Connexion

Coups de coeur

Le supplice de l'eau

Sublime tourbillon de dérives autour de la fallacieuse nécessité de la torture.

Publié en 2007 (en 2009 en traduction française, encore plus remarquable qu’à l’accoutumée, par Anne-Laure Tissut), le quinzième roman de Percival Everett livre une violente dénonciation de la torture à l’américaine, « accidentelle » (Abou Ghraïb) ou institutionnelle (Guantanamo), mais est aussi beaucoup plus que cela.

Écrivain à grand succès de romans à l’eau de rose sous le pseudonyme d’Estelle Gilliam, l’ex-philosophe universitaire Ismaël Kidder bascule dans l’horreur lorsqu’un matin sa petite fille, sous la garde de sa mère dont il est divorcé, croise le chemin d’un psychopathe qui la supplicie. Face à ce choc impensable, le penseur rationnel sombre dans une dépression profonde mêlée d’une rage aussi glacée que dissimulée, et parvient quelque temps plus tard à enlever le principal suspect, relâché faute de preuves, à l’enfermer dans sa cave soigneusement préparée, et à accomplir sa vengeance…

De ce sombre fil, apparemment simple et direct, l’art de Percival Everett a concocté un ensemble magistral, curieusement polyphonique, où se mêlent, minutieusement agencés, dessins d’enfant ou de dépressif, considérations philosophiques sur les présocratiques et leur pertinence actuelle, bribes d’échanges et de dialogues gardant un pied dans le « monde réel » avec son agent littéraire, fragments de récit du conflit territorial de moins en moins larvé qui l’oppose à des cultivateurs de marijuana à propos d’une retenue d’eau, préparatifs de son forfait vengeur, éléments de réalisation de celui-ci, et même fascinants morceaux de « lâcher prise » dans lesquels la conversation et l’exposé se dissolvent, progressivement vidés de leur sens, dans un véritable parlénigm / riddleyspeak digne de Russell Hoban

Présentant avec un étourdissant brio des enjeux politiques et moraux complexes, les broyant sans pitié, et en extrayant l’abîme bien particulier qui guette l’intellectuel « humaniste » confronté à la rage personnelle et à la perte de sens, « Le supplice de l’eau » est désormais mon roman préféré de l’incroyable Percival Everett.

L'étendue des choses n'est jamais qu'elle-même, et les limites de tout texte de fiction sont semblables aux méditations douées d'ubiquité que poursuit Zénon, réfutables mais vraies, simples en surface mais sources de trouble et d'irritation persistants, épine dans le flanc de tout voyageur. Je ne suis bien sûr que moi-même, Ismaël Kidder, mieux connu sous le nom d'Estelle Gilliam, auteur de romans à l'eau de rose. Personne ne sait que je suis Estelle Gilliam, pas dans le coin. Mon ex-femme le sait, mais elle vit très loin dans une autre vie, sur cette autre planète, avec son chagrin à elle. L'officier de police local le sait. J'ai été contraint d'avouer mon identité pour écarter ses soupçons, lui prouver que je n'étais pas, selon ses propres termes, "un salaud de fils de pute de dealer", toute personne n'ayant pas de source de revenus visible étant un dealer à ses yeux. Malheureusement, il n'est pas le seul à penser ainsi : tout le monde à Taos, au Nouveau-Mexique, est de cet avis. Je suis donc le dealer local officiel, contraint de débouter ceux qui souhaitent m'acheter de la marchandise de contrebande et soumis aux regards méprisants des autres, dealers authentiques y compris, persuadés que je leur vole des parts de marché sous la protection du shériff. (...)

Le problème que pose la compréhension d'Héraclite est qu'on ne l'a pas rangé sur les bonnes étagères. Ce n'était pas un philosophe, mais un poète. Mais on ne peut pas entrer deux fois dans la même reconstitution historique.

 

Pas Sidney Poitier

Le petit homme arriva en se dandinant, grognon et l'oeil chassieux, et s'enquit non sans pertinence "Vous en êtes à combien de semaines ?"
- Cent quatre, fut la réponse de la première voisine.
Information qui fut confirmée par l'assemblée au complet, ma mère y comprise, dont les paroles exactes furent "Beaucoup trop !" Puis elle hurla "Garez-vous les filles ! Deux ans qu'il se forme et le voilà qui arrive !"

Pas Sidney Poitier : mère hystérique, père inconnu, prénom contrariant. Et Noir. Puis riche. Le bordel.

Quand, très jeune, Pas Sidney perd sa mère, il se découvre à la fois une richesse incalculable en actions CNN et un mentor : Ted Turner, le roi des médias. Il grandit sous l'aile de Ted, lequel est un peu gêné de son image de Blanc recueillant un orphelin noir. L'Amérique, quoi.

En grandissant, Pas Sidney apprend vite que son prénom va lui causer souci. Ses petits camarades le prennent pour une provocation, les adultes pour de l'humour ou de la bêtise mal dosés.

Sa vie devient plus facile quand, à la bibliothèque, il se découvre un don pour l'hypnose en autodiacte.

Sa vie se complique quand il commence à réellement ressembler à Sidney Poitier, avec des effets secondaires curieux : un pouvoir évident sur les femmes, et des rêves étranges (voire des passages entiers de sa propre vie) tout droit tirés de la filmographie de l'acteur en question.

En butte à des interlocuteurs qui le trouvent toujours trop noir ou pas assez, il est propulsé de désastres en désastres, peu aidé par ses mentors, Ted Turner et... le professeur Percival Everett : l'un ayant tendance à collapser en permanence, l'autre à lui fourguer des donuts ou de la philo de comptoir.

Comme dans Désert américain, l'Amérique passe ses obsessions au scanner lorsqu'un héros ingénu découvre l'extraordinaire effet de son état sur les autres (la mort dans Désert américain, la couleur de peau dans Pas Sydney Poitier) alors que lui-même se sent simplement... lui-même. Percival Everett a décidément un don pour les cocktails : sensibilité, humour, énergie, poésie, une très belle plume, et toujours un dosage impeccable.

La tunique de glace

Premier des "Sept Rêves", formidable réinvention de la découverte de l'Amérique par les Vikings.

Publié en 1990 (et en français en ce début 2013 grâce à la collection Lot 49 du Cherche-Midi, dont je ne dirai jamais assez tout le bien que je pense), le deuxième roman de William T. Vollmann donnait aussi le coup d’envoi de l’un des projets les plus sainement ambitieux de la littérature contemporaine : décrire, retracer, réinventer, en sept « rêves » (dont quatre sont disponibles en américain, un cinquième étant annoncé pour 2013 – et deux en français, La tunique de glace (T1) et Les fusils (T6)), la mythologie, l’histoire et l’anthropologie de l’européanisation – puis de l’« américanisation » moderne, proprement dite - de l’Amérique du Nord.

Projet insensé, né – comme le dit Vollmann dans un entretien de 1994 – d’une soudaine songerie lors de l’écriture de son Des putes pour Gloria, qui donnait en 1991 le coup d’envoi de sa « trilogie de la prostitution »  - je traduis et synthétise librement cette bribe de discussion : « Après avoir pu vérifier en 1982 lors de mon séjour en Afghanistan (cf. An Afghanistan Picture Show, 1992)) que je n’avais rien compris, malgré mes espoirs, à cette altérité « exotique », comme j’écrivais les nouvelles des Récits de l’arc-en-ciel (1989), j’ai réalisé peu à peu que je ne comprenais rien non plus à l’Amérique… Et là je me suis dit qu’il fallait repartir du début, des origines, de ce qu’il y avait avant tous ces parkings, omniprésents dans L’arc-en-ciel,… et comme plus jeune, j’avais lu plusieurs sagas norvégiennes et islandaises, le point de départ m’a semblé logique. »

Projet pensé dans ses moindres détails, car pour couvrir ces quelques siècles d’expansion des Norvégiens vers l’Islande, le Groenland puis Terre-Neuve (le Vinland), Vollmann développe ce qui deviendra ensuite sa méthode naturelle : lectures exhaustives des textes nordiques existants dont les deux Eddas, en prose et en vers, donc, mais aussi les sagas royales norvégiennes (notamment l’Heimskringla, dont la relecture constitue l’essentiel du livre I, Métamorphoses ou Comment la Tunique d’Ours fur perdue et la Tunique de Glace fut trouvée), les sagas islandaises, le Livre de la Colonisation (de l’Islande) ou encore la saga d’Erik le Rouge, adjonction de récits et de contes issus des cultures inuit (Groenland) ou micmac (Terre-Neuve), malaxage profond de l’ensemble pour résoudre (détourner, imaginer, créer ex nihilo) les incohérences, les non-dits ou les points aveugles, pour parvenir à une histoire ample, souple et cohérente, comme une véritable « tunique de glace » (ce froid intérieur, né essentiellement d’une avidité fondamentale soutenue par un objet technologique, la hache en fer) que les Vikings vont ainsi amener en Amérique du Nord… Le mélange et l’exploitation des sources, ainsi que de nombreux choix faits par William l’Aveugle sont aussi détaillés dans des notes finales abondantes et également captivantes.

Projet magnifique, dans lequel l’histoire, la légende, l’habillage fantastique et purement mythologique, les considérations économiques et technologiques, les interactions et les incompréhensions profondes entre cultures différentes, se heurtent et s’entrechoquent dans des phrases dérivées de celles des sagas, mais considérablement enrichies et questionnées, et rapportées aussi à leurs « traces » contemporaines que l’auteur a tenu à pratiquer en personne et à inclure lorsque nécessaire : paysages arctiques, désolations de la terre de Baffin, brèves anecdotes issues des visites au Groenland, rivages de Terre-Neuve…

Projet baigné de l’humour caustique et tordu de Vollmann, souvent si proche, étonnamment, de celui de Iain Banks : présent dans cette fiévreuse rêverie en tant que « William l’Aveugle », narrateur non fiable s’il en est, aimant à manier à l’occasion une brève et tranchante incise relativisant le propos univoque ou emphatique de tel ou tel personnage légendaire, confessant par avance ses possibles préjugés limitatifs et avouant d’emblée son homérique « mauvaise vue » (qui est aussi celle de Vollmann dans la vraie vie).

Projet éclairant, enfin : à la lecture de cette rugueuse Tunique de glace, l’extraordinaire réussite, l’achèvement pour ainsi dire, que constitue Les fusils apparaît dans toute sa folie et toute sa splendeur désolée. Là, conservant toute cette saveur de langue et de construction inaugurée avec La tunique de glace, mais lui ajoutant le personnage hors norme du capitaine Subzéro, remplaçant les Vikings et leurs haches de fer par l’expédition Franklin, ses conserves avariées et ses fusils, avec des certitudes morales identiques dans leur absolutisme chez les deux types de « découvreurs », Vollmann mène (presque) à son terme la quête entamée ici (même si un ultime rêve, le n°7, qui devrait concerner les Navajos et les Hopis contemporains, reste à découvrir).

Signalons aussi, comme le fait le traducteur Pierre Demarty dans ses notes, que la version française tente de coller au plus près à la musique et au verbe de Vollmann, nourri par les versions anglaises et américaines des sagas, et que l’on n’y retrouvera donc pas nécessairement le phrasé caractéristique et les choix effectués par les traductions officielles françaises des Eddas ou de l’Heimskringla, dominées par les augustes figures de Régis Boyer et de François-Xavier Dillmann.

Au total, une œuvre majeure, foisonnante et multi-dimensionnelle, dont la profondeur renouvelée à chaque chant ne cède à aucun moment devant la pure beauté du récit, et qui confirme – pour ma part – l’admiration pour l’auteur, capable d’écrire un texte pareil comme deuxième roman, à 30 ans…

Et comme le dit William l’Aveugle en guise de préface : Devrais-je faire un seul rêve ou plutôt sept ? - N'importe qui préférerait passer un seul après-midi à se graisser les talons à loisir, afin que de souples ailes puissent y fleurir, lui permettant ainsi d'aller jouer entre les ciels bleus et les toits, mais dans la mesure où je ne pourrais jamais voler, ayant revêtu La Tunique de Glace, La Tunique de Corbeau et La Tunique de Poison, je ne place aucun espoir en de frivoles ambitions. Toute tunique, si chamarrée soit-elle, n'est jamais qu'une camisole ; c'est pourquoi je ne perçois ni n'entends parler d'aucune beauté sinon parmi les nus. - Je vais, cependant, en rêver sept à présent, auxquels correspondent les Sept Âges de VINLAND LE BON. Chaque Âge fut pire que le précédent, car nous pensions chaque fois qu'il était de notre devoir d'amender ce que nous trouvions, rien de ce qui était ne se reflétant dans les miroirs de glace de nos idées. Nous n'en méritions pourtant guère le reproche, pas plus que ne sont repréhensibles les bacilles qui attaquent et détruisent un organisme vivant ; car si l'histoire a un sens (et si elle n'en a pas, alors il n'y a rien de mal à en inventer un), alors notre saccage des arbres et des tribus doit bien avoir quelque utilité. - Qu'il en soit ainsi. Le lecteur est averti que les cartes et frontières ici esquissées sont provisoires, approximatives, douteuses et fausses. Je les ai néanmoins incluses, car, dans la mesure où mon texte n'est guère plus qu'un paquet de mensonges, elles ne sauraient causer beaucoup de tort.

Effacement

Beau roman, faussement simple et léger, de dénonciation drôle du prêt-à-penser culturo-médiatique.

Publié en 2001, le onzième roman de Percival Everett signait un nouveau coup de maître, utilisant avec
habileté narrative, intelligence érudite, et capacité d'émotion intacte, toutes les ressources d'un art aux si multiples facettes.
 

Nourri comme souvent de quelques ferments autobiographiques, nous suivons donc l'afro-américain professeur de
littérature et romancier plutôt confidentiel Thelonius Monk Ellison, spécialiste du structuralisme et de la déconstruction, aimé notamment de toute une intelligentsia française, lorsque, confronté à des besoins d'argent imprévus (du fait de l'assassinat de sa soeur, médecin qui acceptait de pratiquer des IVGs et s'occupait de leur mère, du divorce
ruineux de son frère, suite à la tardive révélation de son homosexualité, et du déclin, donc, de leur mère, qui voit poindre des symptômes manifestes et inquiétants de maladie d'Alzheimer), et ulcéré par le succès médiatique et commercial spectaculaire d'un roman-navet "noir issu du ghetto", alors même que son agent littéraire, résigné, lui
reproche d'écrire du "trop intellectuel" et du "pas assez noir", le romancier écrit en quelques heures un roman "brut de décoffrage" bourré de traits afro-américains caricaturaux, intégralement reproduit dans Effacement, précisément du genre dont raffolent les médias et les éditeurs, et... voit, incrédule, sa supercherie prendre toute la trajectoire d'un énorme best-seller.

Portraits subtils et drôles, dénonciations à la mitrailleuse lourde, mais tout en humour, du "prêt-à-penser" qui irrigue les milieux culturo-médiatiques américains, parcours émouvants sans "pathos" des individus normaux, de cette famille "décomposée" qui s'essaie malgré tout à la vie et à la décence ordinaire qui fut chère à George Orwell : un grand et beau roman, sous les apparentes légéreté et simplicité du propos et du ton.

Le Cœur cousu

« Mon nom est Soledad.

Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d’enlacer et de grandes mains inutiles.

Ma mère a avalé tant de sable, avant de trouver un mur derrière lequel accoucher, qu’il m’est passé dans le sang.

Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir.

Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l’écoulement sableux qui me traverse.

LA TRAVERSÉE

Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert. »

 

Il est peu de romans qui vous happent ainsi dès les premières lignes pour ne plus vous lâcher. Qui empruntent sans a priori, avec la plus grande évidence, les chemins du réalisme magique. Qui parviennent à enluminer le quotidien des dorures les plus étranges.

Le Cœur cousu est de cette race-là.

Narrant les souvenirs de Soledad, benjamine d’une famille dont la mère, Frasquita, a hérité d’une bien mystérieuse boîte à couture, il suit les errances de la lignée des Carasco à travers une Espagne déchirée par les guerres intestines . Et si le décor y apparaît des plus réaliste, tout ici se pare avec un naturel parfait des atours du fantastique et du conte.

Ne vous étonnez donc pas de croiser en chemin un homme qui se prend pour un volatile, un curieux enfant aux cheveux rouges ou une femme au baiser mortel, d’y voir faner la plus magnifique des robes de mariée le jour même de la noce, d’y parier l’avenir d’une femme sur l’issue d’un combat de coq, de jouer une partie de cache-cache mortel avec un Ogre au sein d’un labyrinthe. Ou même, parfois, d’y voir ressusciter les gens...

Il vous suffit de laisser Carole Martinez vous prendre par la main et vous guider. Elle connaît très bien le chemin et vous ne regretterez pas le voyage…

[... et Charybde 1 confirme.]

Désert américain

"Maman, dit Perry, je veux rentrer à la maison.

- Dès qu'on aura trouvé un beau cercueil pour papa, mon chéri, répondit Gloria. Viens regarder le catalogue avec maman."

 

Professeur raté, père et époux médiocre, Theodore Street roule vers son suicide. Si la vie peut se montrer contrariante, la mort l'est encore plus : en chemin, il meurt décapité dans un accident de voiture. Et pour couronner le tout, il revient à lui en pleine oraison funèbre, sa tête recousue au fil de pêche bleu pour le rendre présentable.

S'ensuit alors une série d'événements incontrôlés, où Theodore passe de mains en mains, assiégé par les médias, enlevé par des évangélistes cinglés, décortiqué dans une base secrète gouvernementale, poursuivi par un privé de sa compagnie d'assurance-vie... Car si Theodore peut répondre à la question "Etes-vous bien mort ?" (ça oui), il est incapable d'expliquer pourquoi il parle, se tient debout, peut embrasser sa famille et crapahuter à travers les Etats Unis.

Percival Everett plonge son héros passif et en pleine découverte de lui-même (un lui-même mort légèrement différent du looser vivant) dans des situations nawak les plus totales, sur fond d'Amérique hystérique et parano. Jubilation. Tendresse et Jubilation. Car Theodore a gagné en empathie à son réveil, il peut sentir des tranches de vie des personnes qui l'entourent. Et souvent c'est triste. Des petites vies malmenées à l'origine de la folie ambiante.

Un très chouette roman, extrêmement bien dosé entre ironie et douceur, humour noir et sensibilité.

Du domaine des murmures

 Au jour de ses noces, la jeune Esclarmonde refuse le chevalier que son père lui a choisi et se promet à Dieu. Elle demande à être emmurée vivante, et se coupe une oreille pour être certaine d'être prise au sérieux.

Elle se retrouve donc, selon ses vœux, dans une cellule aménagée dans le domaine paternel.

Là où tout écrivain mettrait un point final à son récit, Carole Martinez débute à peine le sien par cette réclusion volontaire. Sans jamais trancher entre mysticisme et jeu de pouvoir, l'auteur fait de la cellule d'Esclarmonde une caisse de résonance du monde et le pivot de son histoire.

Alors que s'organise le départ aux croisades, les pèlerins affluent vers l'emmurée. Esclarmonde se trouve être une croisée des chemins : entre l'extérieur réel et l'impalpable qui la visite, elle dispense visions spirituelles et conseils de simple bon sens, acquiert une liberté et une influence dont elle n'aurait pu rêver hors de sa cellule.

L’évocation de l’univers des recluses et du respect qui les entourait donne lieu à des scènes étonnantes, montrant à quel point l’unique lucarne leur permettant de communiquer avec le monde devenait un lieu d’échanges, de confessions et mettant également en lumière l’incroyable réseau qui liait entre elles ces femmes emmurées.

Avec une très belle écriture, Carole Martinez peint une épopée dans un huis clos, jouant sur les interstices entre récit historique et conte.

Comme dans le Cœur cousu, le récit est construit autour de personnages féminins magnifiques. Que ce soit Douce, la belle-mère d’Esclarmonde qui cherche à s’imposer dans le domaine familial ou Bérengère dont les atours et la sensualité épanouie sont source de bien des envies, les femmes prennent petit à petit un pouvoir qui échappe aux hommes.

Carole Martinez livre au final un conte cruel qui n’élude en rien la sauvagerie de l’époque et explore jusqu’au bout les motivations de ses personnages, tiraillés entre foi et pulsions dévastatrices. Superbe.

[... et Charybde 3 approuve.]

La folie et la mort

Quatrième roman et révélation d'une stylistique polyphonique au service d'une impitoyable charge politique.

Publié en 2000, le quatrième roman de Ken Bugul rompait avec le cycle des trois précédents, à très forte dominante autobiographique, pour affronter, dans toute sa cruauté, la réalité sociale et politique d'une certaine Afrique post-coloniale.

Ayant puissamment digéré la forme multiple et le recours à des champs stylistiques extrêmement variés, à l'instar des grands aînés Sonny Labou Tansi ou Ahmadou Kourouma, Ken Bugul peut ainsi nous proposer un récit à trois voix (un narrateur et deux narratrices), naviguant entre le réalisme micro-social (dont on la sait capable depuis ses débuts avec Le baobab fou), l'insertion de passages oniriques (où les contes traditionnels astucieusement remaniés prennent une présence et une actualité bien au-delà de leur rôle habituel de parabole), le détournement de discours officiels puisés auprès de divers despotes africains, et enfin la source intacte et caustique d'introspection et de réflexivité apportée par ses personnages principaux, lorsqu'ils se plongent dans les méandres de leurs pensées et de leurs émotions.

Au pays du Timonier, où règnent la corruption, la fausse modernité et l'impasse économique qui écrase et déracine les pauvres, pays désormais rythmé par les discours omniprésents à la radio (qui en devient presque un personnage à part entière), une jeune fille, Mom Dioum, revient au village, désespérée, voulant "renaître" après un terrible échec et une non moins terrible révélation, à la ville où le succès de ses études l'avait conduite. Las, ne parvenant pas davantage à se refondre dans la tradition qu'à digérer l'atroce modernité, elle disparaît, et sa meilleure amie, Fatou Ngouye, et son cousin Yoro devront à leur tour affronter la ville, à sa recherche.

Sous la formidable couche d'écriture aux voix si poignantes, avec leur rage et leur humour, il s'agit d'un récit de désespoir face à une impasse gigantesque, où les personnages, tout au long de leur tragique et brève destinée, devront peu à peu accepter le choix, le seul choix qui se présente au fond à eux : celui entre la folie et la mort, que la psychose corrompue mise en œuvre par les cliques au service du Timonier ne fait que confondre de plus en plus.

Sous sa grande dureté, un livre d'une brillante légèreté.

Tout d'un coup la foule se tut.
Fatou Ngouye n'avait pas bougé et pourtant elle brûlait comme de la paille.
Pas un son n'était sorti de sa bouche.
Rien.
Son corps était devenu comme une statue.
Pour certains qui commençaient à avoir peur, cela rappela les Écritures Saintes, quand la femme de Loth, à qui celui-ci avait demandé de marcher droit devant elle, désobéit et se retourna quand Dieu consum
a Sodome et Gomorrhe.
Le corps de Fatou Ngouye ressemblait à une statue au milieu de ce marché.
Personne n'osa s'approcher de cette statue au ventre dilaté, si dilaté qu'on avait l'impression que quelque chose de terrible allait en sortir.
Il n'y avait plus de traits sur son visage.
C'était une statue sans visage.
Fatou Ngouye finit ainsi sa vie à la grande ville.
Elle qui était venue chercher Mom Dioum dans cette ville, elle faisait désormais partie de cette ville, pour toujours.
Fixée dans la ville.
(...)

Au village tout le monde rêvait d'autre chose.
Et tous voulaient aller à la ville pour faire fortune rapidement.
La débrouillardise était la clé de la réussite, de la survie, sans scrupules, sans morale.
S'en sortir.
S'enrichir.
À tout prix.
Pour des millions de personnes de ces pays maudits du Continent.
Pour ceux qui avaient été un peu à l'école, c'était un atout de plus.
Et puis la ville, c'ét
ait la porte pour le grand exil, là-bas au loin.
L'Italie, les États-Unis ou à défaut la France qui n'était plus la destination de prédilection.
La Thaïlande, le Japon, Singapour, Hong Kong devenaient de plus en plus les pays convoités.
Surtout par ces temps du décret.
La circulation qui devenait de plus en plus dense souhaita la bienvenue à Fatou Ngouye et à Yoro le cousin de Mom Dioum à la ville.
Ils étaient émerveillés.
Par la circulation.
Par les odeurs.
Par le bruit.
Des voitures partout, des cris partout, du bruit partout, des odeurs partout, des tas d'immondices partout, des carcasses de toutes sortes partout.
Des carcasses de véhicules, de motos, de moutons, de chats, ils étaient émerveillés.
Ça pétaradait de partout.
Les gens criaient fort.
Les haut-parleurs déversaient des musiques de toutes sortes à qui mieux mieux.
Sans retenue.
Tout était permis donc à la ville.
(...)

 

La route des Flandres

Cavaliers et prisonniers, matière et mémoire. Chef d'œuvre.

Publié en 1960, le septième texte de Claude Simon fut celui de la reconnaissance « publique » (avec l’obtention du Prix de l’Express cette année-là). C’est avec lui que sa phrase complexe et sa narration déstructurée sont sans doute entrées dans l’histoire littéraire, pour culminer avec le prix Nobel de 1985.

Il est délicat de rendre compte du « propos » de ce texte, même s’il n’est pas du tout aussi difficile d’abord que ce qu’une certaine critique souvent teintée d’anti-intellectualisme se plaît à répandre, l'étiquette "Nouveau Roman" généralement accolée n'y ayant d'ailleurs pas grande signification, en l'espèce.

Une petite unité de cavalerie en 1940, conduite par De Reixach, un capitaine de vieille noblesse, est prise dans la débâcle. Quatre des cavaliers de l’unité, dont le narrateur et un ex-jockey de l’écurie de course de De Reixach, se retrouvent dans le même camp de prisonniers, où prend place un extraordinaire exercice de remémoration à plusieurs voix, remémoration hachée, incertaine, entrecoupée de digressions lorsque le flot de conscience d’un individu s’immisce subrepticement ou brutalement dans la reconstruction collective, remémoration qui voit se mêler, dans le doute, les erreurs, les confusions et les incertitudes, des bribes du printemps 1940, mais aussi des mois qui ont précédé, dans lesquels tient une place prépondérante un triangle amoureux et sexuel entre le capitaine, suicidé ou abattu – on a du mal à le savoir -, sa jeune épouse et le jockey disgracieux, triangle faisant écho, par delà les siècles écoulés, à une mythique histoire, quasiment fondatrice, au sein de la famille De Reixach, ce lointain passé remontant à la surface au hasard des anecdotes, des confidences revenant comme des bulles à la surface, que le récit fragmentaire des quatre prisonniers de guerre exhume peu à peu…

Les phrases magiques, qui peuvent aisément s’étendre sur plusieurs pages, dessinent des arabesques hypnotiques, ancrées dans les bas-flancs du Stalag comme dans ceux des écuries des De Reixach – où le culte des chevaux et de leur débordante animalité prend toute sa place, et construisent une boucle en ruban de Möbius dans lequel le roman lui-même n’est qu’un instant, sans début, sans fin, sans « révélation », démontrant à chaque occasion la difficulté intrinsèque de l’exercice de la mémoire.

Une relecture encore plus passionnante que ma première découverte du texte, il y a presque 30 ans…

Et son père parlant toujours, comme pour lui-même, parlant de ce comment s'appelait-il philosophe qui a dit que l'homme ne connaissait que deux moyens de s'approprier ce qui appartient aux autres, la guerre et le commerce, et qu'il choisissait en général tout d'abord le premier parce qu'il lui paraissait le plus facile et le plus rapide et ensuite, mais seulement après avoir découvert les inconvénients et les dangers du premier, le second, c'est-à-dire le commerce qui était un moyen non loin déloyal et brutal mais plus confortable, et qu'au demeurant tous les peuples étaient obligatoirement passés par ces deux phases et avaient chacun à son tour mis l'Europe à feu et à sang avant de se transformer en sociétés anonymes de commis voyageurs comme les Anglais mais que guerre et commerce n'étaient jamais l'un comme l'autre que l'expression de leur rapacité et cette rapacité elle-même la conséquence de l'ancestrale terreur de la faim et de la mort, ce qui faisait que tuer voler piller et vendre n'étaient en réalité qu'une seule et même chose un simple besoin celui de se rassurer, comme les gamins qui sifflent ou chantent fort pour se donner du courage en traversant une forêt la nuit, ce qui expliquait pourquoi le chant en choeur faisait partie au même titre que le maniement d'armes ou les exercices de tir du programme d'instruction des troupes parce que rien n'est pire que le silence quand,... (...)

L'imaginant donc, le voyant en train de lire consciencieusement l'un après l'autre chacun des vingt-trois volumes de prose larmoyante, idyllique et fumeuse, ingurgitant pêle-mêle les filandreuses et genevoises leçons d'harmonie, de solfège, d'éducation, de niaiserie, d'effusions et de génie, cet incendiaire bavardage de vagabond touche-à-tout, musicien, exhibitionniste et pleurard qui, à la fin, lui ferait appliquer contre sa tempe la bouche sinistre et glacée de ce... (et alors la voix de Blum disant : "Bien ! Donc il a trouvé, ou plutôt il a trouvé un moyen de trouver ce qu'on appelle une mort glorieuse. Dans la tradition de sa famille, dis-tu.

 

120 journées

Il n'est pas évident de parler de ce roman, et d'autres l'ont fait bien mieux que vos libraires préférés. N'hésitez pas à écouter la très belle et très juste chronique d'Alice Abdaloff dans la Salle 101.

Huit adolescents à divers niveaux d'un même collège sont enlevés par quatre adultes, enfermés avec eux dans un Silling qui évoque une briquetterie à l'abandon, une friche industrielle. Les grandes lignes sont annoncées clairement par les adultes : ils seront captifs 120 jours (120 chapitres) pas un de plus, pas un de moins. Entourés d'un violeur pédophile récidivste comme garde-chiourme et d'une mère infanticide comme intendante, ils devront se plier aux exercices auxquels on les soumettra.

Tous les dix jours, Duclos, auteur de pièces radiophoniques, doit intervenir (à distance) pour raconter une histoire aux adultes et adolescents de Silling. L'homme ne croit pas vraiment que son public existe, mais joue le jeu parce qu'il a besoin de payer ses factures, pour sa fille, sa crapote, avec laquelle il vit.

Les trois univers se côtoient, s'immiscent les uns dans les autres, poreux : l'intérieur de Silling, l'extérieur (via Duclos et sa fille), et les histoires qui sont des chapitres à part entière.

Empruntant aux 120 journées de Sodome du bon marquis sa construction et ses grands thèmes, Jérôme Noirez ne réécrit pas Sade. Certes il y a violence et une certaine forme de perversion : humiliation, viol, meurtre ; mais au second plan, souvent en hors champ. En pleine lumière, le corps de l'adolescent comme champ de bataille entre l'enfance et le monde des adultes. Un monde en pleine contradiction, écartelé entre le besoin d'infantiliser et l'injonction "grandis un peu".

Ce champ de bataille est contrebalancé par le "jardin" de Duclos (auteur radio) qui regarde sa fille pousser, au milieu des escargots, préservant leur part d'enfance à tous les deux. 

A mi-chemin, les contes cruels élaborés pour Silling, entre imaginaire flippant et personnages tendres.

Jérôme Noirez n'explique pas les motivations de ses personnages : ni la passivité des adolescents, ni le projet fou des adultes, ni l'origine de certains éléments (comme le jeu vidéo). Chaque chapitre étant une journée, on ne revient pas en arrière, jamais. Si un événement s'est produit dans l'ombre, il y restera. Il ne s'agit pas de comprendre mais de ressentir et de se reconnaître. La grande part faite au sous-jascent, à l'implicite et au hors-champ est un des intérêts majeurs de ce roman.

Comme dans Féérie pour les ténèbres ou Les leçons du monde fluctuant, l'écriture est splendide, et permet ce mélange unique et propre à l'auteur de naïveté et de cruauté à parts égales.