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Coups de coeur

Poésies choisies

Très beau recueil couvrant l'essentiel des deux "périodes" (avant- et après-guerre) du poète de "Funeral Blues"...

Longtemps relativement peu connu en France, le poète anglais Wystan Hugh Auden a acquis une soudaine renommée suite au succès du film Quatre mariages et un enterrement en 1994, dans lequel Matthew (joué par John Hannah) réalise une poignante lecture du poème Funeral Blues devant le cercueil de son ami et amant Gareth (joué par Simon Callow).

Ce recueil de Poésies choisies, publié en 1968, parcourt presque toute sa carrière prolifique, des poèmes curieusement réalistes, sociaux, voire "techniciens" de son écriture d'avant-guerre, à l'époque de son engagement communisant, jusqu'à ceux d'après-guerre et aux plus tardifs, marqués notamment par sa conversion à la foi catholique et par son partiel rejet du monde et du séculier.

Une poésie d'une richesse nourrie de contrastes soudains, parfois brutaux, d'une ironie souvent cinglante, et d'une culture aux allures volontiers encyclopédiques.

Le contrôle des cols, il le voyait, était la clef
De ce nouveau secteur, mais qui pourrait s'en rendre maître ?
Lui, l'espion de métier, dupe des vieilles ruses,
Était tombé au piège dressé pour un faux guide.


Hors de portée du long bras de la Loi,
Près d'une route maritime,
Des pirates dans leurs repaires insulaires
Observent le code du pirate.


Même si les miroirs devaient lui être odieux pour quelque temps,
Femmes et livres lui apprendraient, avec l'âge,
L'esprit qui pare avec un style désinvolte
Pour tenir les silences à distance et enfermer
Ses manies d'ours en cage dans un sourire mondain.


Mais cet homme ira toujours
En dépit des gardiens, à travers les forêts,
Étranger pour les étrangers au-delà des mers jamais vides,
Demeures des poissons, l'eau qui suffoque,
Ou bien, seul comme un tarier sur la colline,
Près des ruisseaux troués de tourbillons,
L'oiseau hanteur des pierres, l'oiseau inquiet.


Avec une remarquable préface de Guy Goffette et une subtile introduction de Claude Guillot.

Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps

Huit nouvelles de Laurent Queyssi, belles relectures de thèmes SF classiques ou bienvenues inventions délirantes !

Paru début 2012, ce recueil de nouvelles de Laurent Queyssi en regroupe sept parues précédemment en revue ou en anthologie, toujours délicates à rassembler pour le lecteur non spécialisé, et une inédite.

On peut ainsi de délecter d'une savoureuse variation sur le No Logo de Naomi Klein, drôle mais aussi sensiblement plus grave qu'il n'y semble au premier abord (Sense of Wonder 2.0), d'une relecture astucieuse du thème des "innombrables univers parallèles", en même temps qu'une méditation sur le temps, la richesse et l'ennui que ne renieraient pas les grands écrivains de l'immortalité (Fuck City), d'un amusant post-scriptum au mythe de Fantômas (La scène coupée), d'un hallucinant entretien avec l'auteur Jane Dick, dont le frère jumeau, Philip, mourut à l'âge d'un mois (707 Hacienda Way), une très belle métaphore réflexive sur la vie réelle et la vie virtuelle, la curiosité et le courage (Rebecca est revenue), une épique transfiguration des Pixies comme héros et héraut de la lutte contre les mauvais extra-terrestres secrets, et pour rien moins que le salut de l'humanité par le (bon) rock (Planet of Sound), et enfin une réécriture, nerveuse et poétique, du thème immémorial en SF qu'est l'arche / vaisseau générationnel, pour un hommage appuyé à l'art de l'invention romanesque et au blues texan et louisianais des années 30 (Nuit noire, sol froid).

La nouvelle inédite, proposant une explication crédible au décevant final de la série Lost, et nous éclairant de manière décisive sur la manière dont se résolvent les conflits entre scénaristes de séries à Hollywood, est un délicieux morceau de bravoure, où tout commence et finit en effet par Pac-Man (Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps).

- On nous a volé notre futur. (Sense of Wonder 2.0)

Mei partageait son sentiment, elle vibrait à l'unisson de cette supplique intense de passion affligée. Elle se sentait à sa place, à présent. À l'endroit exact où elle aurait dû naître. Elle s'accroupit et toucha le sol. Il était froid. (Nuit noire, sol froid)

Je ne sais pas si c'est de me retrouver dos au mur, de sentir sur ma nuque le souffle édenté de la mort, mais c'est à ce moment-là que tout a changé. J'ai senti une transformation. Subite. Brutale. Fondamentale. Comme un changement d'enveloppe. Comme si on m'avait arraché mon humanité et qu'on m'avait permis de réfléchir en 0 et 1 et plus en "je t'aime", "tu me manques" et "je ne me suis jamais senti aussi seul et je vous déteste". (Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps)

Reconquêtes

À Los Angeles, un terrain "en forme d'États-Unis" confronte cinq personnages à leurs mémoires. Magnifique.

Paru en août 2011, le quatrième roman du philosophe du langage Fabrice Pataut intrigue d'abord, puis rapidement, séduit et enchante, laissant en place une curieuse sérénité rêveuse au moment de le refermer.

Cinq personnages à Los Angeles, en 2004, au moment où les forces américaines patinent en Irak, et où les décapitations d'otages occidentaux semblent se multiplier. Une veuve d'un certain âge se retrouve sous les feux de l'actualité lorsque les médias réalisent que la forme de sa propriété reproduit exactement celle des États-Unis, y compris une parcelle distante figurant Porto-Rico et un terrain, en cours d'acquisition, situé exactement où devrait se trouver l'Alaska... Un agent immobilier, scrupuleux et dévoué, chargé de superviser cette acquisition... Son assistante, amour possible qui mûrit doucement au fil des mois... La grand-mère de celle-ci, survivante de la Shoah, achevant paisiblement sa vie à Jaffa / Tel-Aviv... Le propriétaire du terrain restant à acquérir, vieil ami et complice de la veuve, Russe d'origine, artiste et critique avisé...

En quelques semaines de récit, ces cinq protagonistes, deux ou trois de leurs proches, et surtout leurs fantômes personnels (époux décédé, sœur disparue, mère enfuie ou fils emporté jeune par un accident de voiture,...) dessinent une trame serrée de sentiments parfois immensément complexes traités avec simplicité et distance, de bienveillances réciproques et gratuites, mais aussi de secrets pesants et de complexes enfouis, pour aboutir à une sérénité finale digne des conclusions d'un grand film d'aventure... alors que l'on n'a guère quitté ce petit périmètre délimité par les excroissances de cette propriété symbolique.

Tour de force de réflexion et de sentiment autour des anges et des démons de la mémoire, servi par un style d'une rêveuse précision.

Kurzinovski remplit calmement les deux tasses.
«Je l'ai taillé à la main, ce terrain, monsieur Koons. Je l'ai tracé, projeté au crayon ici même, dans la pièce d'à côté, si vous voulez tout savoir, là où je peins. Je l'ai planté de conifères pour que la réalité corresponde à la carte de l'atlas emprunté à la bibliothèque municipale - lettre A, entre "Alabama" et "Arizona". J'ai détourné une rivière qui le traverse aujourd'hui d'est en ouest. Comment vous dire ? Je l'ai désherbé et replanté. J'en ai repris toute la bordure. Petit à petit, au fil des années, en grignotant des parcelles mitoyennes parfois minuscules. De la manière la plus légale qui soit, je vous prie de le croire. Je me suis toujours acquitté de mes impôts fonciers. J'ai toujours été un bon citoyen américain. Quelle que soit la manière dont vous tournez les choses, je l'ai dessiné. Plus qu'un bien immobilier, c'est un portrait de la terre qui m'a recueilli que je vais offrir à Madame Cunningham.»

Lost City radio

Dans un pays qui n'a pas de nom, qui pourrait être n'importe quel pays d'Amérique latine, marqué par une guerre civile que personne ne peut plus penser faute de mots... il reste des numéros, la désolation et une émission de radio.

Le récit commence par la rencontre entre Norma, l'animatrice de Lost City Radio, qui égrène à l'antenne les noms des disparus, et Victor, un garçon qui vient de la jungle avec la liste des noms de tous les siens. Dans la liste, il y a le nom de Rey, le mari de Norma.

Les souvenirs remontent alors, épars, liés au début de la guerre, une guerre dont on ne peut pas parler, menée par une organisation qui n'existe pas (ou peut-être que si ?), et des hommes qu'on n'a plus le doit de nommer. Dont Rey, aujourd'hui disparu.

Si dès le début le lecteur peut reconstituer rapidement les événements (la guerre, la risposte, la dictature, le rôle de Rey), on finit par comprendre que l'histoire n'est pas si simple : Rey est un menteur et les souvenirs de Norma et Victor ne coïncident pas.

C'est dans ce flou que le roman prend de l'ampleur, dans le décalage entre une guerre indistincte, dont les personnages n'ont ni vision d'ensemble, ni les mots pour la penser, ni les noms pour se souvenir, et sa présence en creux, bien réelle, dans les détails quotidiens, les cicatrices, les vies marquées.

La seule certitude est celle de la violence (un incendie, une prison) mais le plan, le dessein général, lui, se perd dans les diverses rumeurs. Les personnages peuvent être recrutés ou arrêtés sans trop savoir pour qui ils agissent réellement. Et au milieu des ces souvenirs d'une époque chaotique, il y a le quotidien d'après, plat, gris, entre solitude et oubli forcé.

 

 

La fille automate

Une Thaïlande se battant contre manque d'énergie, épidémies et monopole des multinationales agricoles : de la SF à son top !

Premier roman publié en 2009 (en ce début 2012 en France), La fille automate s'est vue d'emblée couronnée des prix Hugo, Nebula et Campbell, et inscrire sur la liste Time des 10 meilleurs livres de l'année.

Impressionnant succès critique, donc, et amplement mérité : l'Américain Bacigalupi, nourri de culture asiatique (chinoise tout particulièrement), réussit ici à capturer l'essence de l'esprit "cyberpunk" des années 80, en l'actualisant profondément à la hauteur des enjeux de ce nouveau début de siècle.

Dans un monde "post-peak oil", où l'énergie de base est désormais mécanique, stockée avec difficulté dans des piles à ressorts, tandis que les carburants fossiles sont d'une extrême rareté, et que les énergies renouvelables peinent à satisfaire la demande usuelle, le Royaume de Thaïlande, archétype, en un sens, de toutes les résistances anti-coloniales, se débat pour survivre, exposé aux épidémies et aux pestes agricoles, conséquences plus ou moins directes de la mise en coupe réglée de l'agriculture mondiale par les multinationales du génie génétique, qui continuent leurs tentatives d'expansion infinie... Résistance qui n'a toutefois rien d'idéaliste, et qui voit de multiples factions thaïes se déchirer, autour d'un affrontement emblématique entre ministère de l'Environnement et ministère du Commerce, entre des pays voisins livrés aux appétits délétères des entreprises (Birmanie), des ultra-religieux (Malaisie) ou des guerres anti-impérialistes à outrance (Vietnam)...

La scène d'exposition des 50 premières pages, autour d'un "accident industriel" dans une fabrique de piles de Bangkok, réussit ce miracle de style, de dynamique, de décor vivant déployé sans aucune lourdeur, qui nous renvoie aux grandes réussites, comparables, des débuts du Neuromancien de Gibson, du Câblé de Walter Jon Williams, ou encore du Samouraï virtuel de Stephenson.

Anderson met le noyau dans sa poche.
- Je vais en prendre un kilo. Non. Deux. Song.
Il tend un sac de chanvre sans même tenter de marchander. Quoi que demande la paysanne, ce serait trop peu. Les miracles ont la valeur du monde. Un gène unique qui résiste à une épidémie calorique oui qui utilise plus efficacement l'ozone fait augmenter tous les prix. S'il avait examiné le marché à cet instant, partout cette évidence lui serait apparue. Les allées bruissent de Thaïs achetant de tout, depuis les versions piratées du riz U-Tex aux variantes vermillon de volaille. Mais toutes ces denrées sont de vieilles améliorations, issues des manipulations d'AgriGen, de PurCal ou de Total Nutrient Holding. Les fruits d'une science ancienne, élaborée dans les entrailles des labos de recherche de la Convention Midwest.
Le ngaw est différent. Le ngaw ne vient pas du Midwest. Le royaume thaï est malin quand d'autres ne le sont pas. Il prospère tandis que des pays comme l'Inde, la Birmanie ou le Vietnam tombent comme des dominos, meurent de faim et mendient les avancées scientifiques des monopoles caloriques.

Chambre noire

"On dit que l'enfant sait de la lumière ce que l'insomniaque sait du sommeil introuvable, un rêve négatif."

Blois, 1885. Tableau : un déjeuner à la campagne. Bonne société, cadre impeccable, la mère et ses filles. Jeunes filles bien éduquées, parfaits objets décoratifs.

C'est dans ce premier chapitre que germe la graine de folie chez Constance, un des objets décoratifs sus-cités. Elle ne cessera de croître ensuite, de se répandre et se transmettre sur les générations qui suivront.

Lisbonne. 1986. Jorge, trois générations plus tard, se perd dans Lisbonne à la recherche d'un ami perdu de vue depuis longtemps. Connu de lui seul, spécialiste des rendez-vous manqués ou des apparitions à l'improviste, cet ami ressurgit de l'enfance et disparaît, lui laissant la carte de visite d'un lieu qui n'existe plus. Lui-même existe-t-il vraiment ?

Lisbonne et cette quête flottante rappellent un Antonio Tabbucchi et son  Nocturne indien.

Paris-Blois. 1986. Pendant qu'à Paris Milena, la compagne de Jorge, photographe, se perd dans la chambre noire de son ventre, et des souvenirs effacés de sa petite enfance. A fleur de peau, fascinée par l'obscurité, elle cherche dans les vieilles photos familiales un secret qui n'existe que pour elle... 

Entre eux et sur quatre générations, une histoire familiale d'un siècle marquée par une lente folie. Rien de grandiose mais les obsessions de chacun, les silences, les choix, les bons moments aussi... en vrac, comme une boîte de photographies d'époque, dont il faut refaire l'histoire et retisser les liens : cette femme-ci avec son enfant est la fille de cette jeune fille-là avec ses soeurs ; ce jeune homme est donc le grand-père de cette vieille femme...

L'écriture est belle, et le style un révélateur photographique, faisant surgir des contours ou des contrastes, une image en formation, plutôt qu'un sens pré-établi. Formes, sensations et réminiscences s'amalgament souvent sur un rythme délibérément lent, qui abolit le temps et flirte parfois avec le fantastique.

Aden

Un informaticien de haut niveau réalise à la fois la véritable nature de son travail et les raisons profondes de son reniement de ses origines...

Prix Fémina 1992, le sixième roman d'Anne-Marie Garat, faussement intimiste, explore la mémoire et l'identité familiale comme ressorts de l'être, à travers la figure d'Aden Seliani, informaticien de haut vol confronté à un double choc peut-être salutaire.

Fils unique d'obscurs immigrés moldaves, réalisant par un concours de circonstances la nature exacte de son travail (et notamment de ses commanditaires), replongé après des années d'éloignement dans la triste banlieue de son enfance qu'il avait reniée au fil des années, où, trois jours et trois nuits durant, sa mère inconsciente se débattra dans le coma, avant de mourir, suite à un banal accident, Aden Seliani va tenter de se retrouver, de redevenir enfin, complet et transformé, celui qu'il devrait être.

Maintenant, il se voit comme un idiot, avec les clefs du bunker, l'accès direct à tous les dossiers, à tous les types de programmes de l'Agence, cette forteresse d'intelligence et de rigueur scientifique qu'est le service du Trocadéro, avec son personnel trié sur le volet, un pion servile, privé de raison, qui a renoncé à la raison, à toute exigence de la raison, même pas par idéalisme béat, ou dans l'aveuglement d'une passion pour l'informatique et sa cuisine, même pas par goût de l'argent ou de sécurité professionnelle. Par démission systématique, résignation délibérée, l'abandon de tout contrôle. Renoncement à soi consenti, sans contrepartie. Parce que cette entreprise, d'abrutissement personnel, cette manière de s'oublier dans le travail, lui convenait.

Les falsificateurs / Les éclaireurs

L'apprentissage de la falsification du réel : hallucinant de réalisme, un enchanteur roman pince-sans-rire, et sa suite, plus grave et terriblement frankensteinienne.

Publié en 2007, neuf ans après Éloge de la pièce manquante, ce roman ambitieux marquait le retour d'Antoine Bello à la littérature.

Sliv Dartunghuver, un étudiant islandais doué, et doté de certaines qualités particulières d'audace et d'inventivité, est recruté, après une approche sophistiquée, par une étonnante entreprise secrète, le Consortium de Falsification du Réel, qui œuvre dans l'ombre, approximativement depuis la Révolution française, à "arranger" le réel en créant de toutes pièces des faits, des histoires, des explications, dont l'impact est parfois majeur et parfois presque invisible, sans que le fil conducteur de l'entreprise ne soit vraiment clair... Cette prémisse engageante permet à l'auteur une description fouillée et crédible des méthodes de travail du CFR, et des motivations de ses jeunes employés... Les "consultants", ici, font avant tout assaut d'intelligence et de méthode : cette absence d'émotion et ce primat quasi-exclusif de l'intellect sont parfaitement reflétés dans le style et dans l'écriture, ce qui vaudra parfois à l'auteur certains reproches de "sécheresse de ton". Les jeunes (ou moins jeunes) falsificateurs de Bello sont en effet bien éloignés des agents "new age" mis en scène, d'un angle tout à fait opposé, par Laurent Kloetzer dans CLEER. Mais eux se posent nettement plus de questions d'éthique et de finalité (le cheminement de Sliv dans cette quête est largement l'objet profond du récit), et ne se résolvent pas au choix entre adhésion cynique et démission dépressive. Au contraire, leur puissance intellectuelle les pousse à chercher des raisons ultimes... au risque de l'épuisement, de la révolte ou de la déception.

"Laissez-moi formuler les choses autrement. En admettant que la station d'épuration de Nuuk ait réellement été inaugurée le 19 février 1982 - je dis bien en admettant - et que vous deviez faire croire à quelqu'un qu'elle la été le 23 mars, comment vous y prendriez-vous ?"

Un premier tome saisissant, qui bénéficie de cette attention aux détails et aux enchaînements logiques qui fait la force des romans d'espionnage d'un Deighton ou d'un Le Carré, ou celle des meilleurs thrillers technologiques avant que beaucoup ne sombrent dans les facilités des clichés. En 2009, la suite Les éclaireurs résout la plupart des énigmes et tient la plupart des promesses contenues dans le premier tome du diptyque, alors que nous suivons l'accession de Sliv Hartungshover à de plus hautes responsabilités au sein du CFR. La sécheresse, toute cérébrale, de cet univers de "maîtres du monde bienveillants" est toujours mieux rendue par l'auteur, et devient par moments pleinement étouffante, magnifiée par la fréquence des "discours" (avec le didactisme caractéristique du véritable - et contemporain - conseil d'entreprise de haut niveau), mais aussi, par un astucieux effet de contraste (même s'il n'est qu'ébauché), par le personnage fugace mais fort de l'activiste "de terrain" Nina Schoeman, et par le sprint échevelé du dossier "Timor oriental", véritable morceau de bravoure et feu d'artifice talentueux, dans lequel Sliv "se lâche" pour notre plus grande jubilation. Au-delà des réponses aux mystères du premier tome, le CFR va surtout être confronté à une angoisse frankensteinienne, lorsque, n'appréciant pas correctement le degré de paranoïa et de mauvaise foi extrémiste engendré de tous bords par le 11 septembre 2001, une de ses "créations" (les armes irakiennes de destruction massive) va lui échapper, et devenir l'authentique prétexte au déclenchement d'une guerre, provoquant ainsi une profonde crise intellectuelle et morale au sein de la multinationale secrète et plusieurs fois séculaire...

Le ton du second volume est ainsi beaucoup plus "sérieux", parfois même grave, ce qui peut dérouter certains lecteurs. Si l'humour reste bien présent, le caractère farceur et parfois potache du CFR a disparu cette fois, et à travers la crispation et la déception de ses membres, on peut sans doute sentir celle de l'auteur face aux évolutions réelles de la politique étrangère américaine... Un exercice difficile dont l'auteur se tire avec brio, au risque par moments de perdre un peu un lecteur inattentif dans l'enchevêtrement de discours et d'analyses de cette "marche à la guerre", qui n'est pas sans rappeler le fantastique concerto qu'est L'été 1914 dans Les Thibault de Roger Martin du Gard.

- Je comprends. Et ce sens alors ? - Je le cherche. Il existe forcément. Si la vie est un jeu, il doit en exister une règle quelque part, tu ne crois pas ? - Tu veux dire un barème qui permettrait de mesurer la réussite ou l'échec ? Dix points par enfant et un bonus en cas de prix Nobel avant cinquante ans ? ironisa Nina. Je souris à nouveau. - Quelque chose comme ça. Un jeu se gagne ou se perd et je veux désespérément gagner. Ma vie en dépend, même si je ne saurais t'expliquer pourquoi. Peut-être parce que je pressens que le chemin de la victoire est semé d'embûches et qu'on doit éprouver quelque fierté à en sortir indemne. Rien ne m'exalte comme la difficulté. - Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite... avança Nina qui possédait ses classiques. Je considérai son image quelques instants et la toruvais à mon goût. - Voilà, je cherche la porte étroite. Sûrement pas l'argent. La possession aliène.

 

Atlas des continents brumeux

Une tapisserie foisonnante, où les éléments du rêve côtoient ceux de la fable,  entre Le Baron de Münchausen et Les mille et une nuits.

Constantinople à la fin du XVIIe siècle : la ville grouille de marins, cafetiers, mendiants, savants, janissaires, maîtres d'écoles, espions et alchimistes... on s'y recherche, on s'y cache ; on y règle des comptes ou on y étudie ; on y coupe des têtes ou mutile ses ennemis.

Une galerie de personnages hauts en couleurs et leur minuscules histoires qui digressent en permanence, pour finir par retomber dans le lit du récit principal : il y a le maître d'école persuadé d'être le fils du Sultan, il y a le secrétaire reconverti en chirurgien-dentiste, le mendiant qui attire la foudre, le voleur déguisé en femme enlevé par un sultan amoureux...

Et tous tissent une trame autour d'Ihsan Efendi le Long - le cartographe qui rêve le monde - et son fil Bunyamin, tunnelier dans l'armée ottomane, à qui il remet son Atlas et qu'il charge de lire le monde tel qu'il est.

L'Atlas des continents brumeux n'est pas un conte gentil. On y meurt, on y est mutilé ou maudit. Dans la bonne humeur, certes, mais quand même. Fable philosophique, épopée légendaire, cet Atlas flirte néanmoins avec l'aventure, l'humour, l'absurde, et même la physique quantique...

J'ai appris à ne pas rire du démon

Exceptionnelle fiction biographique sur Johnny Cash : trois moments en 1954, 1965 et 1995 dans le regard et dans les mots de trois personnes différentes. Un tour de force d'écriture, à la fois poignant et sans concessions, à lire en compagnie des titres de l'Homme en Noir, évidemment. Avec "Redemption Song" en boucle à la fin.

Publiée en 2006, après trois premiers romans, cette "fiction biographique" d'Arno Bertina constitue un formidable hommage à Johnny Cash, tout en humour et en profondeur rageuse. Trois chapitres, trois époques, trois regards.

En 1954, à l'aube de sa carrière, l'œil sceptique d'un vendeur de bibles croisant dans un séminaire de techniques de vente au porte-à-porte le vendeur d'électroménager et musicien amateur pour cérémonies religieuses, à la réputation de fougue et d'"obscénité" déjà localement bien établie, qu'est Johnny Cash à l'époque.

- Ce spectacle obscène, cette manière que vous avez de vous donner en spectacle, de vous agiter, vous les méthodistes. De vous agiter et de brailler comme font les Nègres ou ces jeunes qui saccagent la ville, sous prétexte de musique.

En 1965, le récit d'une terrible nuit d'incarcération pour possession de substances, à El Paso, par un policier compatissant qui est aussi un fan de la star country déjantée, croulant sous le poids des tournées insensées, totalement accro aux barbituriques et aux amphétamines, qu'est devenue Johnny Cash.

La nuit sera longue, je me suis dit, en pensant "lourde". J'étais ému car j'aimais ce type et ses chansons, et j'étais gêné de le rencontrer comme ça. Qu'il y ait un témoin de son grelottage. J'avais honte de me présenter à lui en ayant autorité sur lui, un pouvoir, j'avais honte de ce pouvoir tout en sachant que je ne m'en servirais pas. Comme le Romain des Évangiles, j'aurais voulu le lui remettre, ce pouvoir, le déposer à ses pieds. Mais les agents qui l'ont interpellé ont déjà fait leurs rapports, la procédure est enclenchée.

En 1995, le monologue intérieur électrique de Rick Rubin, producteur majeur de rap et de heavy metal, durant les sessions d'enregistrement d'American Recordings, la série de reprises hallucinées qui, sous son impulsion, ressuscite en apothéose planétaire, le temps d'une course à la mort, la star vieillissante, gravement malade et déchue après que deux majors successives lui aient rendu ses contrats.
 

Et j'emporterai le morceau parce que je suis sûr de moi : "Ce sera le plus grand duo de tous les temps." On en parlera à peine, ça sera long, ils ne formeront pas le plus grand groupe de tous les temps parce que Cash est lancé dans une course contre la montre et Strummer, lui, sa vie est terminée. Il pourrait arrêter de vivre juste après cette chanson, sa légende est fixée. C'est un attelage de pieds nickelés, sur le papier, mais "Redemption Song" sera le plus grand duo de tous les temps. Et Marley, mort en 81, se retournera dans sa tombe en regrettant de ne pas en être autrement que nom sur le papier, crédit pour la répartition aux ayants droit via leurs avocats - juste pour la jouer ensemble, sous un arbre à papayes ou un cacaotier, exactement comme Cash pleure après ces années d'avant les succès, quand il jouait sur le devant des maisons des uns ou des autres, au crépuscule, après sa journée de représentant de commerce, guitare et contrebasse jouant, elles, après leur journée de mécanos.

Un tour de force d'écriture, à la fois poignant et sans concessions, à lire en compagnie des titres de l'Homme en Noir, évidemment.