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Coups de coeur

Rue Katalin

Bien des années après, les événements de la rue Katalin, à Budapest en 1942, s'imposent aux protagonistes...

Magda Szabo, décédée en 2007, est certainement l'une des plus célèbres et plus traduites écrivaines hongroises.

À son très beau La porte de 1987 (Fémina étranger en 2003 en français), je préfère pourtant le plus ancien Rue Katalin (1969, traduit en français en 1974), dont l'utilisation subtile de touches fantastiques indécises (comme si le film Les autres d'Amenabar avait été beaucoup plus fin encore...) sert un véritable moteur narratif.

De très longues années après une série d'événements anodins ou tragiques ayant eu lieu rue Katalin à Budapest durant la seconde guerre mondiale, les protagonistes, maintenant âgés, ayant quitté le quartier de leur jeunesse, se souviennent... Y compris de celle trop tôt disparue, leur camarade juive de jeux d'enfants et d'adolescents, dont la famille fut emportée par la tourmente, sans que le rôle des autres enfants ne soit totalement clair... Organisée en une recension de moments-clé et de flashbacks qui éclairent ou au contraire assombrissent par moments toute tentative d'élucidation de ce passé, la narration progresse pourtant, convainquant progressivement le lecteur de l'extrême vulnérabilité de la mémoire, de sa malléabilité et de sa possible "réduction à l'essentiel", dans une quête qui, curieusement et malgré des registres fondamentalement différents, n'est pas étrangère à celle d'un Claude Simon dans La route des Flandres, ni même à celle d'un Rodrigo Fresan dans La vitesse des choses.

Un grand roman, envoûtant et mystérieux.

Ainsi, les premières phrases donnent le ton :

Vieillir, cela ne se passe pas comme dans les livres, ce n'est pas plus ce que décrit la science médicale.
Aucune oeuvre littéraire, aucun médecin n'avait préparé les habitants de la rue Katalin à l'éclairage impitoyable que l'âge apporterait dans l'obscure galerie qu'ils avaient parcourue presque inconsciemment pendant les premières décennies de leur vie ; ni à ce qu'il mette de l'ordre dans leurs souvenirs et leurs craintes, modifie leur jugement et leur échelle de valeurs. Ils savaient qu'ils devaient s'attendre à certains changements biologiques, que leur corps avait entrepris un travail de démolition qu'il poursuivrait aussi minutieusement qu'il s'était construit, depuis l'instant de leur conception, en vue du chemin à accomplir. Ils avaient accepté de voir leur physique se transformer, leurs sens s'affaiblir, leurs goûts, leurs habitudes et même leurs besoins s'adapter à ces changements ; de devenir gourmands ou de perdre l'appétit, d'être craintifs, voire susceptibles. Ils s'étaient résignés à avoir du mal à dormir et à digérer, fonctions dont la régularité leur semblait jadis aussi naturelle que la vie même. Mais nul ne leur avait dit que perdre la jeunesse est effrayant, non par ce qu'on y perd, mais par ce que cela nous apporte. Et il ne s'agit pas de sagesse, de sérénité, de lucidité ou de paix, mais de la conscience de ce que tout se décompose.
Ils s'étaient soudain rendu compte que le temps avait désagrégé leur passé, alors que durant leur enfance et leurs années de jeunesse, ils l'avaient considéré comme un ensemble compact et bien cimenté. Tout s'était dissocié, rien ne manquait de ce qui leur était arrivé jusqu'à ce jour, et pourtant ce n'était plus la même chose. L'espace avait été divisé en lieux, le temps en moments, les événements en épisodes et les habitants de la rue Katalin comprirent enfin que de tout ce qui avait constitué leur vie, seuls quelques lieux, quelques moments, quelques épisodes comptaient vraiment, le reste ne servait qu'à combler les vides de leur fragile existence, comme les copeaux dans une caisse préparée pour un long voyage empêchent le contenu de se briser.
Alors ils surent aussi que la différence entre les vivants et les morts n'était que qualitative, qu'elle ne comptait pas beaucoup, ils surent que dans la vie de chacun il n'y a qu'un seul être dont il puisse crier le nom à l'heure de la mort.

 

Le son de ma voix

Caméra subjective dans les yeux et le cerveau d'un alcoolique. Très drôle, très poignant. Magistral.

Publié en 1987 (en 2004 en français par l'infatigable découvreur Quidam Éditeur), ce roman permet à Irvine Welsh d'écrire, dans sa préface à l'édition de 2002 : "Si vous demandez à n'importe quel étudiant en littérature celtique de citer une oeuvre de fiction classique, écrite en Écosse au cours de ces vingt dernières années, la liste est plutôt prévisible. Et cela ne fait pas un pli : Penser à respirer de Janice Galloway, Docherty de William McIlvanney, Le poinçonneur Hines de James Kelman, Lanark de Alasdair Gray et Le seigneur des guêpes de Iain Banks figureraient tous en bonne place. Mais il y a un livre que peu de gens mentionneront, c'est un roman écrit par un poète écossais, Ron Butlin, et intitulé Le son de ma voix."

Irvine Welsh a raison. Et si l'expression "classique instantané" est certainement l'une des plus terriblement galvaudées dans les commentaires critiques aujourd'hui, elle conserve parfois, rarement, un sens, et c'est le cas ici.

Une voix tutoie Morris Magellan, paisible cadre d'une biscuiterie, tout au long de la journée. Celle de son double infernal, l'alcoolique profond qui est aux commandes de sa vie. Ainsi, au fil d'un quotidien miné, rapiécé, tentant vaguement de faire illusion au travail (à la maison, il y a longtemps que ce n'est plus possible, sauf peut-être, un peu, dans une tentative désespérée pour épargner les enfants), s'expriment, avec une certaine gentillesse et un indéniable auto-aveuglement, la subjectivité altérée du buveur, la manière toute personnelle dont il lit et interprète les réactions (ce qu'il en voit ou veut voir) de ses entourages, l'accumulation de rituels conjuratoires ne disant pas leur nom, entraînant la désolation fascinée du lecteur qui constate ou devine l'étendue de l'écart de perception, étalé ainsi sous ses yeux.

Roman magnifique, roman éclatant, roman troublant, roman qui allie à chaque page intense drôlerie et noirceur d'abîme. Du très grand art, en effet.

Katherine n'était pas encore arrivée avec le courrier Majestic et l'agenda, donc il y avait encore du temps pour jeter une rapide coup d'œil à ton bureau, à ton piège à boue du troisième étage. Du temps pour une vérification de dernière minute, voir que tout était en place : les dossiers dans leur ordre exact, les stylos prêts, les crayons taillés, le calendrier à la bonne date.
De l'autre côté du parking, sur le quai de chargement, les hommes travaillaient depuis huit heures du matin, transportant de grandes caisses sur des chariots pour remplir les camions. Ils avaient commencé alors que tu prenais encore ton petit déjeuner, et ils y seraient encore pour longtemps après que tu sois reparti chez toi. Tu gagnes cinq fois plus qu'eux, primes non comprises. Personne ne t'engueulerait ou ne diminuerait ta paie si tu arrivais une heure en retard ou choisissais de partir une heure plus tôt. Cela te met mal à l'aise de penser à eux - et pourtant ce matin, comme chaque matin, tu as consacré quelques instants debout devant cette fenêtre à te sentir mal à l'aise. Tu comprends bien sûr que, dans le même temps, quelqu'un quelque part a sans doute passé un coup de fil et gagné dix fois TON salaire - mais tu n'arrives jamais à savoir si cette réflexion fait que tu te sentes mieux ou plus mal.

 

Schasslamitt

"Sergent-chef ?

- Oui Sergent-major ?

- C'est vous les traits au-dessus de la bouche ?

- Affirmatif.

- Qu'est-ce qui vous a pris ?

- C'est une vieille dame, sergent-major.

- Et alors ?

- Ben je me suis dit... elle a des rides, quoi, sergent-major." (Plume-toi d'là)

Une très belle petite chose, que ce Schasslamitt. Un recueil de textes très courts, entre la nouvelle et le conte, qui rappellent l'heure de l'histoire, le soir avant de s'endormir. Mais en grand. En adulte. De sorte qu'on voudrait les lire à voix haute, pour un amant, une amie, un cercle de proches, ou à voix basse, juste pour soi-même.

Bérengère Cournut nous livre dix-sept pépites sur une superbe palette de nuances, qui vont du tendre au tragique, de l'humour à l'émotion. Et une poésie permanente, qui bouscule toute logique pour le plaisir des images et de la surprise.

"Poussée d'un temps qu'on ne s'explique plus, l'assaut du général russe sur la belle-sœur du duc, joues embroussaillées, souffle rauque et haletant, a semé la surprise et la joie au dîner du 7 novembre dernier." (La chute de Nadine)

Albertine subit donc une gestation-cocon, Gaston le hanneton se souvient de ses anciennes incarnations, Léocadie court à travers le monde, Elizabeth se change en oiseau... Et ça bricole des doigts frais, et ça pleure à la mort de Tchékov, et ça égorge le chien sur la table du dîner...

Absurdes ou poétiques, drôles ou cruelles, les histoires sont de celles qui font se tortiller le lecteur au fond d'un fauteuil.

"Antoine se souvient alors qu'il n'a qu'une seule femme, qui est loin, qui est vieille - comme lui - et qui l'appelle. Sa femme qui, sur son île d'Encantadas, est une masse antique et colossale, un monument de pierre qui se tient à genoux, le cœur ouvert sur la mer." (Antoine)

Illustré par Donatien Mary, le livre est en sus un très chouette objet, où les ambiances résonnent en noir et mauve.

Un recueil adorable et bizarre, donc. Ou bizarre et adorable.

Les fleurs du karma

Laïka Orbit n'est pas une joueuse de runaway. Elle a eu un nom, un jour,  mais elle l'a perdu, comme la plupart de ses souvenirs. Dans une Amérique étrange et linéaire, thunée sur radio Karma et son Little big Ohm, Laïka Orbit court après son autre nom, et une autre réalité.

Kinky Baboosian est une enfant-fleur du Summer of love. Paumée, défoncée, libre. Affublée d'un petit bouddha boudeur, son fils sans nom et réprobateur, elle se consacre au sexe et au LSD. Surtout au sexe. Ou surtout au LSD.

Entre ces deux femmes en résonance, un mathématicien obsessionnel et génial. Ou juste fou. Moitié schizophrène, moitié sociopathe, moitié Asperger... et moitié mythomane pour faire bonne mesure ?

Les fleurs du Karma évoquent l'Amérique de la fin des années 60, l'espoir naïf et défoncé des enfants-fleurs, la spirale organisée vers les drogues dures et la violence, la fin de l'été. Entre Philip K. Dick et Tom Wolfe, Ubik et Acid Test, Tommaso Pincio écartèle ses personnages, dont on ne sait jamais trop s'ils fuient ou se cherchent, ce qu'ils fuient ou ce qu'ils cherchent.

Tommaso Pincio nous livre un récit magnifiquement dickien, jouant avec des réalités qui se chevauchent et résonnent, en un récit en trompe l'oeil, comme cet anneau qui tourne autour de lui-même, face A, face B. Et recréant surtout cette atmosphère particulière propre à Dick : un mélange presque kitsch de poussière et plastique, drogues et psychopathologies. Un très bel hommage et un superbe roman. Tout court.

Dans l'ombre de la lumière

Avant de devenir le philosophe et théologien que l’on sait et de laisser à la postérité des écrits tels que ses Mémoires ou La cité de Dieu, Saint Augustin eût jusqu’à la trentaine une existence finalement assez classique pour un jeune homme de sa condition et de son éducation : amoureux d’une femme aux côtés de qui il vécut pendant plus de dix ans et qui lui donna un fils, il n’embrassa la religion catholique qu’après une longue période de doutes et de déchirements intérieurs.

Et si l’Histoire ne retient aujourd’hui que la figure révérée du penseur et du religieux, c’est bien évidemment à cet amoureux que Claude Pujade-Renaud s’attache dans son récit en adoptant le point de vue de l’amante répudiée, la belle Elissa. Manière saisissante de redonner consistance à l’icône et de rappeler qu’avant de laisser un corpus théorique considérable, Augustinus n’en fut pas moins capable d’aimer au sens le plus charnel du terme, de douter, d’embrasser une autre croyance (le manichéisme) ou de rejeter la femme adorée pour de basses considérations d’ambition. Et de rappeler que cette œuvre considérable s’appuie avant tout sur un vécu et des contradictions des plus humaines.

On devine très vite que l’attention et l’attachement de l’auteur vont à la belle Elissa, personnage lumineux, orgueilleux, brisé par cette séparation mais qui se reconstruit au fil des années et confronte ce qu’elle sait de l’amant avec le personnage public. Cela donne un récit solaire, sensuel, où l’acuité du regard que porte Claude Pujade –Renaud sur les émotions et les sensations (l’odeur d’un nouveau-né, le goût des fruits, le travail de poterie…) fait merveille. Chaque personnage, même secondaire, acquiert une épaisseur remarquable. Cela permet, très naturellement, de faire en sorte que celui qui aurait pu écraser le roman par sa stature, trouve sa vraie place : celle d'un humain, d'abord et avant tout.

 

"J'avais envie de crier à tous des fidèles : si vous saviez combien l'évêque d'Hippo Regius fut un merveilleux, infatigable amant ! Oui, leur crier cette vérité à ces bons catholiques en quête d'une divine vérité et qui allaient ensuite déambuler dans l'humidité sensuelle de l'été, chanter, danser, se soûler puis baiser dans le lit conjugal ou dans quelque couche clandestine. Un merveilleux amant durant près de quinze ans. Et dans la fidélité l'un à l'autre."

Le jardin dans l'île

On trouve de tout dans ce petit recueil qu’est Le Jardin dans l’île.

On y tombe amoureux dans des circonstances pour le moins particulières (« La Nuit des voltigeurs », « Le Jardin dans l’île »). Les hommes y sont fréquemment brisés par la vie mais retrouvent, au gré des circonstances, un peu de leur superbe (« Figure humaine », « L’enclos »). Les femmes y sont magnifiques, parfois mystérieuses, le plus souvent aimantes et maternelles (« Figure humaine », « Le Jardin dans l’île »). Et puis, au gré des circonstances, le lecteur peut y faire la connaissance d’un mystérieux courtier capable de dénicher l’objet de vos rêves (« Le courtier Delaunay ») ou louer une propriété pour le moins… particulière (« L’inhabitable »).
 
La nostalgie y a souvent sa place, qu’elle se réfugie dans le bouquet d’un vin (« Château Naguère ») ou des souvenirs d’enfance heureusement fantasmés (« L’enclos »), même si elle est souvent contrebalancée par un humour tranquille, dérapant parfois dans l’absurde (« L’importun »).
 
L’élégance et la classe de l’écriture de Georges-Olivier Châteaureynaud s’y déploient en toute évidence, son impeccable sens du rythme et de l’atmosphère y font merveille pour graver cette collection de miniatures dans l’esprit du lecteur.
 
Et, comme pour parachever l’ensemble, l’auteur s’y permet le luxe d’une dernière novella qui n’a rien à envier aux meilleures épopées de fantasy, commençant comme une fresque guerrière et se refermant en huis-clos dramatique au sein d’une forteresse inaccessible (« Zinzolins et Nacarats ») .
 
Oui, décidément, on trouve de tout dans Le Jardin dans l’île. Et surtout la certitude que Georges-Olivier Châteaureynaud est décidément un très grand écrivain, probablement jamais aussi à l’aise que dans la miniature. Un immense petit recueil.
 

La servante et le catcheur

Sous ce titre improbable se cache un roman coup de poing, témoignage dévastateur des exactions commises lors de la guerre civile au Salvador, à partir de la fin des années 70.

Le Viking, ancienne gloire nationale du catch, s’est très tôt reconverti au sein de la police d’Etat et des escadrons de la mort. Il y a exploité ses « talents » physiques pour participer à de multiples arrestations d’opposants mais traîne maintenant comme un boulet ses souvenirs de célébrité et un cancer qui le ronge de l’intérieur depuis plusieurs mois. Le voilà embarqué dans une expédition de plus pour capturer un jeune couple d’ennemis au régime en place. Une opération a priori anodine mais qui va le remettre en contact avec Maria Elena, une servante qu’il a croisée et courtisée plusieurs années auparavant…
 
Dès les premières lignes, Horacio Castellanos Moya plonge le lecteur au cœur de la violence et installe une tension impressionnante. Les tortionnaires y sont des fonctionnaires comme les autres, faisant le sale boulot sans arrière-pensée ni remords. La narration change successivement de point de vue, s’attachant d’abord au Viking et à Maria Elena mais impliquant ensuite des proches de cette dernière. Manière habile de montrer aussi comment les choix politiques qui se firent lors de ces années sanglantes vont faire exploser des cellules familiales qu’on aurait pu croire unies.
 
Et si l’auteur fait parfois surgir la violence au coin d’une rue ou dans des résidences pavillonaires anodines, il faut aussi souligner avec quelle retenue il évite les scènes gores ou racoleuses. La violence est palpable, elle innerve le récit et donne toute son intensité au livre mais Horacio Castellanos Moya se garde bien d’aller dans la surenchère.
 
Il offre au final une peinture saissante de ces années d’horreur, traversée par la silhouette inquiétante du Viking. Une silhouette que l’on n’est pas près d’oublier.
 

Glyphe

Farce énorme narrée par un bébé (très) surdoué, mix d'effets drôles et sérieux très réussi.

Publié en 1999 (en 2008 en français), le dixième roman de Percival Everett marquait un aboutissement provisoire, allant sensiblement plus loin que précédemment dans le mélange bakhtinien des tonalités, pour fournir au lecteur, sous le fil conducteur apparent d’une farce rocambolesque, l’un des plus fascinants pots-pourris narratifs et intellectuels que je connaisse.

Ralph, bébé de quelques mois, possède quelques particularités, dont un QI proche de 500, une capacité phénoménale de lecture et d’écriture, et un refus catégorique d’utiliser la parole… C’est lui qui nous raconte quelques mois de sa vie, entre sa mère artiste peintre peu convaincue, son père (que Ralph appelle « Le Bouffi »), professeur d’université, post-structuraliste, amer et ami de Roland Barthes (qui parcourt le récit sous les traits appuyés d’un satyre logorrhéique et incompréhensible), les psychologues psychopathes qui, confrontées au phénomène, et passées les phases d’incrédulité, sont prêtes au kidnapping, pour pouvoir tester à loisir – voire, in fine, disséquer – le bébé qui les fera entrer dans l’histoire des sciences, les militaires reconvertis dans les services ultra-secrets, qui voient rapidement dans le nourrisson l’arme ultime en matière d’espionnage scientifique et industriel, ou encore le couple de travailleurs mexicains en mal d’enfant à adopter, voire le prêtre réprimant à très grand peine sa pédophilie…

Ce fil relativement linéaire est fiévreusement entrecoupé de bribes d’ « autres choses » (selon un procédé qui sera encore développé dans Le supplice de l’eau, mais avec d’autres prémisses) qui vont, elles, demander un certain effort au lecteur (particulièrement français) pour parvenir à la jouissive fusion finale de ce redoutable cocktail : poèmes écrits par Ralph, dialogues imaginaires mais singulièrement drôles et pertinents entre philosophes, linguistes et écrivains (avec les difficultés que peuvent représenter, par exemple, les romanciers Ralph Ellison ou James Baldwin, a priori moins familiers au lecteur français qu’à un intellectuel afro-américain), constructions et schémas linguistiques tous droits échappés de manuels structuralistes et post-structuralistes…

Ne nous y trompons pas, en effet : si le récit follement débridé joue au faux thriller et à la vigoureuse parodie des travers universitaires, Ralph nous propose aussi, en constant filigrane, une robuste réflexion, imagée et dansante, sur le sens de la narration, la limite de la compréhension et de l’exégèse, et le pouvoir de la création linguistique…

Sans doute l’une des tentatives les plus réussies que je connaisse, donc, pour mêler de l’essai « sérieux » à une narration « déjantée », sans sacrifier les ressorts de l’un ou de l’autre, fût-ce au prix d’un charmant effort requis de la part du lecteur."L'ennui est l'ami du bébé. Si je gloussais chaque fois que le Bouffi se mettait à me faire sauter comme un sac de farine, c'était pour voir si je n'arriverais pas à déclencher quelque réaction révulsive qui me ferait lui cracher à la figure.

L'ennui ne rend pas aveugle, et n'entrave en rien l'étonnement. Certes, l'ennui n'a rien à voir avec l'étonnement, et loin de moi l'idée de suggérer que le sens de l'un bifurque pour revenir au plus proche du sens de l'autre, que l'on croyait contraire. L'ennui est une colline élevée, un nid de corbeau, un affût de chasse, d'où l'on voit tout (que soit écartée pour de bon l'idée d'aveuglement). Peut-on rêver meilleur endroit d'où s'observer soi-même, à l'abri des sensations comme des risques de confusion ? Taedet me ergo sum.

 

Sale temps pour les braves

Un roman noir et râpeux, de la grande littérature américaine.

Jack Leavitt est un voyou, une petite boule de haine. Né de la violence et de la folie, grandi dans l'expérience traumatisante de l'enfermement, il traîne son absence d'horizon dans les salles de billard, entre filles faciles et arnaques minables.

Jack est marqué à vie. Par la société ou la pauvreté, peut-être, le destin, pourquoi pas, la poisse ça c'est certain. Il passe de l'orphelinat à la maison de correction, puis à la prison... Il croise régulièrement le chemin de Billy, comme un double en négatif : noir, ingénu, un as au billard. Jack, lui, n'a pas de talent particulier, sinon celui de pulvériser les systèmes, toujours, pour son malheur, toujours.

Plutôt qu'un roman carcéral, Sale temps pour les braves est un roman sur une vie en pointillés, alternant en permanence entre la rage de l'enfermement et la vacuité de la liberté. Jack dépense une énergie folle à se sortir de l'ornière que le monde lui a creusé, pour y retomber toujours. A chaque sortie de prison, il y a cette volonté de repartir à zéro, de profiter enfin du reste de sa vie, et à chaque fois, une nouvelle chute.

Jack oscille aussi entre sa haine du monde et des éclairs éblouissants de naïveté (pour preuve sa découverte de la paternité lui procure une révélation absolument bouleversante et totalement ingénue).

Lu aujourd'hui, Sale temps pour les braves a ce charme désuet des années soixante. Charme tout à fait relatif quand on parle d'une littérature la plus noire et la plus terrible.

Un critique a dit : Carpenter jette de l'or dans la poussière. C'est ça, c'est exactement ça.

Montée aux enfers

Déroutant en apparence, incroyablement subtil, un noir polar de l'Ouest américain.

Publié en 2011 (fin 2012 en France, dans une toujours efficace traduction d’Anne-Laure Tissut), le dix-septième roman de Percival Everett, brillante incursion dans le roman noir typé « Ouest américain », est largement conçu pour dérouter le lecteur, et en rendre compte sans « spoiler » trop lamentablement n’est pas évident…

Une fois de plus, Percival Everett prouve que son talent lui permet de s’immiscer avec naturel dans les codes et les marqueurs de n’importe quel genre littéraire, ou presque. Ogden Walker, shériff adjoint d’une petite ville fictive du Nouveau-Mexique, à proximité de Taos, métis afro-américain d’un père noir, disparu en ayant clamé toute sa vie sa méfiance et sa détestation de l’Amérique WASP, et d’une mère blanche, désormais aimante et paisible vieille dame, est un policier relativement peu doué, mais de bonne volonté, apprécié de son chef et de son collègue, même si l’inadaptation à la dureté du monde et la déchirure intime de son identité peuvent le hanter à l’occasion. Sa seule véritable passion (qui donne au roman ses pages les plus lyriques mais aussi son clin d’œil le plus évident au « nature writing ») est la pêche, et la fabrication des mouches qui va avec… Géographie de l’Ouest et autre clin d’œil au genre obligeant, il n’hésitera guère, lorsque nécessaire – et même si cela peut surprendre ses confrères habitués à une approche plus casanière – à parcourir en voiture les centaines de miles séparant vite les points nodaux d’une enquête, à l’instar des policiers navajos Joe Leaphorn et Jim Chee, qui, chez Tony Hillerman, disposent toutefois de puissants parapets personnels face à la folie du monde, dont notre Ogden Walker n’est sans doute pas équipé…

Pour ce roman formidablement rusé, l’auteur a multiplié les indices discrets qu’une première lecture permet difficilement de décrypter « à temps » : composé de trois parties, au faux air de nouvelles indépendantes, mystérieusement juxtaposées, il présente pourtant bien les trois marches de la « montée aux enfers » annoncée par le titre français, que le titre original, Assumption, renforçait d’une nuance ambiguë peut-être pas innocente : de même qu’Ogden Walker, confronté aux imbroglios de faux-semblants et de mensonges amassés dans la première partie autour du possible trésor de guerre d’une secte suprématiste blanche et dans la deuxième partie autour de l’éventuel magot d’un proxénète, doit se garder de suppositions trop rapides et d’acceptations trop immédiates des apparences, le lecteur devrait éviter (conseil d’ami…) les présomptions trop tentantes quant à ce qui se déroule « vraiment » sous ses yeux. Et l’on peut méditer sur l’écho ironique de cette phrase, page 65, que j’avoue avoir totalement ratée à la première lecture (et ce sera donc le seul « spoiler », j’espère) : Il examina de nouveau la pièce, passant tout au peigne fin, regardant tout ce qui ne semblait pas à sa place. Il se rendit compte que rien n’était à sa place.. Par acquis de conscience, voici l’original, encore plus directement référentiel : He looked around the room again, scanning, looking for anything that seemed out of place. He realized that everything was out of place.

Une réussite enthousiasmante, dans laquelle le talent de construction machiavélique de Percival Everett s’exprime pleinement, que je ne conseillerai pas toutefois pour un premier contact avec l’auteur, car ce vrai-faux roman policier a de quoi « trop » surprendre (au risque de décevoir) si l’on n’est pas un peu familiarisé avec la palette de ruses, de références matoises et d’écrans de fumée dont le romancier fait si aisément (bon) usage…

Il était incapable de reconnaître même un indice qui lui sauterait dessus et lui mordrait le nœud. Il avait senti que quelque chose se tramait. Il l'avait senti et n'avait rien fait, et maintenant, si désagréable et misérable qu'elle fût, Mme Bickers était morte. Détective ou pas, il fit un effort pour se reprendre et ratissa le sol, à la recherche de quelque chose que les autres flics auraient pu oublier, un cheveu, un ongle cassé, une boule de gomme, une confession datée et signée, quelque chose enfin.