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Coups de coeur

Chamamé

Un road novel de banditisme, rock, brutal, exotique, tourmenté, et très réussi.

Septième roman de l'Argentin Leonardo Oyola, et le deuxième à être publié en français, en 2012, par les formidables défricheuses des éditions Asphalte, Chamamé oscille avec bonheur entre furie nihiliste déjantée et comédie parodique multi-référencée, rappelant donc en effet, comme cela a été abondamment signalé, certains des signes distinctifs de la "manière" d'un Tarantino.

Dans la région argentine des "trois frontières", zone de quasi non-droit aux confins du Brésil et du Paraguay, Chamamé raconte, entrecoupé de multiples flashbacks, l'aboutissement de la collaboration et de la rivalité de deux braqueurs aussi fous et violents l'un que l'autre, Noé - qui se donne volontiers de redoutables airs de prêcheur biblique - et Perro, conducteur hors pair, rocker, amateur insatiable de musique, improbable néo-romantique cultivant in petto sa passion amoureuse impossible entre casses, prisons, bars et prostituées - et narrateur du roman.

Sur un rythme hallucinant où le beat latin metal et rock FM alterne les instants d'une violence inouïe et ceux d'une rêveuse nostalgie, un road novel brutal, exotique, tourmenté, et parfaitement réussi.

Angie Dickinson a fermé un œil et s'est concentrée sur la tonsure de Noé, que l'on distinguait à peine derrière la tête de l'otage. Elle en a également profité pour réduire de moitié la distance qui les séparait. Mais quelle idiote ! Elle s'était sûrement dit : "Tout doucement, j'avance de quelques pas et comme ça je me rapproche de l'autre cinglé", alors que c'était le cinglé en question qui la laissait approcher. Noé dissimulait le pasteur Jimenez dans sa manche, c'était un couteau avec une lame en acier du Brésil de quarante-cinq centimètres de long qu'il avait piqué à un vendeur black de la villa Elisa. En fond sonore, Miguel Mateos participait à la scène en leur infligeant un massacre musical qui dégueulait des hauts-parleurs.

 

[... et Charybde 1 approuve approuve approuve !]

Livre XIX

La première grande fresque historico-mythique de Claro : un régal exigeant.

Publié en 1997, Livre XIX est le premier des grands romans de "mythologie contemporaine" de Claro. Consacré au XIXème siècle, il préfigure de plus d'une manière CosmoZ (2010) couvrant la période 1900-1950 et Tous les diamants du ciel (2012) portant sur 1950-2000.

Incorporant une partie de travaux préalables (ceux consacrés au serial killer du Second Empire, Jean-Baptiste Troppmann), ses 400 pages créent un écheveau complexe, demandant un authentique et bien agréable effort au lecteur, qui doit, dans l'ensemble des "scènes" et "documents" proposés, construire le fil conducteur reliant, en de multiples échos parfois aussi impressionnants que surprenants, la figure centrale de la jument XIX, incarnation du cheval "disparaissant" au cours du XIXème siècle, proie désignée des explosions plus ou moins aléatoires et des équarrisseurs en voie d'extension, aux aérostats, aux gaz de ville, aux machines infernales et aux complots, aux compositeurs classiques et modernes, aux cosaques comme tropisme potentiellement fatal, à Berlioz et à Haydn, ou encore aux inventeurs de panoramas et de dioramas, de photographies et de torpilles, de machines à vapeur et de mélanges détonants ,...

Le jeu entre registres de langage (que ne renieraient ni Rabelais ni David Foster Wallace) peut parfois désarçonner, et il faudra jongler entre notes savantes, procès-verbaux de police, monologues d'illuminés, confessions de psychopathes ou dialogues fictifs entre utopistes pragmatiques et conspirateurs néo-machiavéliens, pour de grands moments de joie lectrice lorsqu'au détour d'une phrase, d'un paragraphe, d'un chapitre, une nouvelle "correspondance" baudelairienne apparaît, ténue d'abord mais prenant peu à peu son essor...

Du grand art, exigeant et salutaire.

Que dirais-tu, lecteur, d'un siècle qui ne soit qu'une litanie d'attentats manqués où chaque machine infernale détrônerait l'orgue dans une messe inédite, d'un siècle bardé d'inventions frauduleuses, de quinquets explosifs, de panoramas disciplinaires, de thérapies ondulatoires, d'émeutes musicales, d'embaumeurs cavaliers, d'assassins vendus aux complaintes, d'expositions n'ayant d'universel que la faculté à se dégrader, de fééries hippophagiques, de brevets littéraires, de feuilletons "livrés" aux incendiaires, de Cosaques fouriéristes ?
Que dirais-tu, lecteur, d'un livre qui, loin d'être le dix-neuvième siècle revisité, n'en soit que l'épreuve inique, la doublure tantôt docte, tantôt farce, où viennent parader quelques "molécules désagrégées", quelques figures catastrophiques ?
De là, ces vignettes artificieuses, rêvées ou dérobées, copiées ou prolongées, achevées ou trahies, lues ou reconnues, mais toutes issues d'une même manie : celle d'un siècle défunt s'épelant, s'inventant à son corps défendant une genèse irascible, des avatars obstinément chevalins, une apocalypse balbutiante.(...)

Un siècle aura suffi pour qu'une nation fasse son deuil de la phlogistique dans le même temps qu'elle écartait les savants de sa rage révolutionnaire, s'abrutisse de gaz au point de ne plus savoir si elle voulait qu'il la portât aux nues factices ou l'aveuglât d'un crépuscule infini, puis se lance à corps perdu à l'heure de son apocalypse dans le rêve du feu grégeois, ce feu mythique dont se servaient les artilleurs musulmans pour effrayer les chevaux chrétiens. (...)

Le panorama encerclait amoureusement le visiteur dans une étreinte panoptique ; le diorama, telle une barricade d'ombres et de lumières, l'écrase de toute sa suffisance. Et Daguerre s'offre même le luxe de disposer entre la toile et le public quelques "accessoires" : chaises d'église, rochers de carton, buissons ardents... La multiplication des plans intermédiaires opère la copulation grotesque du proche et du lointain en sollicitant chez le spectateur un goût du simulacre qu'il croyait réservé au manège social. (...)

A nos pères

Autour, la foule pâle et tremblante comme malade, et la maladie qui l'anime a un nom. Fascination. A deux noms. Douleur et fascination. A trois noms. Sang, douleur et fascination.

Lucius est vieux. Retraité. Seul. Quand il étreint Mona, son amante alzheimer, il tient la mort dans ses bras. A cet âge, le médecin devient une relation trouble, entre dealer et unique ami... Et puis Frank Lahire lui montre un truc, dans le sous-sol d'une boîte de nuit, et lui propose d'en faire partie, lui aussi. Des combats de vieux, sous le regard d'une foule jeune, avide et fascinée.

Un Fight club gériatrique, faisant la part belle à des combats mous et des corps dégénérescents. Où les lunettes sont scotchées à même le crâne, où l'oubli d'un dentier au moment du combat peut se révéler fatal... Et les corps jeunes des filles viennent se coller à celui du vainqueur.

A côté des combats il y a aussi le quotidien, la vieillesse, le corps qui lâche et les sentiments qui fanent. Il y a le business des paris, il y a ces vieux qui acceptent d'entrer dans l'arène ; il y a les enterrements, le médecin, la faiblesse. Comme dans un Rafael derniers jours, le lecteur accompagne un personnage dans son choix de se soumettre à la souffrance et à l'humiliation.

A mi chemin entre la flamboyance d'un Palahniuk et la simplicité de McDonald, le style oscille entre poésie et barbarie. Le rejet permanent des dialogues en fin de chapitre produit un décalage son/image particulièrement réussi : le sens arrive toujours en second, après l'image et (souvent) la douleur. Des chapitres très courts, des phrases hachées de points, produisant ce rythme assez étrange d'une poitrine asthmatique.

"La foule autour d'un cercle de violence. Deux vieillards en caleçons maculés finissent de se faire du mal. Les coups sont secs. C'est étonnant même comme rien ne ressemble à ce qu'on peut imaginer. C'est la première chose que remarquent les nouveaux arrivants. Le bruit de la viande qui claque contre la viande. Il n'y a pas de hurlement de la chair. C'est de la poésie, ça. C'est du cinéma. Des bruitages de films. Mais ce n'est pas la réalité d'un combat. Autour, la foule pâle et tremblante comme malade, et la maladie qui l'anime a un nom. Fascination. A deux noms. Douleur et fascination. A trois noms. Sang, douleur et fascination.L'un des vieillards a des lunettes qu'il fait tenir sur son nez avec du scotch de déménageur. Le scotch lui entoure la tête. Il est ridicule. Il est fini. La foule se moque de lui. Le binoclard pleure. L'autre vieux sur lui. Lui tient la tête et il cogne comme il peut. Un peu partout."

La Capitana

Elsa Osorio découvrit Mika Etchebéhère au milieu des années 80 mais mit près de 20 ans avant de lui rendre hommage par le biais de ce roman nourri de toute la documentation et des témoignages disponibles. Au vu de la stature du personnage, on comprend très vite pourquoi elle a pu être intimidée si longtemps avant d’oser se lancer dans l’aventure.

Le résultat est magnifique. On partage tout au long du roman l’amour et l’admiration que l’auteure ressent pour cette femme remarquable et déterminée.

Celle-ci, née en Argentine, est morte en 1992 à l’âge respectable de 90 ans à Paris après une vie passée au cœur des luttes et révolutions populaires du XXème siècle. Ses convictions anarchistes revendiquées tout en maintenant son opposition marquée au dictat du parti communiste l’ont rejetée dans l’anonymat alors que sa personnalité, son intelligence et son courage avaient tout pour faire d’elle une grande héroïne populaire.

Centrant le cœur de son récit sur les quelques mois de la guerre d’Espagne au cours de laquelle Mika eût la douleur de perdre son époux mais gagna ses galons de capitaine au sein du POUM, l’auteure parvient à donner une épaisseur étonnante à son héroïne tout en lui (re)donnant sa dimension d’égérie. Amoureuse éperdue de son révolutionnaire de mari, militante au sein des organisations et publications anarchistes les plus diverses, combattante des fascistes l’arme à la main ou vieille dame encore verte attendrie par les derniers feux du mai 68 parisien, les multiples personnalités et aventures de Mika Etchebéhère forcent l’admiration et donnent au récit un souffle incontestable.

Elsa Osorio aborde également de manière très subtile toute la difficulté qu’il y a à se retrouver unique « Capitana » au cœur d’un monde d’hommes, tout à la fois mère, sœur, amie et protectrice de ses soldats sans jamais rien céder à l’exigence et au courage qui la portent sans cesse au combat.

Un grand et beau récit épique qui permet aussi – et malheureusement -de mesurer combien notre époque actuelle manque de personnalités de cette trempe et de cette envergure.

« -Ce sont mes enfants mais aussi mon père. Je les protège et ils me protègent. Ils se soucient du peu que je mange, de mon sommeil, ils trouvent miraculeux que je résiste autant ou plus qu’eux aux duretés de la guerre. (…) Et d’une manière plus compliquée, plu subtile, ils sont aussi mon mari. Et moi, leur femme. »

[... et Charybde 2 est résolument d'accord...]

Les frères Sisters

Une TUERIE !

Les célèbres frères Sisters, tueurs de sinistre réputation, sont sur un contrat : abattre un chercheur d'or en Californie. Charlie Sisters a un problème avec l'alcool et la violence, Eli Sisters a un problème avec son cheval et et sa vocation.

Le tandem trace la route tant bien que mal entre Oregon city et San Francisco, laissant derrière eux un sillage de morts et de coeurs brisés (surtout celui d'Eli, en fait). Car si Charlie a la gâchette facile, Eli tombe amoureux de chaque femme qu'il croise, façon coeur d'artichaud de gamin 12 ans.

Leur odyssée rappelle un peu l'univers du film O'brother : les frangins rencontrent tour à tour un homme en larmes, une sorcière, un dentiste en reconversion permanente, un gamin un peu frappé, une ourse rousse, une comptable diaphane, et un paquet de brutes ou chercheurs d'or en devenir...

Si Patrick deWitt a assaisonné son univers sauce western pour cette fois, on y retrouve tout ce qui faisait notre bonheur dans les Ablutions : rêve américain raté, personnages barrés, et ce ton désabusé d'un narrateur qui oscille entre prise de conscience, petits bonheurs et dégoût de lui-même. Et surtout, un humour noir décapant.

A lire. Vite. Une TUERIE, qu'on vous dit !

Tous les diamants du ciel

Un roman éblouissant où LSD et idiot de village révèlent, entre autres, la nature de la guerre froide...

Ce nouveau roman de Claro, publié fin août 2012, poursuit de plus d'une manière le travail magistral de CosmoZ (2010). Là où il s'appuyait sur des icônes mythiques nées avec le XXème siècle (Le magicien d'Oz, 1900) pour construire une étonnante "grille de décryptage" de la période 1910-1950, il utilise cette fois la fameuse "affaire du pain maudit" de Pont-Saint-Esprit (1951) pour réussir un furieux assemblage, dont le LSD constitue le fil rouge, de la guerre froide et de la contre-culture des années 60-70, et proposer ainsi une lecture acide de l'autre demi-vingtième-siècle, le plus récent.

Comme souvent avec Claro, "raconter l'histoire" tiendrait à la fois de la gageure et de l'horrible gâchis, tant il y a merveille à la voir surgir au fur et à mesure de son bain révélateur. Notons qu'il parvient en 250 pages à créer trois personnages majeurs, dignes des plus grandes figures de la littérature : un extraordinaire "idiot du village" (qu'il y ait ou non hommage à Flaubert), une belle rescapée des années psychédéliques, et enfin un manipulateur d'agents secrets, que ne renieraient certainement ni Deighton ni Le Carré.

Notons surtout que l'auteur atteint ici un niveau de maîtrise de la langue, de ses respirations intimes, qui a de quoi vous laisser les yeux brillants et le souffle court sans l'aide d'aucune substance additionnelle. Les résonances entre rythme et vocabulaire parviennent à convoyer des sensations authentiquement polyphoniques au sein d'un même paragraphe, parfois d'une même phrase, que ce soit pour décrire la f!èvre saisissant Pont-Saint-Esprit ou le cynisme des opérations secrètes, en leur conférant de multiples autres dimensions, en continu - dont une étonnante construction en filigrane d'une figure christique... Rare talent.

Ils s'égarent dans leurs propres gestes, prêts à saisir l'ombre d'un fruit oublié sur la table de la cuisine ou le cercle laissé dans l'air par la bouche ; ils courent le long du fleuve en cherchant dans leurs souvenirs un caillou qu'ils ont lancé dans une autre vie et qui, nécessairement, ne va pas tarder à retomber, moins lourd, plus précieux ; ils allument le poste et laissent les récits d'explorations et de couronnements ne former qu'un seul et scintillant poème où des hommes assoiffés d'hymens et de glaciers gravissent des cathédrales de chairs et de dentelles. Ils voient le tracé des os dans le bras replié que le fils dresse entre sa joue et le coup qu'ils hésitent à donner, maintenant que les conséquences défient les causes. Un mille-pattes, parfois, les instruit, complice de picotements qu'ils supposent prémonitoires d'un membre jamais arraché. Les draps sentent le marbre, et dans les cimetières des lueurs étonnantes chantent à tue-tête. Personne, jamais, n'ira sur la Lune, ils le savent, là où les cratères sont pourtant attente, attente pure. (...)

Bien sûr, il s'agissait de travailler pour l'Agence, bien sûr la CIA avait des comptes à rendre, des documents à tamponner, mais comme toute boîte qui se respecte elle possédait un double fond où s'agitaient mille vipères tandis qu'au grand jour quelques colombes apprivoisées picoraient des gaufrettes en battant des ailes pour la galerie. La guerre était froide et les cervelles essorées à trois cent soixante degrés. La vérité était un sérum corsé qu'on sifflait dry, en rejetant sèchement la tête en arrière, mais pas pour voir le ciel, non, juste l'applique lumineuse au plafond, certainement truffée de micros. La propagande prenait un tour chimique, et le moindre Américain se savait susceptible de contracter le virus mandchou. En même temps que libre, l'homme occidental se réveillait potentiel pantin, girouette vouée aux vents de la propagande, hypnotisable à merci.

Que l'on me pardonne cet enthousiasme un rien dithyrambique, mais on tient là une pièce maîtresse illustrant ce que peut (ce que doit ?) être la littérature aujourd'hui.

Moi, Jean Gabin

Un petit morceau d'enfance, d'énergie vive et brute, où chaque interaction familiale est prétexte à une leçon de liberté, où dans les rumeurs luisent des reflets de contes, où les films de Gabin constituent un modèle absolu.

La petite Goliarda a un idéal, il s'appelle Jean Gabin. Il l'accompagne en permanence, guide ses choix, la soutient dans sa fierté farouche, ses réparties vives. Goliarda déambule dans la casba sicilienne interpellée par les uns ou les autres, en quête d'argent pour réparer une dette d'honneur.

Goliarda Sapienza est issue d'une famille anti-fasciste de la Sicile des années vingt, en butte au pouvoir et à la mafia. Famille atypique, recomposée, appartenant aux grandes causes avant tout. Elevée principalement par des grands frères qui lui font lire Diderot ou Voltaire, Goliarda côtoie également des repris de justice, engagés comme domestiques par son père.

Mais ce contexte étonnant, qu'on devine violent par moments, n'apparaît qu'en filigrane, gommé par la focalisation de Goliarda sur les détails propres à l'enfance : les films de Gabin, les rues de la casba de lave et la figure mystérieuse de son Architecte, ou encore le don d'un marionnettiste...

Emporté par le point de vue d'une fillette exaltée, en butte à des personnages improbables (et pourtant probablement réels, comme Zoé, cette nonne du crime, qui porte un couteau entre ses seins) le lecteur n'a pas le choix, il doit y croire et danser avec elle sur le fil de la vérité et des rêves enfantins.

Si le récit ne s'étend que sur quelques jours, Goliarda Sapienza prend son temps, digresse, explique, reprend, en un va-et-vient narratif un peu foutraque et adorable.

Le lecteur en sort remué par l'énergie incroyable de cette petite fille, habité par ses grands mots, et un peu amoureux de Gabin. Au fonds.

 

« Mais quante est-ce qu'y dorment chez toi, jamais ? »

« Les gens actifs, plein de vie, sveltes et vifs, bref en un mot, antifascistes, dorment peu et ne s'ennuient jamais. »

Avec cette réponse je laissais bouche bée petits et grands conformistes de l'immeuble de la via Pistone et si quelqu'un de plus hardi osait répliquer, alors la lame de ma canne-épée verbale sortait de son fourreau de bois pour un coup de griffe :

« Nous ne vivons pas d'une rente bourgeoise, nous ! et nous ne permettons pas que le Duce ou un saint quelconque s'occupe de nous. Essaie de vivre libre, toi, et tu verras le temps qu'il te reste pour dormir. »

Rue des voleurs

De Tanger à Barcelone, un adolescent arabe. Fuite, espoir, résignation. Justesse.

Le nouveau roman de Mathias Énard, paru fin août 2012, retrouve le pourtour méditerranéen qui enchantait Zone et les civilisations arabes familières à l'auteur, dans un ambitieux récit à la première personne, néanmoins non dépourvu d'astuces.

À travers le regard de cet adolescent de Tanger, déchiré entre poids des traditions, omniprésence du fait religieux, aspirations simplement humaines et désirs mondialisés, connecté au monde, aux illusions marchandes de l'Occident comme aux révolutions du printemps arabe en risque de rapide désenchantement, via wifis et cybercafés fragiles, Mathias Énard nous offre (car c'est bien d'un cadeau qu'il s'agit ici) une peinture brutale aux accents terriblement justes.

Flottant, dans un court périple qui semble pourtant logiquement interminable au narrateur, de Tanger à Barcelone, en passant par Algésiras (et son ferry bloqué en zone hors douane pour impayés de l'armateur) et une brève excursion, pleine d'espoir, à Tunis, le récit se heurte violemment au sang aléatoire, au sexe incertain et aux murs érigés autour de tout espoir des laissés pour compte de la mondialisation, renvoyés de fait à leur statut de braconniers, de "voleurs", métaphoriques ou non.

Se taillant un chemin terriblement étroit entre culture arabe classique et langue française issue de la Série Noire (belle astuce narrative, au passage, pour disposer d'une langue savoureuse et sans doute plus accessible au lecteur que le féroce flot de Zone), entre amour sincère, fantasme et incommunicabilité, entre quête légitime et résignation inévitable, le narrateur ira ainsi, à Barcelone, jusqu'au bout de la paranoïa secrétée à chaque page par le spectre de l'extrémisme religieux qui hante plus que jamais cette Méditerranée tentant de se "libérer"...

Un nouveau livre (presque) indispensable, donc.

Il y avait quelque chose que je ne comprenais pas : l'Europe admettait-elle qu'elle n'avait pas les moyens de son développement, que ce n'était qu'un leurre, qu'en fait l'Espagne était un pays d'Afrique comme les autres et tout ce que nous voyions, les autoroutes, les ponts, les tours, les hôpitaux, les écoles, les crèches, n'était qu'un mirage acheté à crédit qui menaçait d'être repris par les créanciers ? Tout disparaîtrait, brûlerait, serait avalé par les marchés, la corruption et les manifestants ? Si c'était le cas, beaucoup finiraient rue des Voleurs ; beaucoup allaient déchoir, changer de vie, mourir jeunes, faute d'argent pour se soigner, perdre leurs économies ; leurs enfants hériteraient d'un coup de pied au cul, n'iraient plus dans de belles écoles, mais dans des granges où l'on se serrerait autour d'un poêle à bois - personne ne voyait cela. Il fallait venir de loin pour imaginer ce qu'allait être cette transformation, venir du Maroc, venir du Cheikh Nouredine, venir de Cruz et de ses cadavres.

[... et Charybde 1 approuve.]

Le sermon sur la chute de Rome

Bar de village corse et sermon civilisationnel moyenâgeux pour un cocktail de très haute volée.

Paru en septembre 2012, le sixième roman de Jérôme Ferrari (dont je n'avais jusqu'ici rien lu) fait partie de ces livres dont le propos apparent peut appeler d'abord une certaine incrédulité : il nous parle en effet du bar d'un village corse, contemporain, et d'un sermon de Saint-Augustin, en 411, dont j'avoue avoir été d'abord peu sensible aux côtés excitants... Il fallut une belle présentation Actes Sud aux libraires en juin 2012, et le conseil amical de Claro ("Vas-y, n'hésite pas, c'est vraiment bon") pour me convaincre de lui donner sa chance...

Je ne le regrette pas : en 200 pages, à son tour, Jérôme Ferrari nous montre ce que peut la littérature. Les grands-parents, parents et enfants de ces familles corse et corse "d'adoption" dessinent une puissante fresque où les vertiges de l'ambition et du manque d'ambition, comme seuls moteurs vitaux, se disputent tour à tour la vedette, en un tourbillon serré de chances, d'occasions, de fatalités et de renoncements. Sombre certes, discrètement poignant, fréquemment très drôle, mine de rien, dans ses démonstrations de stupidité humaine et d'ironie du sort, le roman exploite à la perfection une langue impeccable aux ressources très variées, pour réussir à "poser" en conclusion le fameux sermon de l'évêque d'Hippone sur ce que veulent dire "empire" et "civilisation", comme une nécessité.

De somptueux morceaux de bravoure, au fil des histoires, renforcent encore le plaisir méditatif de cette lecture : lutte contre des maladies tropicales, vertus de l'archéologie, malédictions gestionnaires d'un bar de village, ou encore glissements inévitables du commerce au banditisme, les occasions de sourire, de rire et de s'émerveiller foisonnent. L'une des belles surprises de ce mois de septembre 2012, donc.

Libero avait d'abord cru qu'on venait de l'introduire dans le cœur battant du savoir, comme un initié qui a triomphé d'épreuves incompréhensibles au commun des mortels, et il ne pouvait pas s'avancer dans le grand hall de la Sorbonne sans se sentir empli de la fierté craintive qui signale la présence des dieux. Il emmenait avec lui sa mère illettrée, ses frères cultivateurs et bergers, tous ses ancêtres prisonniers de la nuit païenne de la Barbaggia qui tressaillaient de joie au fond de leurs tombeaux. Il croyait à l'éternité des choses éternelles, à leur noblesse inaltérable, inscrite au fronton d'un ciel haut et pur. Et il cessa d'y croire. Son professeur d'éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique qui traitait les textes avec une désinvolture brillante jusqu'à la nausée, assénant à ses étudiants des considérations définitives sur le mal absolu que n'aurait pas désavouées un curé de campagne, même s'il les agrémentait d'un nombre considérable de références et citations qui ne parvenaient pas à combler leur vide conceptuel ni à dissimuler leur absolue trivialité. Et toute cette débauche de moralisme était de surcroît au service d'une ambition parfaitement cynique, il était absolument manifeste que l'Université n'était pour lui qu'une étape nécessaire mais insignifiante sur un chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision où il avilirait publiquement, en compagnie de ses semblables, le nom de la philosophie, sous l'œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée, Libero ne pouvait plus en douter, et il était comme un homme qui vient juste de faire fortune, après des efforts inouïs, dans une monnaie qui n'a plus cours.

[... et Charybde 3 approuve.]

Moulins à paroles

Une succession de portraits à l'humour grinçant, brossant très rapidement des existences comme on carotte des sols : un extrait suffit à tout saisir.

Les monologues se lisent comme des nouvelles à la première personne. Six femmes et un homme bavardent, se racontent, se mentent. Des personnages ordinaires très middle class anglaise, des petites vies étriquées très comme il faut, et des petites choses laides sous le verni : alcoolisme, maladie, vieillesse, ennui, inceste...

L'humour naît du décalage entre la vision qu'ont les personnages de leur propre vie et ce que le lecteur découvre peu à peu sous le bavardage polissé. Du véritable humour anglais, qui grince et qui fait mal.

Une frite dans le sucre ouvre le recueil, on hésite un moment pour savoir si Graham est un vieux garçon psychopathe ou vaguement attardé. En fait non, probablement ni l'un ni l'autre, quoi qu'en pense sa maman.

Un lit parmi les lentilles décrit par toutes petites touches l'alcoolisme de Suzanne, femme de pasteur anglican qui n'en peut plus de baigner dans la bigoterie paroissiale : "C'est déjà assez dur avec George alors qu'est-ce que ce serait si j'avais épousé Jésus." Et son amour adultère comme un vrai beau morceau dérobé à la vie.

Miss Rudock, la femme de lettres, passe son temps à observer/récriminer/dénoncer ses voisins, ses élus, des inconnus. Miss Rudock qui, contre toute attente, s'épanouit finalement en prison, où elle se découvre des talents, des amies, un chez-elle.

Leslie, dans La chance de sa vie, raconte son premier vrai grand rôle au cinéma. Pleine d'énergie, elle s'acharne à lancer sa carrière, à "incarner" totalement son rôle et à "creuser" son personnage. Sauf que...

Vous croiriez jamais que cette robe a pas été faite exprès pour moi. J'ai dit à Bob le costumier : "C'est mon sosie cette fille". "Non, ma chérie, il a dit. C'est toi sa doublure, à cette conne."

Continuer comme avant est peut-être la nouvelle la plus noire du recueil : Muriel vient de perdre son mari. Sous la dignité du deuil, et l'affairement de la maîtresse de maison pour qui toutes les petites choses doivent être parfaites, on voit apparaître le pillage de l'héritage par le fils et le probable inceste entre le défunt et la fille attardée. Attardée ou traumatisée ? 

N'allez pas imaginer que c'est une histoire tragique. Je ne suis pas une femme tragique. Ce n'est pas mon genre.

Dans Un bi-choco sous le sofa, Doris, 75 ans, gît dans son salon. Elle a voulu faire la poussière et elle est tombée. L'occasion de faire un peu le point, de repenser au bébé qu'elle n'a pas eu, à son mari défunt, à Zulema qui ne fait la poussière qu'à moitié...

Une femme sans importance, le monologue qui clôt le recueil, est à la fois le plus énergique et le plus mélancolique : Peggy, la cinquantaine impayable, fait rire tout le monde autour d'elle. De la cantine aux toilettes de la compta, de ses collègues aux médecins, aux infirmières, aux autres malades. Et puis la maladie finit par lui manger son énergie, son rire, sa bonne humeur.

Je suis pas du genre à courir chez le docteur toutes les cinq minutes. L'autre jour, le docteur Copeland me l'a dit d'ailleurs : "Mademoiselle Schofield, si tous mes patients venaient me voir aussi souvent que vous, je pourrais mettre la clef sous la porte." On a ri.

Bref, c'est piquant, doux, amer, et drôle, tellement drôle...