra - peut-être - à San Martinez et au lecteur de comprendre ce qui a pu se passer...

Tout nimbé d'une ambiance crépusculaire qu'un Julien Gracq n'aurait évidemment pas reniée, baignant dans de discrètes touches de mystère et de fantastique, que les familiers des Soldats de la mer d'Yves et Ada Rémy reconnaîtront sans doute avec émotion, un grand et étonnant roman pour ébranler, en à peine 160 pages, nos notions de l'amour, de l'amitié, du devoir et du destin. Un vertige de lecteur.

Et Kobo Abé, en exergue : Un jour, quelque part, chacun doit rejoindre son front. L'essentiel, c'est d'en avoir le pressentiment. Il faut avoir le courage d'attendre patiemment qu'on vous appelle à combattre.

San Martinez se sentait las. Le travail quotidien, le devoir de sociabilité lui incombant, qu'il avait jadis considéré comme un passe-temps, un plaisir (ces soirées, ces danses, ces tremplins vers le lit des femmes !) lui étaient devenus indifférents. Il regrettait maintenant d'avoir été trop prudent en amitié, en amour ; il regrettait d'avoir été prudent tout court. Dans la haine aussi, peut-être. Sainte prudence ! Il songeait à Lui, Soledad, le père d'Hamlet. Le père d'Hamlet avait pour lui d'être revenu à sa façon, d'avoir, mort, donné signe de vie. Soledad restait désespérément muet. Il aurait bien pu, ne serait-ce... Et San Martinez, souriant, de mémoire murmurait à ce propos un poème d'Ovide que Soledad aimait particulièrement...

 

Les inachevés

Premier roman disponible en français du sombre magicien Jirgl. Choc et effroi.

Publié en 2003, traduit en 2007 par Martine Rémon chez Quidam Editeur, le neuvième roman de l'ex-Est-Allemand Reinhard Jirgl est aussi son premier devenu disponible en français.

Très réputé outre-Rhin pour ses redoutables innovations formelles et pour sa détermination sans faille dans le fouaillement des zones sombres de l'histoire contemporaine allemande, Jirgl suit dans Les inachevés le destin d'une famille expulsée des Sudètes en 1945, d'abord réfugiée, de trains bondés innommables en charrettes à bras épuisantes, avant de se "réimplanter" - si l'on ose dire, à la lecture - dans une campagne puis une petite ville de l'Allemagne communiste : une grand-mère, ses deux filles dans la force de l'âge au moment de l'exode, une petite-fille délurée et enfin l'enfant de celle-ci qui, tardivement révélé comme narrateur, libraire hospitalisé écrivant depuis sont lit, peut naturellement faire figure d'un double pas nécessairement totalement imaginaire de l'écrivain.

Sublime noirceur : l'auteur explore bien, comme il l'a parfois confessé, de nouvelles facettes de ce qui fait de l'homme un loup pour l'homme, et la subtilité de son écriture est à la hauteur nécessaire des ambiguïtés morales de ses "leçons de choses"... Réfugiés jadis oppresseurs inconscients, renvoyés à d'abjectes réalités, auxquelles ils se plient avec une morbide complaisance, victimes complices objectives de leurs bourreaux, inscriptions sociales qui ne peuvent être dépassées ou déplacées que dans le temps long, voire très long, lorsqu'elles le sont, innombrables ironies du "sort" (ici habillage commode et résigné de volontés trop souvent absentes)... : ce faisceau complexe de nécessités et d'écrasements est servi par une langue incroyable, prouesse d'écriture comme de traduction, difficile à rendre à l'oral avec ses points d'exclamation servant de marqueurs liminaires à certains mots, ses expressions toutes faites suivies à la trace de leurs nombreux traits d'union, ses mots trafiqués comme autant de valises prêtes à répandre leurs contenus malsains si l'on n'y prend garde, marquant à chaque instant à quel point le malheur, l'oppression et la trace sociale peuvent être intériorisées comme la plus efficace de toutes les prisons, ou reflétant au fond bien fidèlement la pensée devenue ou restée si rudimentaire de leurs utilisateurs... Appliquée au "réfugié" du monde, cette volonté de se "couler" à tout prix dans ce que l'acteur croit être son moule n'est ainsi pas à ce point éloignée du propos d'un Philippe Annocque dans son Liquide, chez le même éditeur.

En prime, une courte mais intense préface de Martine Rémon qui souligne la parenté reconnue de Jirgl avec Arno Schmidt.

Précipitez-vous, mais sachez que vous ne ressortirez sans doute pas totalement indemnes de ce voyage, même une fois sorti de l'époque de durant-le-convoi.

La viande est devenue un mot é: tout ce qui est imprononçable *-Ersatz. Le brame-des-hauts-parleurs : mots d'ordre ferbeuglants & grabuge des chœurs - des banderoles claquant dans le vent au-dessus des rues, mêlant les rafales humides d'une fin d'octobre aux relents de chou-crèvelafaim venus par les fenêtres des cuisines pour fouetter les visages, blêmes ceux-là & vagues, apparemment sans jeunesse - Vous savez bien : la !guerre - des pas oscillant le long du trottoir sous des manteaux de feutre, de porte-en-porte, la ville rétrécie aux coupons des cartes de rationnement, & toujours des queues interminables, pour le pain le lait le beurre la farine l'huile & le sucre, des heures-durant la pelote des gens comme s'il s'agissait sans cesse d'1&même famille. Et parce que la médaille & l'homme ont 2 faces - LE SED ME PLUME, LE SED TE PLUME, LE SED NOUS PLUME ! - c'est du donnant donnant : la main gauche sur le comptoir du magasin / la main droite sous le comptoir : pays madrécupide ; nationalité : pick-charbon.

 

L'oiseau moqueur

Pour aller au fond du fond comme disait toujours maman, voici l'histoire de ma grossesse, je tiens à ce que ce soit clair dès le départ. Il faut bien avouer qu'entre la magie, les gens partis au cimetierre, ceux qui ont refusé d'y rester et les millions de dollars d'enjeux en spéculations pétrolières, ce fut une gestation peu ordinaire ; je mentirais en disant qu'il n'y a eu ni prophétie, ni exorcisme, ni ouragan, or le mensonge me révulse...
 
Toni Beauchamp est la fille d'Elena Beauchamp (Houston, Texas). Fille de sorcière donc.
Plutôt que de magie on peut parler de dons en échange de possessions au parfum de vaudou. Elena Beauchamp peut faire revenir un mort ou prédire l'avenir, mais elle doit alors accepter de se faire chevaucher par l'un des six Cavaliers : l'Oiseau Moqueur, le Prédicateur, Sugar, Pierrot, la Veuve, M. Ferraille ; et la Petite Fille Perdue.
 
A la mort de sa mère, Toni n'a rien pardonné. Ni les "absences", ni les excentricités, ni le surréalisme qui a marqué son enfance. Toni est une boule de ressentiment qui vient de perdre son objet. Comme un bouleversement n'arrive pas seul, elle vient de se faire inséminer par désir d'enfant, est donc en recherche d'un père potentiel pour l'élever, et, cerise sur le gâteau, hérite du "don" de sa mère. Ca fait beaucoup.
 
Orpheline depuis peu et mère en devenir, Toni se débat dans un présent tiraillé, mouvant, malmené par des divinités mineures peu attentives aux questionnements des humains.
Jeune femme moderne dans un Texas caniculaire où les gens passent leur temps à s'ouvrir des cannettes glacées devant des ventilateurs paresseux, Toni se tient en équilibre sur un moment charnière de sa vie. Les souvenirs remontent, les plaies se rouvrent ; et en miroir, les projections vers l'avenir : quelle mère veut-elle être, comment accepter ou refuser cet héritage qui pulvérise son quotidien après avoir pourri son enfance...
 
Comme dans Dead Kennedy, Sean Stewart a le don pour insuffler des éléments fantastiques dans un Texas contemporain peu propice au rêve : familles compliquées, canicule, boulots merdiques... et un don/fardeau dont ses personnages ne savent pas trop quoi faire, étant donné qu'ils sont déjà en train d'essayer de récupérer leur vie à la petite cuiller.
 
L'oiseau moqueur n'est ni tragique ni douloureux, mais profondément émouvant, énergique et poétique.

Les lions d'Al-Rassan

Une très belle fresque de fantasy sur fond de Reconquista espagnole.

Jehanne bet Ishake est médecin, fille de grand médecin, et Kindah. Elle sait que "où que que souffle le vent, il pleuvra sur les Kindahs".

Ammar Ibn Khairan est assassin, stratège, tuteur d'un jeune prince, poète, et Asharite.

Rodrigo Belmonte est à la tête d'une compagnie de cavaliers jaddites. Le Capitaine, le jaddite le plus redouté d'Al-Rassan.

Kindah, Jaddites, Asharites. Royaume d'Espéragne divisé en Ruende, Jalogne et Valledo. Empire d'Al-Rassan flageolant suite à la chute du dernier Khalife. Cités libres payant tribut à l'un ou l'autre. On reconnaît sans peine les juifs, musulmans et chrétiens qui se partageaient l'Espagne médiévale.

Sur cette Espagne fantasmée, à peine déguisée en monde imaginaire, Guy Gavriel Kay superpose une aventure au souffle épique, dont les personnages hors du commun jouent avec leur destin, un cache-cache perdu d'avance avec la guerre elle-même.

Refusant de laisser commettre une injustice, Rodrigo Belmonte a provoqué la mort d'un noble au sang très bleu de Jalogne. Lui et sa compagnie se voient contraints à l'exil. Aidant un riche marchand de sa cité à fuir une exécution terrible, Jehanne se lance dans le monde. Pour avoir assassiné un Khalife de trop, Ammar Ibn Khairan est exilé d'Al-Rassan. Le destin a des courants très sûrs. La compagnie de Rodrigo devient un amalgame de ce que l'Al-Rassan et l'Espéragne ont de meilleur. Un mélange utopique de genres et de peuples, unis dans un respect mutuel.

Mais en Al-Rassan comme en Espéragne, les prêtres veulent la guerre. Les peuples réclament du sang. Les nobles rêvent de conquête. Ashar ou Jad, les dieux uniques sont là pour justifier la barbarie.  Les fils se tissent, lentement, malgré les refus désespérés des personnages de s'enfoncer dans une guerre sainte, Guy Gavriel Kay déchire chacun entre plusieurs loyautés : roi, peuple, famille, honneur, amitié.

Loin des cadres habituels de la fantasy, Guy Gavriel Kay signe une aventure grandiose, riche en personnages héroïques, où le souffle de la Reconquista balaie les équilibres fragiles entre royaumes et religions, laissant à chacun l'écho d'une question sans réponse : "qui sont mes ennemis ?"