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Coups de coeur

La persistance du froid

L'exceptionnel roman de la vie comme un jeu de mikado alliant aléatoire et vrais choix.

Publié en 2010 chez Quidam, ce premier roman de Denis Decourchelle est une nouvelle preuve de la capacité de cet éditeur à dénicher du talent, y compris dans le champ francophone, à l'instar de, pour ne citer qu'eux, Philippe Annocque, Romain Verger ou Catherine Ysmal.

Présenté avec brio et enthousiasme par Philippe Annocque lors de la soirée dédiée à Quidam à la librairie Charybde, le 21 mars dernier, ce roman est celui, comme le confie l'auteur au détour indiciel de quelques lignes, du jeu de mikado de la vie.

Leurs destins enchevêtrés comme les baguettes ayant échappé au poing du joueur pour devenir d'abord la proie du hasard, retrouvant des semblants d'ordre et de sens lorsque la main parvient, par habileté ou par chance, à les extraire une à une du fatras exposé à tout moment à l'effondrement sans remède, un couple de mathématiciens juifs polonais, réfugiés en France en 1940, tentant l'embarquement à la dernière minute à Bordeaux, en pleine débâcle, seule leur petite fille parvenant alors à rejoindre le navire menant aux États-Unis, où elle deviendra, bien plus tard, une grande actrice, respectée pour son charme, son intelligence et sa bonté, tandis que ses parents, sauvés pourtant par un couple de commerçants charentais, résistants de la première heure, connaîtront un sort plus contrasté...

On trouvera aussi là, dans ces plis et replis de la vie, un batteur de jazz, un cosmonaute, un marin, un universitaire spécialiste des études de genre, un agent secret de l'O.S.S., et bien d'autres figures parfois juste aperçues, qui toutes, pourtant, aident l'auteur à nous démontrer qu'au-delà du hasard, du malheur, ou de la tristesse des rendez-vous ratés, la volonté et la bienveillance - justement ! - de chacun peuvent compter, toujours, écrivant ainsi, avec un égal talent, au fil des pages de ce froid persistant, mais peut-être donc mieux supporté, un parfait contrepoint au sombre roman de Jonathan Littell.

Un livre magnifique à découvrir sans tarder, et un grand merci à Philippe Annocque pour cette révélation.

Ce lundi, jour de fermeture de son commerce, Luce Boyer, poissonnière du Pavillon de la Marée et voisine de la villa, aperçoit depuis son jardin une jeune femme inconnue, assise sur les marches du perron entouré d'une fausse rocaille de ciment, face à une fillette debout. Elle peut entendre leur conversation couler dans un français aux tonalités montantes - un chaton qui joue sous les draps -, discutant de l'exacte signification du mot Astarté, déesse ancienne ou véritable étoile. Et l'attention qu'elles se portent, leur naturel à savourer la connaissance, l'atmosphère finement électrique, douce et fluide, qui semble se produire dans le contact de l'une à l'autre, l'émeuvent brutalement. Quelque chose extrayait cette mère et son enfant de ce décor stérilisé jusqu'à l'absurde où elles devenaient deux silhouettes de carton coloré reposées devant l'image d'une villa qui, avec son toit en chapeau d'ardoise stricte et ses longues fenêtres étroites sous des dentelles de bois, n'incarnait plus l'insouciante dilapidation des beaux jours d'été, mais le mépris coquet de l'égoïsme. Wanda et la fillette crurent que la femme qui s'approchait était madame Lamblin et, lorsqu'elles comprirent qu'il n'en était rien, le désarroi assombrit leurs yeux gris. Ceux de la mère avaient des passages foncés semblables aux cieux d'équinoxe, ce qui s'y rencontre de promesse et de possible désastre ; ceux de la fillette, plus clairs, donnaient l'inquiétante sensation de filtrer ce qu'ils regardaient, face à quoi on pouvait se croire arrêté par sa propre grossièreté ou emporté et dissous.

 

Victus

La vie de Marti prend un drôle de tournant quand, revenant de beuverie, il détourne un corbillard et finit dans une vitrine avec le mort sur le lustre... Il a quatorze ans et un choix à faire : rentrer à Barcelone affronter la colère de son père ou partir en apprentissage chez un certain Vauban pour y apprendre l’ingénierie

Son apprentissage prend fin sur une dernière question de Vauban sur son lit de mort : "Quelle est la défense parfaite ?". L'Espagne déchirée dans des guerres intestines, où toutes les armées d'Europe viennent mettre leur grain de sel, semble être le terrain de jeu idéal pour y trouver une réponse.

Mais Marti va vite découvrir que la guerre est beaucoup plus sale que ce qu'il a pu en apprendre sur le papier. Et que les ennemis ne sont pas toujours là où on l'on croit. Ballotté d'une armée à l'autre, de siège en siège, Marti ne pense qu'à sa question : "Quelle est la défense parfaite ?". Jusqu'au siège de Barcelone où la guerre échappe des mains des gentilshommes pour être saisie par des civils qui n'ont rien à perdre. Et qui vont en crever jusqu'au dernier. 

Au soir de sa vie, Marti dicte ses mémoires à une Autrichienne revêche et éprise de romanesque. Le narrateur voulait dicter un témoignage cru et sans fard du siège de Barcelone de 1714, la secrétaire en fait un superbe récit picaresque et haut en couleurs. Et les deux se disputent en permanence sous le nez du lecteur.

Si Albert Sanchez Pinol nous avait séduits par ses récits fantastiques comme La peau froide et Pandore au Congo, il prouve une fois de plus, si besoin était, qu'il sait raconter des histoires. Victus  est à la fois un magnifique récit historique, pointu et documenté, mais surtout une palette d'émotions somptueuse, nous faisant passer du rire à l'indignation, de la colère aux larmes, de la tendresse au rire, etc. ; et une galerie de personnages fouillés, humains et fort accrochés à leur peau en des temps où la vie ne vaut pas grand chose.

Avec ce récit en trois parties, Veni, Vidi, Victus, où chacune est encore meilleure que la précédente, Albert Sanchez Pinol va crescendo de manière impressionnante. Finir ce livre est un déchirement. Mais ne pas le commencer serait une grave erreur.

[... et Charybde 2 et Charybde 3 sont méchamment d'accord ! ]

Wastburg

Il était vrai que quiconque avait goûté un jour aux méthodes de maintien de la paix des gardes savait qu'à Wastburg, la loi avait une bonne droite. Si bien qu'on attendait du gardoche moyen qu'il ait du chien.

Wastburg. Ville frontière, cité-état. Où les petites gens grouillent et les puissants pourrissent de corruption. D'où même la magie s'est retirée, laissant de vagues traces derrière elle, comme la mer à marée basse. Et comme la plage à marée basse, ça pue.

Plus qu'un décor ou un prétexte à l'aventure, Wastburg est le personnage principal de ce roman. Chaque chapitre en complète une facette. Que l'on suive un garde, un prévôt, un écrivain public ou un gamin des rues, on suit les traits de Wastburg : la tour des magiciens qui ne veut pas tomber en ruines, la Purge où croupissent les hors-la-loi (ceux qui se sont faits pincer, les autres sont les habitants de Wastburg), le quartier loritain où les gens ne sont pas vraiment comme "nous".

Les chapitres pourraient presque se lire indépendamment les uns des autres, et s'enchaînent sur un rythme qui fait froid dans le dos. Et si le ton est souvent hilarant, on redoute de tomber sur un personnage attachant. Parce que ça peut faire mal. Les personnages n'ayant aucune vision d'ensemble, c'est au lecteur de reconstituer le puzzle de ce qu'on devine comme un grand complot. Et il y a du dommage collatéral en pagaille.

Rumeurs, petits boulots illégaux, petites rancunes, meurtres, accidents, enlèvements, descentes musclées... chaque personnage endosse sa part de violence pour quelques pièces, pour quelques promesses.

Et tout ça dans un style argotique féroce et drôle, où l'écriture produit une voix particulière, propre à Cédric Ferrand.

Wastburg mérite tout à fait sa place dans la famille de la fantasy française de haute volée, celle de Jean-Philippe Jaworski et Laurent Kloetzer. Comme eux, Cédric Ferrand s'affranchit des codes de la fantasy britanique ou américaine pour produire son univers à lui, avec un style savoureux, des personnages fouillés, et une magie à peine esquissée. C'est drôle, c'est dur, c'est sale. Tout ce qu'on aime.

"On peut juger une dame à la propreté de ses cuisines."

Dans la troupe, personne n'avait compris ce que l'instructeur avait voulu insinuer. Seul Prikpen, un grand dadet pas trop tartignole avait saisi : si Wastburg était la dame et la Purge ses cuisines, la cité était une vraie saleté de garce de souillon.

Zazen

Un premier roman féroce et drôle face à la question : Comment rester immobile quand on est en feu ?

Publié en 2011 (et traduit en français en 2013 chez Lot 49, au Cherche-Midi, par Anne-Sylvie Homassel), ce premier roman de l'Américaine Vanessa Veselka frappe un grand coup de cymbales qui devrait réveiller le roman de "futur proche" parfois un peu ensommeillé ces temps-ci...

Dans une Amérique subtilement différente de celle que nous connaissons aujourd'hui, minée par deux enlisements guerriers "de basse intensité" outremer, par la désindustrialisation, le chômage et les "petits boulots" permanents, par les bouleversements climatiques inexorables, par ses villes poudrières où la possibilité de la menace terroriste occupe les esprits bien plus sûrement que les bombes elles-mêmes, par son appareil de renseignement et de police croissant chaque jour en importance à défaut de véritable efficacité, Della, une jeune doctorante en paléontologie, fille de deux ex-militants gauchistes endurcis et pas vraiment repentis, survit de jobs occasionnels, toute à une valse-hésitation où elle s'interroge sur son éventuelle intégration à la culture dominante, hybridation d'ultime boboïsme capitaliste et d'écologisme new age ultra-revendicatif, et sur l'opportunité de suivre le mouvement en voie de généralisation, qui entraîne tout un chacun, dès qu'il dispose d'un peu d'argent, à quitter le pays - en cours de lente implosion allant toutefois s'accélérant - pour les cieux plus riants et plus sécurisés d'Amérique Centrale ou d'Asie du Sud-Est.

Jusqu'à ce que, parmi divers quasi-troubles obsessionnels compulsifs qui la hantent, comme la plupart de ses pairs, elle en vienne à étudier minutieusement l'historique des suicides par immolation publique, qu'elle soit taraudée par LA question qui domine l'ensemble du roman : "Comment rester immobile quand on est en feu ?", et qu'à partir de là s'enclenche une incroyable mécanique de complots, de contre-complots, de faux-semblants, de ruses et d'actions, pour au fond, répondre à cette question et savoir si l'existence a toujours un sens... Et dans cette quête, sachez que sa formation de géologue-paléontologue de très haut niveau n'est pas neutre... !

Virtuose et drôle, cruel et ironique, critique sauvage d'une dérive capitaliste potentiellement finale et des illusions et de l'impuissance des "contre-cultures", ce premier roman s'inscrit d'emblée parmi les grands, lorgnant du côté des meilleurs Vonnegut, Ballard, Aldiss ou Womack.

Ce soir-là, j'ai reçu un SMS de Jimmy qui me proposait de la retrouver dans la soirée, vers le fleuve, dans la zone industrielle. Je ne sais pas si l'idée venait d'elle ou si Credence lui avait demandé de garder l'œil sur moi. Bien sûr : un entrepôt plein de hippies citadins et dystopiques, c'est bien plus sûr qu'une cellule capitonnée. Rien de plus sain que le choc mou du zéro contact.
- Allez, disait Jimmy. Tu vas rencontrer du monde. Ça va être bien.

Parce que rencontrer du monde, c'est toujpurs bien.
La Verrerie était une usine de plain-pied coincée entre deux silos à grain ; dans les années quarante, on y produisait de la verrerie d'art. Deux ans plus tôt, pendant les vacances d'été, j'avais fréquenté les lieux. Surtout pour des concerts de noise. C'était tout près du fleuve, là où les routes ne sont parcourues que par les camions des usines. La plupart des vitres étaient cassées ; l'électricité était installée à la va-comme-je-te-pousse : les câbles de cuivre étaient régulièrement facuhés et revendus. Il y avait sur le fleuve, m'avait-on dit, une flottille de mecs drogués à la meth qui allaient la nuit, sur des barques de fortune sous les docks, dépouiller le cuivre des conduites. Je les voyais bien en train de se construire un palais couleur centime dans les collines, avec des labos qui n'arrêtent pas d'exploser et "Guitar Hero" en boucle.

 

Efroyabl Ange1

Subtile et drôle construction polyphonique. L'un des Banks les plus aboutis, de l'aveu de l'auteur.

Publié en 1994, au moment où Iain M. Banks se demandait s’il allait poursuivre ou non le cycle SF de la Culture alors composé de trois tomes, après avoir réalisé une première incursion en dehors avec Against a Dark Background (La plage de verre), et entre l’écriture de Complicity (Un homme de glace) et de Whit (non traduit), sous son nom « sans M » réservé à ses romans « mainstream », Feersum Endjinn est certainement l’un des romans les plus « joueurs » du formidable Écossais, l’un des plus magiques, celui où l’hommage à ses maîtres et confrères respectés est le plus achevé (avec The Bridge - Entrefer – pour Alasdair Gray, et The Business - pour Ken McLeod), et enfin l’un des généralement moins bien saisis par son lectorat « habituel »…

La publication chez l’Œil d’Or en ce mois de mai 2013 d’une magnifique traduction par Anne-Sylvie Homassel, sous le titre habile d’ Efroyabl Ange1, constituait une belle occasion de relecture, et de vérification que, presque 20 ans après, la magie en était intacte.

Comme presque toujours avec Banks, on se gardera de dévoiler les fils de l’intrigue (ou des intrigues), fins et rusés (même si l’auteur use ici de quelques « coups de théâtre » semi-parodiques, délectables, en hommage notamment à Mervyn Peake), qui prend place sur une Terre du futur lointain où, après avoir atteint un impressionnant niveau technologique, les humains ont massivement émigré vers les étoiles, laissant leurs descendants demeurés sur le monde natal retomber lentement mais inexorablement dans une société techno-militaro-féodale, où la science demeure, en grande partie, mais ne progresse plus du tout, et voit s’effacer la compréhension de ses principes, les ingénieurs et les chercheurs étant devenus des castes presque antagonistes, au plus grand profit du pouvoir en place… Les états de conscience des vivants et des morts sont depuis longtemps « captés », permettant à la fois de « vivre plusieurs vies » dans les limites fixées par les lois, et de disposer, avec la « Crypte » virtuelle où séjournent ces entités, d’un vaste espace où dorment intrigues et connaissances, de plus en plus chaotiques. Lorsque le monde doit affronter la menace de l’oblitération par un nuage de poussière galactique voué à occulter le soleil pour quelques centaines ou milliers d’années, la possibilité, semi-mythique, de l’existence d’un « effroyable engin », sécurité léguée par les ancêtres pour faire face à semblable situation, déclenche une crise paroxystique et peut-être salvatrice…

Les hommages ici glissés par Banks, et qu’il commentait volontiers à l’époque de sa plus grande activité sur les newsgroups de l’internet naissant, entre 1994 et 1997, sont nombreux et jouissifs : l’admiration (réciproque) pour William Gibson et Bruce Sterling bien entendu, et donc la recherche d’une atmosphère authentiquement « steampunk » avec le gros clin d’œil du « Fearsome Engine » à leur Difference Engine de 1990, la nostalgie du Gormenghast de Mervyn Peake, magnifiquement exprimée en toile de fond dans cette vision d’un immense édifice, à l’échelle hors normes, tortueux, devenu au fil des siècles largement « inexploré », dans lequel vivent et se développent civilisation principale et communautés disparates ou en marge, et bien sûr la fascination pour le Russell Hoban de Riddley Walker, et pour son usage d’un langage transformé, amoindri, rénové, reflétant avec précision l’ « état » de son locuteur, l’adolescent Bascule de Banks faisant bien figure de petit frère d’Enig Marcheur, un petit frère dont la civilisation a pour l’instant échappé à l’apocalypse, mais dont le langage phonétique, attribué à la dyslexie, traduit avec exactitude l’état des lieux d’une société qui s’est en effet recroquevillée sur elle-même, et dont la puissance d’inventivité s’inscrit désormais dans le virtuel de la Crypte et de la fréquentation des morts et des animaux « améliorés »…

La construction et l’écriture sont à la hauteur de ce roman baroque, oscillant à chaque instant entre la grande construction flamboyante et le pur plaisir ludique du récit : d’où la nécessité de ces quatre voix, bien marquées, qui font aussi de cette traduction un tour de force, pour refléter tour à tour la puissance désabusée de Sessine, un « grand » de ce monde, qui s’est refusé au cynisme profiteur de nombre de ses pairs, et qui est cruellement exposé à en payer le prix, le courage, l’opiniâtreté et le rationalisme inaltérables de la scientifique Gadfium, la fraicheur et la naïveté apparentes d’une créature sans véritable nom, « nouvelle-née », créée spécifiquement pour permettre l’accès à la technologie oubliée, et enfin le langage phonétique cru, grossier, brutal, et pourtant tout en gentillesse et en attention, du dyslexique Bascule la Crapule, adolescent emblématique, explorateur en immersion des profondeurs de la Crypte, dont la quête de son amie disparue la fourmi « augmentée » Ergates constitue le véritable fil conducteur du roman.

En prime, une lumineuse postface de l’éditeur Jean-Luc d’Asciano met joliment en perspective ce roman atypique, tant du point de vue de la pure joie du récit que de celui de la construction intellectuelle complexe.

Ce n’est certainement pas par hasard que Iain M. Banks considère Feersum Endjinn comme l’un de ses romans les plus aboutis.

Le comte Alandre Sessine VII, commandant en chef de la deuxième force expéditionnaire, détourna le regard du lent convoi d’hommes et de machines confié à sa charge pour contempler la coquille aux parois béantes qui les encerclait et le paysage au-delà, tout en méga-architectures nimbées de nuages.
Le comte était debout, encastré jusqu’à la taille dans la tourelle de son tank d’éboulis, ballotté en tout sens par les cahots du véhicule sur un terrain dépourvu de la moindre piste, son armure heurtant de temps à autre avec un choc sourd le rebord interne du sas : et ce n’était pas sans effort qu’il parvenait à se concentrer sur la grandeur morose du décor, effort qu’il lui fallait redoubler lorsqu’il s’arrachait à la contemplation de ce paysage à l’imbécile démesure pour en venir aux mains (ou plutôt aux pieds, aux pattes, aux roues, aux chenilles) avec la mission en cours
. (...)

Gadfium, eu égard à sa position supérieure, n’avait pas besoin d’un implant : elle était de ces âmes dont l’esprit doit être protégé des distractions constantes de l’intercommunication, afin de pouvoir se concentrer sur les pensées les plus pures, à moins, bien sûr, qu’elles ne souhaitent explorer les corpus de données par des moyens externes. Gadfium s’y était résignée, écartelée cependant entre la fierté coupable que lui donnaient ses privilèges et la frustration intermittente d’avoir à recourir aux autres pour nombre d’informations nécessaires à son travail. (...)

Bzzz. Bourdonnements. Couché sur une surface molle. Fait noir. Essayer d’ouvrir yeux. Ca colle. On essaye encore. Une lumière vive qui fait deux 00. Les yeux ouverts, on sent bien, décollés. Fait noir encore. Odeurs ; à la fois vivantes et décrépites, riches de vie morte, ranimant des souvenirs, récents et à jamais lointains. La lumière s’allume, une petite… on cherche le nom de la couleur… petite et rouge suspendue dans les airs. Bouger le bras, lever la main, bras droit, crissement de la peau sur la peau et sensation qui vient avec. (...)

Mé jsui Bascule la Crapule, C kom sa kon mapel ! 1 gamin enkor & C ma tout premier vi, jluidi an rian ; Bascule le Rakontör zéro, C moi ; inia pa de I ou de II ou de VII ou de tout C annri âpre le non 2 votr servitör ; C kom si jeté immortel, an fèt & franchman, si on pö â fèr un pö le fou kant on nè jamè mor ne sérés kunn foi, alor kan le fra ton ?

 

Playlist

Pour elle, le monde se divisait en deux catégories : ceux qui avaient lu Playlist, et ceux qui non. Elle, elle le relirait.

 
Playlist résonne particulièrement à la librairie Charybde parce qu'il est sur la même longueur d'onde qu'une apocalypse de homards ou une attaque de dauphins tueurs... Humour, trash, absurde.
 
J'ai lu Playlist deux fois : la première m'a laissée perplexe, la deuxième m'a ébouriffée.
 
C'est un recueil curieux, où les nouvelles ont un rythme étrange. Les chutes brutales déconcertent le lecteur, des personnages apparaissent et disparaissent d'une nouvelle à l'autre. On croit d'abord à la coïncidence, puis au clin d'oeil et finalement, c'est une vraie construction qui réunit les textes en un ensemble cohérent.
 
Le clitoris était l'un des seuls véritables miracles de la Création (ex-aequo avec le double appel). C'était un organe dont l'unique fonction était le plaisir. Des mauvaises langues racontaient que certains chirurgiens esthétiques travaillaient déjà sa croissance future. Certains hommes n'auraient bientôt plus d'excuse. (Animal de ville)
 
Les nouvelles ont des titres qui pourraient être ceux de chansons de Thiéfaine (les anciennes), l'ambiance a un goût de sucre étanche, proche de Jean-Marc Agrati, l'humour a l'énergie d'un Julien Campredon. Un excellent mélange, de ceux qui piquent les gencives.
 
Adeline est dans un body bag à longue fermeture éclair hermétique fabriquée en Thaïlande. Impossible de sortir. Sa petite bouche est grande ouverte. Elle a une cassette coincée dans l'oesophage. Elle se demande comment elle va faire pour ses règles. Elle n'a rien sur elle. Que 2,8 grammes d'alcool dans le sang. (Des accidents arrivent)
 
Des tranches de vie étranges, des personnages paumés. Une vacuité de la vie moderne : de la baise sans désir, de la mort sans regrets, du rire sans joie. Soldes en grande surface, esprit corporate, téléréalité trash, accidents de voiture ou rencontres au musée. Du quotidien minable, vain. Mais sur cette toile, une explosion de phrases-chocs, de situations grotesques, de personnages barrés...
 
"J'ai dépensé pas mal d'argent dans l'alcool, les filles et les voitures. Le reste, je l'ai gaspillé." George Best (international irlandais de football).
 
Mis à part les trois premières propositions, lui c'était exactement pareil. Il avait le mal de l'air sans jamais avoir pris l'avion. Le mal de mer sans jamais avoir pris la mer. Le mal de terre sans jamais avoir pris de Lexomil.
 
Il pensait que plus il disait de conneries, moins il en pensait.  (La mort d'un héros)
 
Note pour plus tard : un recueil d'Antidata, c'est toujours du bonheur. [... et Charybde 2 est bien d'accord.]

Numéro d'écrou 362573

L'amitié pudique entre deux sans-papiers jusqu'au suicide en prison de l'un d'eux. Juste magnifique.

J'ai reçu comme un véritable et bénéfique choc ce travail du romancier Arno Bertina et de la photographe Anissa Michalon, publié en avril 2013 aux jolies éditions du Bec en l'air.

S'appuyant sur un gros travail de terrain autour d'un authentique "fait divers", comme le mentionnent désormais à peine les journaux aux ordres, Numéro d'écrou 362573 nous raconte, par la voix belle, curieuse et subtilement désenchantée du sans-papiers malien Idriss, une aussi superbe qu'improbable amitié avec l'Algérien Ahmed, rencontré au hasard de longues pérégrinations pédestres en banlieue, indispensables à qui ne peut affronter les risques permanents de contrôle, de rétention et de reconduite à la frontière liés aux transports en commun. Amitié nourrie de la digestion presque tranquille d'innombrables malheurs quotidiens, du sentiment d'étouffement et de désespoir qui les saisit parfois, des rencontres avec de bien belles personnes, aux limites de la marginalité (le rocker dur-à-cuire Raymond et son coeur d'or, tout particulièrement), le perpétuel déséquilibre intime entre le "bled" (publiquement enjolivé chez Ahmed, lucidement au bord du désaveu chez Idriss) et la rue parisienne, l'écart infranchissable entre la survie et la vie. Jusqu'au moment où, cédant à cette vague obscure jusque là refoulée, Ahmed craque et finisse incarcéré... avant de se suicider au bout de deux ans de prison en attente d'un jugement... Le récit est subtilement rythmé par le monologue intérieur d'un organiste, exécutant des oeuvres de commande lors de la messe d'enterrement d'un ministre, bouillonnant de rage contenue en pensant à la mort de son voisin Ahmed, qu'il vient d'apprendre.

Les photographies d'Anissa Michalon qui illustrent ces 75 pages d'une grande densité poétique créent le contrepoint parfait, images simples d'ici ou de là-bas, images qui montrent peut-être encore mieux que les mots attribués à Idriss ou à Ahmed l'intense pudeur, le formidable refoulement feignant le plus possible une certaine joie de vivre, le risque intime de la chute, qui sont le lot de ces sans-papiers, images magnifiées par la complicité et l'empathie qu'Arno Bertina a visiblement su développer avec ces réalités africaines.

Magnifique et bouleversante, toute en retenue et sans effets spéciaux indécents, une lecture à recommander absolument, tant au plan esthétique qu'au plan socio-politique.

(C'est Raymond qui disait cela souvent : "à la mode d'Ahmed". Du jour où il m'a expliqué cette expression je l'ai beaucoup aimée. J'ai cru pouvoir la rapporter, mais Ahmed est devenu sombre : peut-être Raymond se moquait-il de lui... J'avais l'impression, moi, que c'était la marque des amis, ces détails qui font des surnoms - un truc qui enveloppait l'amitié.)

 

Liquide

Rarement ce que "se conformer au lieu de vivre" signifie n'a été aussi bien écrit.

Publié en 2009 chez Quidam Éditeur, le quatrième texte de Philippe Annocque a toutes les chances de remuer en beauté, en chacune et chacun, un terrible examen de conscience, toujours plus ou moins occulté, précisément : se conformer, est-ce vivre ?

La quatrième de couverture le dit fort justement, et mérite d'être citée : Liquide est celui qui ne s'est jamais vu rien faire d'autre que de bien remplir comme des récipients les rôles successifs exposés par la vie. Jusqu'à ce qu'enfin celle-ci déborde, dans le flux d'un récit sans personne, puis s'asséchant laisse apparaître le secret toujours tu, toujours su.

Formidable travail de retour sur soi, au moment où - enfin - les sentiers se mettent à bifurquer, un flot emporte le narrateur, étape par étape, liées par des enjambements de fluides : méditations cruciales au bord du fleuve, dont le courant sale appellera successivement la flaque de pluie, le lait du biberon, la fontaine tarie du Luxembourg, le sang et le pus de plaies jamais refermées, les eaux perdues d'un accouchement, la sueur d'un torse, le plâtre et la confiture pas encore solides, la pluie leurrant les escargots, la promesse d'un nuage, le fleuve de la mémoire même, la chasse d'eau réelle ou métaphorique, les larmes, le torrent de montagne vacancière, les salives mêlées des baisers, le verre d'eau boisson de grossesse, le plan d'eau artificiel de la ville nouvelle, le thé mondain dans la tasse en porcelaine matrilinéaire, la pluie ruisselant sur le chemin de la maternité, l'humidité débordant de la couche du premier-né, le sperme répandu bien entendu, la pluie à nouveau sur Cholet, le bassin d'agrément où filent d'enfantins voiliers, la mer bretonne succèdant à la Normandie abandonnée et vendue, la vague ludique sur la plage obligatoire, pour enfin se boucler au bord de ce même fleuve générateur d'introspection, qui n'est plus tout à fait le même, sans être vraiment différent.

Impressionnant de justesse et de finesse, ce bilan de demi-vie, tout en poésie faussement désenchantée, établit vigoureusement le constat du prix réel à payer lorsque, de jardin indispensable en maison de campagne souhaitée, de nouvelle voiture en thé "amical", de job nécessaire en statut idoine, l'affirmation de désirs conformes hâtivement reconnus comme partagés tient lieu de définition de l'amour et de la vie... Et ce moment où la désillusion lucide permet peut-être le rebond.

Avec sa fausse légèreté de ton et sa précision de radar millimétrique, un grand livre.

Et Suzanne ? Suzanne au discours aujourd'hui à peine intelligible ne fut-elle pas, lors d'un autrefois désormais impensable, l'objet de quelque chose qui au présent n'existe plus, n'existe pas, n'a semble-t-il jamais pu exister ?
Ne fut-elle réellement rien d'autre que ce vase où se couler a pu passer pour une solution confortable, cette prothèse propre à imposer à l'être la forme qui lui manquait ?
(Seulement à peu près propre, rectifie le rpésent. Simplement moins impropre sans doute que n'a pu l'être Alexandrine aux désirs moins clairement formulés.)
Sans doute pas. Pas tout à fait. Parfois peut-être la vie a-t-elle exercé sur l'être des pressions (la pression du regard d'une personne aimante, l'impression intime d'un devenir possible) qui ont pu lui faire quitter pour un instant son état liquide.

 

Anamnèse de Lady Star

Inattendue apocalypse, fascinante enquête historico-policière, invention d'un avenir. Éblouissant.

Après CLEER, magistrale première collaboration entre Laurent et Laure Kloetzer, en 2010, le couple nous revient en ce mois d’avril 2013 avec 270 pages qui devraient – je pèse mes mots – faire date. Anamnèse de Lady Star est certainement l’un des meilleurs romans étiquetés « science-fiction » que j’aie lu ces dernières années, et l’un des meilleurs romans – tout court –, traitant avec ambition et exigence d’un agencement du devenir collectif et des devenirs individuels, que je connaisse.

Une difficulté pour en rendre compte reste d’éviter tout dévoilement dommageable, car si le suspense n’est pas, du tout, le moteur principal du roman, la joie des découvertes et des connexions inattendues y est bien présente, jusqu’au bout… Je vais m’y efforcer, en ne présentant « clairement » que les éléments factuels établis dès les premières dizaines de pages.

Dans un futur plutôt proche a lieu le Satori. L’espèce humaine titube quelques mois, quelques années, au bord de l’anéantissement, après qu’une bombe terroriste d’un genre tout à fait particulier – s’attaquant, visuellement, à la structure psychique et cognitive de l’esprit humain – a été utilisée à Islamabad, et ait rapidement contaminé des centaines de millions d’individus, bien au-delà des visées des apprentis sorciers ayant commis l’attentat.

Autour de ce point zéro du Satori, qui domine la chronologie des 70 années qui seront évoquées dans le roman (15 avant, 55 après), il s’agit bien de « refermer la boîte de Pandore » (que représente l’existence de cette bombe), boîte de malédiction ouverte par une poignée d’universitaires avant-gardistes « illuminés », avec le soutien de militaires dépassés par leur création et d’idéologues dévoyés à même de kidnapper le produit de leurs recherches conjointes… De la commission d’enquête internationale chargée d’établir les responsabilités du désastre et de traquer les coupables aux organisations plus secrètes s’auto-mandatant pour éradiquer le risque de récidive au plus profond possible, de base militaire japonaise en hôtel de luxe abandonné en Suisse, L.L. Kloetzer a su, comme dans le roman précédent, mais à la puissance 10, éviter le piège de l’essai futuriste bavard déguisé en récit.

Le roman suit au plus près quelques personnages, dont les puissances, les fragilités ou les faiblesses, à l’instar des deux consultants employés par CLEER, constituent les véritables moteurs du roman. Personnages d’enquêteurs dévoués, scrupuleux, voire doués, qui doivent toutefois s’inventer un destin individuel au-delà de la traque à laquelle ils se consacrent… Personnages, surtout, qui se réorganisent en permanence, qu’ils le veuillent ou non, autour de la figure centrale du récit, toute en beauté, en absence et en dissimulation, présence fantômatique mais pourtant bien réelle qui, créature fantastique nécessitant des trésors d’attention pour pouvoir exister, cherche elle-même une voie possible, une existence, en précédant les enquêtes pour mieux s’y fondre…

Car parallèlement à l’enquête devant clore le passé, l’espèce humaine décimée doit absolument s’inventer un futur, s’abstraire si possible d’une planète devenue trop dangereuse, tant que rôderont victimes en sursis et pièges symboliques à retardement. Dans cette quête d’univers nouveau où les plus pointus savoirs-faire en matière d’environnements informatiques ludo-poétiques ne peuvent que jouer un rôle essentiel, c’est peut-être de la fusion pourtant a priori impossible de ces désirs individuels contradictoires qu’une synthèse victorieuse pourra naître.

Un roman passionnant de bout en bout, dont l’écriture d’une rare précision technique reste nimbée, comme dans CLEER, d’une poésie diaphane, et dont la résonance, comme une ultime note de basse distordue mais porteuse, dure bien longtemps après la fin de la lecture.

Nous l’avons crue. Nous avons bien voulu accepter la mort de Legorre. À l’époque de cette lecture, nous n’avions pas encore navigué, nous ignorions qu’il est très dangereux de projeter la carte sur le paysage, car dans ce cas on trouve toujours ce qu’on veut chercher. Alors qu’il faut plisser longtemps les yeux à regarder les rochers noirs affleurant dans l’écume, chercher tout autour, sans préjugés ni idées préconçues, comme si on apercevait cette côte pour la toute première fois. Et enfin, les yeux piquetés de sel, redescendre à la table à cartes.
Qu’avons-nous appris depuis ? Que le contenu de la confession Legorre a été diffusé à l’ensemble des services de renseignements coalisés deux jours seulement après le Satori. Que Rastogi savait donc parfaitement ce qu’il pouvait s’attendre à trouver. Il était très tentant pour lui de retrouver le corps du terroriste qui avait posé et armé la bombe… Nous ne pensons même pas à l’avantage personnel que l’homme aurait pu en retirer, plutôt à l’impact idéologique d’une telle découverte, d’une telle preuve. Madame Pradesh n’avait aucune raison de mettre en doute le témoignage du capitaine. Les choses ont changé.

 

Irène, Nestor et la vérité

Le poème en prose du langage comme incompréhension radicale.

Premier roman de Catherine Ysmal, paru en 2013 chez Quidam Editeur, Irène, Nestor et la vérité propose, à travers l’imbrication de trois phénoménaux monologues, une mise en scène vertigineuse de l’incompréhension destructrice des êtres, ici au sein d’un couple, plus généralement dès qu’il y a tentative d’utiliser le langage pour communiquer, en en espérant une illusoire objectivité.

Couple en cours de désagrégation, Irène et Nestor parlent. Pas ensemble, impossibilité fondamentale, mais chacun pour soi, sous l’œil de Pierrot, voisin, ami, coupable peut-être, par action ou par omission. Reclus dans cette modeste maison de la campagne, sans doute suite à des déboires socio-économiques qui ne seront que fugitivement évoqués, ils s’approprient tour à tour, chacun à sa « façon » bien particulière, lexique et syntaxe, au service de leurs quêtes respectives, liberté, besoin de poésie et d’inconséquence qui iront vers ce qu’il est convenu d’appeler la folie chez Irène, normalité égoïstement sourde, désir de rigueur raide, auto-justification rassise chez Nestor, peut-être jusqu’à la dépression ou au suicide, qui sait ?

Sur la toile de fond impitoyable d’un quotidien secrétant à l’envi ses innombrables frictions, énervements, manies en trajectoire de collision et petits chocs des malentendus qui s’accumulent jusqu’à acquérir un élan irréparable, Catherine Ysmal a construit deux terrifiantes et belles fuites langagières dans la perte du sens, autour d’un tiers axe impassible et dépassé, dessinant au fil des pages la double spirale de l’ADN de l’incommunication.

Troublant, puissant et magnifique.

J’avance et elle recule. Elle m’échappe, Irène, contrepied, pas de danse. Réellement. Et c’est peut-être dans ce doute que je m’égare, qu’elle ait pu le faire ainsi, de côté, pas de face, pas comme un taureau fou qu’elle était pourtant, puissante, cornes toute dressées, venant au combat et poussant de ses forces. Au début, elle charge. Je le dis au présent, je veux toujours dire au présent même si je ne fais que me souvenir.
Je la tiens.