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Coups de coeur

Enig Marcheur

Mère veillement songe heure. À lire absolument.

Publié en 1980 en tant que science-fiction de genre, après sept ans d’écriture durant lesquels Russell Hoban survécut essentiellement grâce à ses écrits pour la jeunesse, aussitôt reconnu dans le milieu spécialisé par une nomination au Nebula 1981, puis par les prix John W. Campbell et 1982 et de la SF australienne en 1983, Riddley Walker explosa alors en quelques années en « littérature générale », devenant objet d’intenses études universitaires et quasiment « classique instantané », avec un statut envié mais ambigu d’objet littéraire extrêmement exigeant, élitiste, …et réputé presque intraduisible, du fait de sa profonde expérimentation sur la langue.

À titre personnel, c’est Iain Banks qui me le fit découvrir en 1995, quand dans une discussion sur rec.arts.sf.written, fabuleux newsgroup internet de cette époque de réseau balbutiant, il indiqua aux fans présents l’influence majeure sur lui de Russell Hoban, aux côtés d’Alasdair Gray et de Mervyn Peake, pour The Bridge et pour son hommage Feersum Endjinn, bien sûr, mais pas seulement.

C’est cette barrière de la traduction « impossible » qu’ont fait sauter, en français, en novembre 2012, l’éditeur toulousain audacieux Monsieur Toussaint Louverture et le traducteur inspiré Nicolas Richard, quelques mois seulement après le décès de l’auteur (décembre 2011). Le défi était de taille, car dans cette campagne du Kent anglais post-apocalyptique (« environ 2 500 ans » après les massives explosions nucléaires), le jeune Enig Marcheur et ses compagnons d’infortune, vivant un nouveau néolithique au milieu des héritages et des déchets, ne disposent que d’un langage bien frugal, lointain souvenir de l’anglais pré-Apocalypse, essentiellement oral et phonétique, dont la première phrase du roman livre la tonalité : I gone front spear and kilt a wyld boar he parbly benn the las wyld pig on the Bundel Downs devient ainsi Le jour de mon nommage pour mes 12 ans je suis passé lance avant et j’ai oxi un sayn glier il a été probab le dernyé sayn glier du Bas Luchon.

Ce court récit (280 pages), à la lenteur étudiée et rendue obligatoire par cette langue particulière, doit beaucoup sur le fond – ce que Russell Hoban reconnaissait bien volontiers - au Cantique pour Leibowitz (1959) de Walter Miller, au sein du genre science-fiction, pour la manière dont bribes et reliques du temps jadis, subverties par la perte de la mémoire collective et par le manque de repères, sont devenues des objets « magiques » aussi révérés qu’incompris. Le seul texte en langue « classique » de tout le livre, un commentaire du tableau de Saint-Eustache trônant dans la cathédrale de Canterbury, est ainsi à lui seul un morceau de bravoure, un moment hallucinant de vertige, comique et tragique, sur la glose et sur l’exégèse, sur la fragilité de la signification surtout. St est la bréviation de steuplé. Et la figure légendaire culminante d’Eusa, mêlant le saint chrétien et le progrès scientifique incarné par les anciens « USA », nous invite tout au long du roman à une méditation ambiguë sur la manière dont la science imprègne, ou non, le corps social… Pour l’anecdote, on notera que Riddley Walker fut aussi le livre le plus encensé de l’histoire par la critique du… « Bulletin of Atomic Scientists » !

La traduction a aussi traité avec brio le fait que trois autres références majeures et implicites du roman, le pouvoir de création/formatage linguistique de l’Anthony Burgess d’Orange mécanique, l’ensauvagement du William Golding de Sa Majesté des Mouches, et le vecteur populaire du théâtre de marionnettes traditionnel de Punch et Judy, sont a priori moins familières au lecteur français (même avec le film de Kubrick pour la première) qu’au lecteur anglo-saxon. C’est en replongeant dans les racines de la Commedia del’Arte et du personnage de Polichinelle que Nicolas Richard a su trouver les mots justes (et pourtant fidèlement trafiqués) pour rendre l’étrange prégnance politique et culturelle des marionnettistes, à la fois conteurs, prêtres et fonctionnaires – et peut-être à terme possibilités de nouvelles émancipations - dans la désolation d’ Enig Marcheur.

La réflexion implicite sur la manière dont la langue forge l’esprit qui l’utilise, thème cher au Samuel Delany de Babel 17 et au Ian Watson de L’enchâssement irrigue ce récit, dans lequel un effort important de collation des indices et d’interprétation est demandé au lecteur, beaucoup plus que ce que à quoi nous sommes en général habitués. Cette tâche, ardue et formidablement gratifiante in fine, est toutefois largement facilitée par la lenteur de lecture imposée par ce langage distordu qui exige de notre part une sub-vocalisation presque permanente (en tout cas, au moins durant les cinquante premières pages, le temps de (re)créer une certaine habitude), et par les mots familiers, comme éclatés, tripes à l’air, par la catastrophe – dont les composants possibles ainsi brutalement mis à nu emportent leurs propres connotations, qu’elles soient poétiques ou au contraire précises – ce qui ne constituait pas le moindre défi pour la traduction ! N’oublions pas au passage, même si cela nous apparaît avec une certaine incrédulité, qu’Enig, dans ce monde, est… un lettré, instruit par son père dont le rôle impliquait une certaine maîtrise du langage écrit et oral, quand bien même les livres n’existent-ils plus…

Nous avons bien là, magnifiquement rendu en français, un chef d’œuvre, capable de transformer son lecteur, où, selon la belle formule de John Mullan dans le Guardian, « le narrateur porte l’ensemble de son monde dans sa phrase »,... et invite ainsi le lecteur à un « mère veillement songe heure » de tous les instants.

[... et Charybde 1 est bien d'accord.]

Haïti noir

Tenter d'arracher de l'espoir et du rire intérieur à la misère, à la corruption et aux illusions...

Publié en 2011 en anglais et en 2012 en français, ce nouveau recueil fruit de la collaboration entre les New-Yorkais d'Akashic Books et les Françaises d'Asphalte est un nouveau cru très réussi dans ce concept présentant à chaque fois une vingtaine de nouvelles bien noires sur une ville (ou un pays, lorsqu'il est relativement "petit" comme c'est le cas d'Haïti).

Parmi les 18 nouvelles ainsi sélectionnées par Edwige Danticat, cinq ont largement retenu mon attention et sept m'ont franchement enthousiasmé.

On goûtera ainsi les risques des mauvaises fréquentations adolescentes dans l'enlevée Au bout de l'arc-en-ciel (M.J. Fievre), le combat quotidien pour la survie quand sont alliées pauvreté, petits boulots improbables et trafic de drogue dans l'enjouée mais rude Vingt dollars (Madison Smartt Bell - considéré ici à raison comme une sorte de "Haïtien d'adoption", depuis son monumental triptyque romanesque sur l'indépendance du pays et sa biographie romancée de Toussaint Louverture), la violente présence des très riches au sein de la misère environnante, et certaines de ses conséquences, avec la tragique Rosanna (Josaphat Robert-Large), le rôle social et psychologique du vaudou comme refuge face à l'injustice et au crime du plus fort, dans l'étonnante Maloulou (Marie Lily Cerat), ou enfin la lumineuse et tragi-comique incursion dans les trafics en tous genres pouvant prendre place entre l'île et la Floride, avec Le Léopard de Ti Morne (Mark Kurlansky - autre Haïtien d'adoption, en tant que journaliste américain spécialiste du pays).

Sept nouvelles se haussent donc avec bonheur au-dessus du lot : la gestion très particulière et néanmoins ritualisée de la disgrâce des policiers trop curieux, dans L'auberge du Paradis (Kettly Mars), le fantastique déroulé à rebours, accéléré et magique, du destin cruel d'une petite fille de pêcheur, dans Claire Lumière de la mer (Edwige Danticat), la magnifique tentative d'un policier pour mener une enquête criminelle sans céder aux conseils gentiment corrupteurs, dans l'ironique Carrefours dangereux (Louis-Philippe Dalembert), une bien étrange exploration de la folie dans Blues pour Irène (Marvin Victor), une formidable fable du déracinement et de la vengeance glacée dans L'ultime département (Katia D. Ulysse), une manière plus contemporaine de traiter de ce déchirement entre culture traditionnelle, locale, et modernité américanisée, avec la quête personnelle de Hall de départ (Nadine Pinede), et enfin, la sublime marche triomphale et cruelle pour réparer l'injustice subie, avec l'énorme La Merci au portail (Marie Ketsia Theodore-Pharel).

Un recueil qui fouille Haïti au cœur, qui retourne sans hésitations ses terres les plus noires, qui y saisit les drames intimes, les espoirs fugaces ou les espaces libres arrachés avec tant de peine à la misère, à la corruption, aux illusions, anciennes ou modernes, en laissant toujours un discret espace au rire intérieur, même désespéré. Une lecture à recommander sans aucun doute.

Deux semaines plus tard, la police avait découvert que ma fille s'appelait elle-même Irène Gouin, qu'elle était un peu barjot, mais très belle, pourtant, m'avait soufflé un agent sur un ton de regret. C'est à dater de ce jour-là qu'était arrivé l'inspecteur Joseph, avec ses questions, sachant que j'avais eu une liaison avec Jimmy, et que Jimmy n'était pas seulement mon mort, mais celui de tous les habitants du Bel-Air qui l'avaient aimé et haï. C'était un mort public, lui avais-je dit de prime abord, sifflant entre mes dents. Un mort dont sans cesse les gens parlaient, cherchant en lui avec force proverbes et métaphores la part de l'ange et du démon, annulant notre histoire et celle, ancienne, poussiéreuse, de toutes les autres femmes aussi, sachant que de lui il ne me restait qu'un vague souvenir de draps en fouillis moites de sueur et d'haleine de vieilles paroles chuchotées. Ainsi toute histoire est faite, avais-je conclu, me disant en pensée que Jimmy avait peut-être eu une belle mort, sur le point de jouir, agrippé à la croupe de la meurtrière, beuglant. (in "Blues pour Irène")

 

Last & Lost : Atlas d'une Europe fantôme

Quinze briques de poésie et d'étrangeté venues des confins abandonnés de l'Europe...

Un livre étonnant : 15 textes, 15 auteurs, 15 photographes pour plonger dans les "confins" abandonnés de l'Europe : Vardo (village le plus oriental de Norvège), Virbalis (en Lituanie, ancienne gare gigantesque de la frontière russo-prussienne), Glaisin Alainn (théâtre amateur de plein air à la pointe Sud-Ouest de l'Irlande), la côte anglaise du Suffolk qui disparaît peu à peu dans la mer du Nord, Broustoury en Ukraine (la "Transcarpathie" à l'intersection de l'Ukraine, de la Roumanie, de la Hongrie et de la Pologne, Ada Kaleh (île engloutie par le lac du barrage des Portes de Fer sur le Danube), Boliqueime (terres désolées de l'Algarve), Corleone (en Sicile, après les tentatives de réforme agraire), Döllersheim (en Autriche, le plus grand champ de tir de la Wehrmacht), Kapoustine Iar (en Russie, près de l'ancienne capitale de la Horde d'Or), Hohenlychen (ancien sanatorium nazi), Tirana en Albanie, Rasa en Croatie , Progradec en Slovaquie, et enfin Amsterdam et ses ports "abandonnés et reconquis".... 15 briques de poésie et d'étrangeté !

Un exemple entre autres, à propos du terre-plein de théâtre de Glaisin Alann : Là où l'on danse, disait mon ami, il faut au moins avoir de la place. De ...la liberté de mouvement. Quiconque entrave cette liberté n'est pas seulement un ennemi de la scène et de l'art en général, il est son propre ennemi. Le missionnaire de Kerry et le recruteur de l'IRA ont été tout simplement absorbés par la foule, la musique, les rires. Les danseurs continuèrent à s'étreindre et à s'embrasser, et ce que l'homme du Nord accomplit n'offrait même pas matière à rumeur.

Un univers émietté qui devrait rappeler comme des souvenirs venus d'ailleurs à toutes celles et ceux qui fréquentent Yirminadingrad...

Le temps du rêve

Un cataclysme subtil orchestré de main de maître par un Norman Spinrad au sommet de sa forme.

Publié en novembre 2012, Le temps du rêve est le troisième ouvrage de Norman Spinrad, après Il est parmi nous et Oussama, à être paru D’ABORD en français, avant de trouver, le cas échéant, son éditeur américain. Une situation rare, qui mérite au passage un hommage à l’audace de l’éditrice de Fayard, Lilas Seewald, en la matière.

De quoi réjouir en tout cas le lecteur français, car l’auteur nous livre ici son meilleur titre depuis très longtemps, associant l’intelligence pénétrante qui est souvent sa marque de fabrique, comme dans Il est parmi nous (2009), Bleue comme une orange (1999) ou encore Le printemps russe (1991), pour n’évoquer que des romans écrits ces vingt dernières années – mais développant de surcroît ici une densité d’écriture, une maîtrise précise et concise de la langue qui renvoie cette fois à des textes plus anciens tels Rock Machine (1987) voire son mythique Jack Barron et l’éternité (1969).

Racontée entièrement à la deuxième personne, dans un choc narratif qui n’a rien de gratuit, l’expérience que vous allez vivre est celle de la Dreammaster 301, la première machine à rêver opérationnelle, qui vous permet – enfin ! – de vivre des rêves choisis et performants, plutôt que d’être livré aux aléas de votre inconscient individuel…

Sans aucune explication dissertative (car l’un des grands charmes de ce roman est son caractère direct, brut : l’intégralité de l’effort d’interprétation et de mise en perspective y repose sur le lecteur, abandonné, seul, face à sa bénéfique machine – si l’on excepte l'assistance automatique intégrée au logiciel...), la procédure même du rêve immersif rappellera bien entendu certains thèmes dickiens parmi les plus durs, de l’infiltration / pollution irrépressible du Dieu venu du Centaure au partage pour le moins risqué de Au bout du labyrinthe (qui se trouve être aussi l’un de mes romans préférés de Philip K. Dick).

Deux interrogations majeures parcourent – me semble-t-il - tout le texte, comme un filigrane plus ou moins apparent selon les moments. Une première question est flagrante, sur le pouvoir de l’énergie marchande, quasi désespérée, se lançant à la conquête de nouveaux (derniers ?) espaces imaginables pour l’ « entertainment » commercialisable. Une deuxième question est plus insidieuse, et d’une certaine manière beaucoup plus dérangeante, celle de la force des archétypes collectifs contemporains qui forment la « pop culture », imprégnant tout un chacun de cet « inconscient post-moderne », si bien analysé par Fredric Jameson, si magnifiquement malaxé par les auteurs magiques que peuvent être Rodrigo Fresan, Tommaso Pincio, Claro, Arkady Knight, Jean-Marc Agrati, ou bien sûr, Thomas Pynchon. Force ludique le plus souvent, critique parfois, mais dont l’aspect délétère méritait d’être… plus amplement testé !

Voici donc un cataclysme subtil orchestré de main de maître par un Norman Spinrad au sommet de sa forme, à 72 ans, et finement traduit par feu Roland C. Wagner et par Sylvie Denis.

***

"Le Maître des Rêves vous propose un choix de deux cents rêves tirés de la mythologie, de l'histoire, de la littérature et du grand écran", ronronne une voix féminine pleine de charme. "D'autres seront bientôt disponibles dès que nous aurons obtenu de nouveaux droits d'adaptation pour cette forme de loisir ultime, et que notre équipe sans cesse croissante de sorciers du Temps du Rêve les aura produits." (…)

« Bienvenue dans le Temps de votre Rêve ! clame Sigmund Marx. Bienvenue dans les rêves dont vous avez toujours rêvé ! Grâce au DREAMMASTER 301, vous pouvez faire les rêves que vous désirez, et non plus subir les conséquences du poulet caoutchouteux de la veille ou des potins de votre mère juive. » (…)

« Ne pleurniche pas comme une dégonflée de mauviette ! » aboie le conducteur d’une voix de sergent instructeur à Paris Island. C’est Schwarzie le Gouverneur, dans son costume de Sergent Slaughter, un cigarillo entre les dents. « Tout homme qui ne porte pas de sous-vêtements féminins rêve de Gloire ! Sois un samouraï, fiston ! » (…)

"– Et tu vas me dire comment arranger ça, hein ?
– Qu’est-ce qui te fait penser que j’en sais plus qu’Edgar Rice Burroughs, les phallocrates qui ont écrit la Bible ou Siegal et Shuster ? Nous étions à peine descendus des arbres que nous tentions déjà d’atteindre le palais de la Liberté. Le chemin est barré par les pires monstres que tu puisses imaginer, et d’autres auxquels je te conseille de ne même pas penser – les serpents et les marchands d’huile de serpent, les Guides suprêmes et l’Inquisition espagnole, les Capitaines Ego et les Fantômes dans ta Machine, la cabale du mont Olympe et les salopes castratrices, la Créature de la Latrine verte et les Gargouilles de l’Inconscient collectif – et si jamais quelqu’un l’a atteint, il n’a pas posté la carte sur Google. Chacun doit en trouver soi-même le chemin."
(…)

« Écoute-moi, ma jolie, écoute-moi bien : quand je te libérerai, tu flotteras comme un papillon. » Elle produit quelque chose comme un billet d’avion dans une pochette dorée. « Le moment est venu de voler, bouge tes fesses et prends ta carte Grand Voyageur. Tu pars pour un tour du monde, ouvre grand les yeux ; quand tu reviendras, tu pourras faire un bon gros voeu. Demande la Lune, un petit ami ou une réserve à vie de tartes à la crème zéro calorie. » Tu prends le billet et… Tu es un papillon. Un monarque orange vif et noir voletant au-dessus des danseurs, tu tournoies, tu tourbillonnes, tu danses dans les airs au son de « Lucy In the Sky With Diamonds ». Pas de diamants dans le ciel du gymnase du lycée, mais ta marraine la fée est là-haut avec toi, une fée Clochette rasta de Woodstock planant sur des ailes irisées de libellule. « Le bon karma te fait grandir, la scoumoune rétrécir, tu touches la terre ferme, c’est la claque, voire pire. Il y a toujours un piège, alors voici le truc, ma belle : comme un pilote de l’Air Force, tu dois mériter tes ailes. » Tu es haut dans l’Immensité bleue, minuscule papillon décrivant des cercles devant un gigantesque arc-en-ciel sous lequel un million d’oiseaux-mouches filent en tout sens, tels des hélicoptères de dessin animé. « C’est parti, fais de ton mieux, le moment de voler en solo est venu. Je ne peux pas te jeter aux chiens sans rime ni raison, alors cette fois c’est sur le compte de la maison. » (…)

Le dernier lapon

Premier roman d’Olivier Truc, Le dernier Lapon nous plonge d’emblée au cœur d’un monde et d’une culture pour le moins particuliers.

Klemet et sa jeune partenaire Nina travaillent en effet en Laponie… à la police des rennes. Chargés de régler les litiges entre éleveurs et de veiller au respect des règles très spécifiques liées à l’élevage des rennes, ils sont sans cesse confrontés à un microcosme tout à la fois nourri d’une histoire séculaire et confronté aux réalités plus immédiates de la rentabilité et de la mondialisation.

Le jour même de la fin de la période de nuit polaire, un très vieux tambour shaman est volé au musée auquel il venait tout juste d’être restitué. Symbole d’une culture et d’une histoire largement bafouée par les sociétés modernes, sa disparition provoque aussitôt de vives tensions et fait resurgir de manière étonnante des événements oubliés depuis des décennies…

 

D’emblée, le pari du polar ethnologique est gagné. Si le risque est toujours grand de se retrouver devant un décor de carton-pâte aux vagues relents exotiques, le roman nous plonge dans la culture lapone dès les premières pages pour n’en plus ressortir. La dureté et la beauté des paysages, la richesse de cette culture millénaire nourrissent le récit et c’est peu dire que l’auteur maîtrise son sujet. Certains personnages (Aslak en particulier)  recèlent une altérité tout à fait fascinante par rapport à nos canons occidentaux.

Olivier Truc a également l’intelligence de centrer son intrigue sur un élément symbolique très fort et très particulier de cette société, éloignant ainsi Le dernier Lapon des sentiers battus. Pour le reste, le récit est mené de main de maître avec son lot de rebondissements soigneusement dosés et une montée en puissance digne des très bons écrivains du genre.

 

Un thriller étonnant, profondément dépaysant et hautement recommandable.

L'étoile du matin

1919, Oxford. Pour Robert Graves, C.S. Lewis, J.R.R. Tolkien et Lawrence d'Arabie : vaincre la guerre par le mythe, le récit et la poésie.

Publié en 2008 et traduit en français en 2012, L’étoile du matin est le premier roman solo de Wu Ming 4, l’un des membres du formidable collectif littéraire italien Wu Ming, à qui l’on doit notamment les extraordinaires Q (L’œil de Carafa en français), Manituana et 54 (non traduit en français).


Wu Ming 4 a choisi un terrain surprenant, qui se révèle à la lecture d’une richesse exceptionnelle, pour proposer un bilan de la confrontation entre humanisme et sauvagerie. En 1919, à Oxford, un certain nombre d’étudiants et de professeurs, chercheurs, poètes ou littérateurs, tentent de revenir à leurs arts, de les réinventer ou de leur rendre une possibilité d’existence, après avoir été confronté de près à l’horreur dans la boue des tranchées de la Somme, où nombre d’entre eux ont perdu amis et proches, dans des conditions souvent particulièrement atroces.


Les protagonistes du roman sont ainsi, au premier chef, Robert Graves, poète déjà en cours de reconnaissance et futur immense spécialiste de la mythologie grecque, John Ronald Reuel Tolkien, qui écrit presque en secret les premiers textes qui conduiront, beaucoup plus tard, au Seigneur des Anneaux, C.S. Lewis, chrétien convaincu, pris dans les filets complexes d’une double vie et d’une aigreur mal maîtrisée, bien avant de devenir l’auteur mondialement célèbre des Chroniques de Narnia. Tous trois vont graviter autour d’une étoile qui les force à se révéler à eux-mêmes ou aux autres : T.E. Lawrence. De retour à Oxford, l’ex-archéologue, désormais colonel et, sous le surnom de Lawrence d’Arabie, héros célébrissime de la révolte arabe contre les Turcs au cours du conflit qui vient de s’achever doit à la fois écrire, à la demande générale, ses mémoires de guerre, qui ne s’appellent pas encore Les sept piliers de la sagesse, et surmonter les abîmes que sont devenus ses doutes intimes : horreurs personnelles du combat irrégulier, honneurs bafoués ou promesses trahies. Encore plus que les autres, il a vécu aux premières loges le développement du gouffre, désormais solidement installé, entre la culture humaniste de sa jeunesse et la réalité du monde moderne, et est paradoxalement en pointe dans le combat que la poésie peut encore espérer livrer, malgré tout…


Dès que, lecteur, l’on accepte ces étonnantes prémisses et cet espace de jeu peu ordinaire, on se trouve plongé dans un roman ambitieux et terrible, sous ses airs feutrés et oxfordiens. Du très grand art, digne en tous points de la puissance de Wu Ming. Et pour citer la pertinente conclusion de la quatrième de couverture : « L’un des membres du collectif repose à sa manière méditative la question que les quatre de Bologne ne cessent de creuser, celle du travail des mythes. Ou comment transformer le monde en le racontant. »

« Ronald baissa les yeux sur son cahier et écouta la pluie pour chasser les images de l’attaque d’Orvillers. Elles l’assaillent parfois à l’improviste, mais heureusement moins souvent que dans les premiers mois du retour. Ces jours-là, il n’avait rien pu faire d’autre qu’écrire et écrire encore. Il n’avait pas trouvé de meilleur moyen pour dompter les monstres que de les transformer en créatures de fables, à placer de l’autre côté du miroir, au royaume des fées. Le pouvoir mystérieux de la langue le lui permettait, la force évocatrice ancestrale. Le mystère des mots.
C’était ce type bizarre au musée qui lui avait donné cette définition. Au fond, c’était ça qui l’avait poussé à créer une langue à la fois nouvelle et très ancienne, l’idiome des fées qu’Edith adorait, la clé pour accéder à l’autre partie du monde.
Les discours de Lawrence allaient au-delà des préjugés : une qualité rare. Il s’était présenté comme archéologue. Quand Ronald avait révélé son propre métier, il avait eu l’air intrigué.
- Un philologue sonde le mystère des mots, n’est-ce pas ?
Pris au dépourvu, Ronald avait acquiescé. »

 

[... Charybde 1 approuve.]

Noir sur blanc

Sujets délicats et intimes, beauté d'une écriture intelligente et sensible à la fois.

Ce récit de Ketty Steward, paraissant en ce mois d'octobre 2012, est un texte captivant et fort, qui peut se lire de plusieurs manières (en tout cas d'au moins trois).

Un jeu narratif d'abord, plutôt cruel mais totalement salutaire, d’échanges, de renvois et de retours entre le noir et le blanc, remarquablement mis en valeur et en lumière par les photographies de Bertrand Robion, en vingt instantanés, émotions parfois bouillonnantes « en dessous » d’une enfance et d’une jeunesse, martiniquaise puis wallonne et métropolitaine, instants qui fonctionnent aussi comme les étranges stations d’un chemin de souffrance, de lutte et d’apaisement. Couleurs de peau, racismes et complexes associés, religions, hypocrisies et obscurantismes, rituels sociaux vides de sens et rites personnels à inventer et élucider (et les rôles étrangement syncrétiques que peuvent y jour chats ou baraques à frites), silences mortifères et coupables absences, agressions sexuelles et complaisances familiales forcenées,… Tout cela raconté sans céder une seconde à la tentation de la pornographie charcutière (©Judith Vernant), tellement à la mode en cette rentrée littéraire, mais drapé dans une parole dense qui ne cache rien, maintenant avec force une pudeur nécessaire sur la douleur et ses conséquences.

Une sourde réflexion ensuite, calme mais intense, sur le mal et la souffrance qui remplissent une identité, et sur la manière de s’en délivrer, sur la quête longue et ardue que cela représente, sur le rôle de la colère, de l’aide rencontrée, du récit, de l’apprentissage et de l’écriture. Sur le cheminement personnel, la confiance, soi et les autres. Un fil intellectuel parfois fragile, mais dont la solidité s’affirme page après page.

Une grille de lecture, enfin, qui propose, offre et souligne au lecteur qui le désire de saisir ou d’approcher les racines de certaines des fulgurances qui peuplent les textes de Connexions interrompues, le recueil de nouvelles paru en 2011, dont un critique attentif et inspiré disait qu’il s’agissait plutôt de « Douleurs uniformisées ». La résonance entre les deux textes est permanente et féconde, elle donne nettement envie d’en savoir davantage, et de découvrir de nouveaux récits que le formidable moteur littéraire de Ketty Steward, ici largement mis à nu, devrait nous proposer.

Sans s'en rendre compte, cette épicière avait été mon premier "caillou blanc". Une piste pour m'indiquer que les adultes ne sont pas tous les mêmes, que la liberté est au dehors et qu'il faut essayer d'aller à l'aboutissement de ses rêves. Je me sentis la force de daire à pied la distance qui me séparait du carrefour de Simon, ma deuxième étape ; là où je pourrais attendre le taxi collectif. Un pas après l'autre, il suffisait de marcher, de réaliser que j'étais seule au monde, seule avec ma volonté d'avancer, pied gauche, pied droit, pied gauche et ainsi de suite. (...)

Les mots, pour les avoir, nous devions les voler, constamment. Ma mère parlait de son ancien mari - mon père à vie - à sa mère et à sa sœur. Elle en faisait un monstre égoïste et absent. Tout me semblait faux, mais c'étaient déjà des mots. Une manne si rare que je les gardai. Les quelques fois où j'avais le courage de craqueler le vernis pour poser des questions, on me renvoyait illico à mes jeux et à mon manque de réponses. Où était mon père ? Nous avait-il abandonnés ? Reviendrait-il ? Ne nous aimait-il plus ? Et ma mère aimait-elle encore celui qui avait été l'homme de sa vie et le père de ses enfants ? Les mots se terraient sans cesse et j'eus envie de les débusquer.

Soudain trop tard

Barcelone, de nos jours. Plus exactement : LA journée où tout dérape.

Soudain trop tard raconte en détail la journée de deux frères très borderline dans un quartier populaire de la ville. Dans un bar à l’aube, Epi défonce le crâne de son ami Tanveer à coups de marteau sous les yeux d’Àlex. Le premier s’enfuit et le second passe les heures qui suivent à tout mettre en œuvre pour comprendre son geste et le protéger.

Avec une structure non-linéaire faite de flash-backs et de passages subjectifs pour chaque protagoniste, Carlos Zanon nous offre un roman noir et désespéré.

Soudain trop tard prend donc tout naturellement sa place dans la collection Fictions d’Asphalte qui comprend aujourd’hui une quinzaine de titres. On trouve au sein de cette collection une cohérence rare : du roman noir ayant la ville pour cadre (où qu’elle soit située dans le monde) et pour sujets les humains qui s’y débattent, tentent de ne pas s’y noyer mais le plus souvent échouent.

Après Cinacittà de Tommaso Pincio, Golgotha de Leonardo Oyola et Chat sauvage en chute libre de Mudrooroo, Asphalte nous plombe à nouveau joliment le moral avec un Soudain trop tard violent, âpre et sans concessions. Heureusement que le lumineux premier roman de Dustin Long, Icelander, nous offre un répit… Bref, plus qu’un livre, c’est un éditeur à découvrir de toute urgence.

 

[... et Charybde 1 est carrément d'accord !]

Les Saisons

Quarante mois d’automne. Un hiver aussi long. Pas de printemps. Encore moins d’été.

Et un auteur perdu qui lutte pour écrire l’histoire de sa vie.

 

Pour moi, l’histoire de ce livre débute à la terrasse d’un café de la place Daumesnil.

Et que font deux libraires à la terrasse d’un café ? Ils parlent boutique et livres bien sûr.

Surtout de livres.

Et quand, j’avoue ne pas connaître Les Saisons de Maurice Pons, Jérôme[1] se lève, paye les cafés, m’entraîne jusqu’à sa librairie, fonce vers un rayon et me tend un Christian Bourgois à la couverture lumineuse. « Lis moi ça, c’est culte ! Tu m’en diras des nouvelles. »

Des nouvelles, Jérôme, en voilà : merci du cadeau.

Les Saisons, c’est un village perdu dans une contrée hostile où Siméon débarque un jour qui n’a rien de beau. Les pluies d’automne durent plusieurs années et le froid qui suit peut geler les habitants à l’intérieur même de leurs taudis. Fuyant un désert où il vivait captif et où il a vu sa sœur torturée, violée puis mourir, il trouve un bien pauvre asile parmi ces habitants.

« Il ne voulait que s’enfuir au plus vite, comme il s’était toujours enfui ; il voulait seulement survivre, comme il avait toujours survécu. »

Son seul autre désir, c’est écrire.

Pour toute richesse, il possède quelques rames d’un papier précieux et une poignée de crayons. Mais il lui faudra d’abord être accepté par les villageois. Ensuite, une fois sa sécurité assurée, se mettre à l’ouvrage : écrire sa sœur, leurs vies, et cette séparation cruelle, injuste.

Mais Siméon se retrouve prisonnier de ces saisons, tente en vain de se raconter mais échoue. Les terribles mois d’hiver succèdent aux longs mois d’automne. Malgré l’abri trouvé, une blessure s’aggrave. Son pied rongé par la gangrène doit être amputé d’un orteil. Le temps passe et Siméon n’arrive toujours pas se mettre à l’ouvrage. L’œuvre reste dans les limbes.

Grandiloquent malgré tout, il se perd un peu plus à chaque fois qu’il prend la parole. Lors de sa grande tirade devant le conseil qui doit décider ou non de l’accueillir dans le village, il prononcera ces mots :

« Je suis venu ici pour partager avec vous le pain des mots et le vin de la phrase. […] ce sont des horreurs que je dois décrire, des horreurs et des souffrances surhumaines – comme par exemple la mort de ma sœur Enina – et c’est à travers cette horreur que je dois atteindre la beauté, une beauté qui purifiera la monde […] Après quoi le monde sera meilleur, et vous-même vous serez meilleurs dans un monde plus heureux. Voilà quelle est ma science.»

Et comble de l’ironie, en l’acceptant et en lui confiant la charge du pluviomètre, ces gens-là vont sceller son tragique destin.

Les Saisons, c’est aussi une galerie de personnages qui survivent on ne sait comment sur ces terres : Ham la tenancière d’un Café-Hôtel sordide ; les deux douaniers, réminiscence d’une autorité passée ; Le Croll médecin (?) du village porté sur la bouteille autant que sur l’amputation ; Louana la fillette, la seule à être heureuse à l’endroit où tout le monde perd espoir ; Enina, cette sœur absente, ce fantôme qui hante Siméon et surtout Clara Dodge dont il tombera éperdument amoureux…

Dans ce monde déphasé, volontairement outrancier : pas d’échappée possible. La caricature pourrait prêter à rire si elle n’était pas si sordide. Le désespoir en filigrane, tout ce que raconte Siméon n’est en définitive qu’une lente et inéluctable descente aux enfers.

Tout commence avec l’inspection par les douaniers du havresac de Siméon. Leur mépris, leur incapacité à seulement comprendre le concept même d’auteur s’opposent aux explications maladroites de l’écrivain en devenir.

Le bizarre demeure omniprésent, dérangeant. Le rythme étiré des saisons, presque onirique, vrille notre perception du temps, nous hypnotise. En effet, comment accepter cette alternance automne/hiver qui ne devrait pas permettre la moindre culture, ne serait-ce que de lentilles ? Comment suspendre encore son incrédulité devant l’extravagant chauffage personnel des villageois ? Comment accepter qu’un âne aide Le Croll à soigner ses patients comme il le fait ?

À propos d’une œuvre, on parle souvent de pouvoir d’évocation. Cette évocation est la plupart du temps visuelle. Ici, Maurice Pons sollicite tous nos sens. Moiteur, pourriture, pourrissement des chairs, l’incessant tambourinement de la pluie sur les toits, le poids de la neige qui fait craquer les bâtisses, froideur, faim dévorante…

Toutes ces sensations se combinent en un énorme flash si puissant qu’il imprime sa marque indélébile dans le cerveau du lecteur. Déclenchant ainsi une espèce de persistance rétinienne qui irait gangrener nos autres sens. Devant l’énormité de la situation, mise à rude épreuve, notre incrédulité s’effondre, balayée d’un coup de plume par l’écrivain.

 

Les Saisons c’est aussi un hurlement. Hurlement de l’auteur façon Munch devant la page blanche, le besoin de créer et l’incapacité d’y parvenir. Il lui faudra lutter contre les éléments, contre les cahots de sa propre vie et contre la société. S’entêter est inutile, l’art n’améliorera en rien l’ordinaire de ce qui reste de ce village : ses habitants n’auront toujours qu’une poignée de lentilles à manger et l’alcool de lentille pour se saouler.

« Il n’y aura ni pain, ni vin. Ah ! maudit, maudit dès sa naissance, celui qui a voulu écrire ! »

Les Saisons nous hurle que la création se fait dans la douleur, que l’implication de l’auteur doit être totale, au service de son œuvre et au mépris de sa propre sécurité. Les Saisons, en définitive, c’est peut-être le roman qu’a publié Siméon sous le pseudonyme de Maurice Pons, le grand œuvre qu’il a réussi à achever malgré tout. L’histoire de sa vie, des villageois et de sa sœur, a enfin pu parvenir jusqu’à nous.

Charybde 4



[1] Jérôme Dayre de la librairie Atout Livre située 203 bis, avenue Daumesnil 75012 Paris

Acharnement

Le roman de la parole politique et de la quête du sens. Une grande réussite.

Publié en septembre 2012, le sixième ouvrage de Mathieu Larnaudie confirme, après le magique Les effondrés en 2010, que l'on tient là un "grand" de la littérature contemporaine.

Une prémisse certes étonnante mais, apparemment, simple : Müller, plume aussi réputée que discrète au service de divers politiciens, s'est, suite, sans doute, à un échec électoral de son employeur, retiré à la campagne, dans une grande propriété isolée, nantie d'un immense parc, qu'un jardinier embauché pour l'occasion a rapidement entrepris de magnifier, parc qui est aussi surplombé par un viaduc romain, dont les candidats locaux au suicide prennent la fâcheuse habitude d'user comme ultime plongeoir...

Curieusement rythmé par les écrasements - dont l'impact véritable ne se révèle que peu à peu -, les séries télévisées et les verres de chartreuse comme salvateurs refuges, le temps s'écoule (à une vitesse qui surprendra le lecteur), tandis que Müller cherche à écrire le discours parfait, hors de tout commanditaire cette fois...

Tout en fausse douceur, cette réflexion profonde, déguisée en méditation désabusée, sur la parole politique - sur la politique elle-même en fait -, masque aussi, en évoquant Cicéron ou les tribuns français du XIXème siècle, une analyse terrible de la névrose obsessionnelle et de la quête de sens... Au fil des jours et des nuits qui se succèdent dans une paisible torpeur que troublent uniquement suicidés et gendarmes venant relever les corps, Mathieu Larnaudie réitère aussi le miracle d'écriture qui hantait déjà Les effondrés : une capacité sans doute unique aujourd'hui à nous fournir, dans la même phrase ou le même paragraphe, le "film" lui-même et le commentaire du réalisateur (ou le "making of"), forçant élégamment le lecteur, avec un narrateur mis en scène cette fois-ci, à un recul permanent et heureusement troublant.

Une lecture essentielle.

Le premier de mes morts tomba sur les coups de six heures. Nul ne peut savoir, bien sûr, si, avant de basculer dans le vide du haut des quarante mètres de surplomb où il fomentait son plongeon définitif tandis que, dans le parc, Marceau s'affairait à la culture de ses plants, il avait vu ce dernier creuser, bécher, rouler ou fumer l'une de ses continuelles cigarettes. Et si, en effet, il avait re
gardé en dépit de tout vertige vers le fond du précipice et avait vu Marceau s'agiter ou immobile en contrebas, nul ne peut savoir non plus, évidemment, si, gêné, il avait hésité un instant sur le seuil de sa chute par crainte de se répandre, tombé de nulle part, à quelques pas d'un honnête travailleur, d'un innocent jardinier, ni si lui avait répugné la perspective d'exhiber l'impudeur de son corps brisé, écrabouillé, devant des yeux inconnus.

Je restais livré au calme nu de mon acharnement. Une impossible frénésie m'animait. Invariablement, continuellement, fiévreusement le plus souvent, machinalement parfois, dans mon bureau je consultais, prélevais, synthétisais, composais, rédigeais ; sur l'estrade de bois, les mains agrippées aux bords de mon pupitre, les mains voletant dans les airs, les mains tendues devant moi, les mains ouvertes et démonstratives, les poings fermés et volontaires, je prononçais les plus aboutis de mes discours.