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Coups de coeur

Outrage et rébellion

Racontée, éclatée, par ses acteurs, la saga d'une musique punk du futur, née chez des ados doublement sans avenir, dans l'univers économique impitoyable du Goût de l'immortalité.

Quatre ans après le célébré Le goût de l'immortalité, Catherine Dufour lui donnait en 2009 cette suite quelque peu lointaine, comme un écho d'un futur incertain, en utilisant une trame narrative beaucoup plus audacieuse pour un propos sensiblement plus radical.

Dans cet énorme pensionnat chinois, dont la mission véritable constitue l'aboutissement d'une logique économique sans faille de l'accès à l'immortalité, des adolescents sans futur vont ré-inventer un genre musical sans concessions, revisitant punk et rock le plus extrême, avant que l'un des personnages ne puisse enfin, libéré si l'on veut, basculer dans les sous-cultures qui éclosent et survivent désormais dans l'ombre de la domination des puissants.

Reconstruction et relecture incroyablement aboutie du Please Kill Me de Legs McNeil et Gilian McCain, qui racontait l'histoire de la musique punk à travers les souvenirs et témoignages sans filtre des survivants du mouvement originel, Outrage et rébellion parvient du début à la fin, à travers les sordides rebondissements comme lors des manifestations de timides lueurs d'espoir, à maintenir vivant le souffle à mille voix de cette révolte insensée, vouée à l'échec, mais horriblement nécessaire.

ANANA : J'étais horrifié. Mais horrifié ! Je voyais ce pauvre marquis se décomposer encore un peu plus sur sa natte tandis que drime lui expliquait le sens de l'expression "se faire vider".
Mais qu'est-ce que marquis avait bien pu imaginer, bon sang ? Que les sortants grassement médaillés allaient rejoindre leur famille au sommet des tours ? Dans une grande scène de liesse familiale ? Et que les mauvais élèves, une fois vidés - hm, virés de la pension, étaient balancés dans la suburb par des parents déçus ? Pork, un truc stupide comme ça, plus ou moins. Je ne sais pas, vraiment !
Tout le monde savait ce qui nous attendait. Mais je ne sais pas comment, c'est vrai. Est-ce qu'on en parlait entre nous ? Disons : c'était implicite. Quand est-ce que tu as appris qu'il y a une lune dans le ciel, toi ? Moi, je ne me rappelle pas.

Solo d'un revenant

Sur la réconciliation après une guerre civile en Afrique, une écriture précise, hilarante et riche de symbolisme.

Le dernier roman de Kossi Efoui, publié en 2008 et couronné par les prestigieux prix Tropiques et Ahmadou Kourouma, est une réussite d'écriture précise, hilarante et riche de symbolisme à la fois.

Un pays fictif sort tout juste d’une terrible guerre civile de dix ans, durant laquelle de terribles massacres ont eu lieu. Un exilé, parti juste avant le déclenchement de l'horreur, rentre au pays, en pleine « cure de réconciliation », et veut absolument retrouver les deux camarades avec qui il animait une troupe de théâtre amateur avant la guerre, sans que le lecteur ne puisse cerner ses motivations avec précision, tandis qu'il parcourt le pays tentant de se remettre des bouleversements…

« L’agent a rangé le document. La main libérée lisse frénétiquement le col de l’uniforme. Un costume généreusement offert à des hommes revenus de basses besognes dans le maquis : hier encore coupeurs de routes et de gorges avec des besaces de chasseurs de têtes accrochées au cou, jusqu’à ce que la paix et la faim les ramènent des broussailles pour qu’ils acceptent d’échanger leurs quincailleries et leurs accoutrements d’épouvantail contre la promesse d’être amnistiés, repêchés, intégrés dans le même uniforme local, dans le même creuset au Nouveau Camp unifié qui porte le nom de Mandela, pour leur apprendre, avec le soutien des instructeurs belges, à devenir « soldats de bonne volonté », « gardiens de la politesse », aptes à tendre le sauf-conduit avec le sourire, « soldats de proximité » sachant patrouiller avec le Bonjour, le Bonsoir, Comment ça va le quartier.
Il faut imaginer leur fierté quand ils arrivent le matin pour recevoir les instructions : la colonne impeccable en uniforme local, l’instructeur belge prodiguant des soins pédagogiques, rectifiant la tenue des fusils, et le garde-à-vous, mettant en scène la situation simulée de patrouille de proximité :
- J’ai dit au repos, le fusil, au repos. Je n’ai pas dit aux aguets dans les bananiers. Et on apprend vite le Bonjour, le sourire. Comment ça va le quartier. Nous sommes là pour vous aider à demeurer libres.
Le chœur d’anciens coupeurs de routes et de gorges à l’unisson :
- Bonjour, comment ça va le quartier ? Nous sommes là pour vous aider à demeurer...
- Affable, affable, j’ai dit quoi ?
Le chœur d’anciens coupeurs de routes et de gorges à l’unisson :
- Affable, chef !
- J’ai dit quoi ?
- Affable, chef !
- L’autre, il va croire que tu vas lui crever sa poule avec ta baïonnette, là. J’ai dit quoi ?
Le chœur d’anciens coupeurs de routes et de gorges à l’unisson :
- Affable, chef !
La bande d’anciens chasseurs de têtes et coupeurs d’organes imitant bravement le sourire du coach belge, imitant le sourire comme il faut pour demander les papiers et les rendre, comme le veut la coutume dans les sociétés libres qu’on appelait autrefois civilisées.
Désormais, quand la glace est dure à briser, éviter le coup de crosse et préférer l’efficacité du proverbe autochtone qui fait dépannage pour dérider l’ambiance. L’instructeur belge sortant la sagesse africaine de son Guide des sagesses du monde, éditions Marabout : « On peut critiquer la morsure du chien, mais on ne peut rien contre la blancheur de ses crocs. » On répète. Encore une fois. Encore une fois. »

En attendant le vote des bêtes sauvages

La vie d'un dictateur africain en brillant feu d'artifice polyphonique et extrême.

Ce troisième roman de l'Ivoirien Ahmadou Kourouma, en 1994, fut celui de la consécration. Véritable feu d'artifice et synthèse de trente ans d'évolution des littératures africaines francophones, le récit de la vie du dictateur de la république du Golfe, librement inspiré de celle du dictateur togolais Gnassingbé Eyadema, y est chanté lors d’une cérémonie expiatoire traditionnelle, en sa présence…

« Votre nom : Koyaga ! Votre totem : faucon ! Vous êtes soldat et président. Vous resterez le président et le plus grand général de la République du Golfe tant qu’Allah ne reprendra pas (que des années et des années encore il vous en préserve !) le souffle qui vous anime. Vous êtes chasseur ! Vous resterez avec Ramsès II et Soundiata l’un des trois plus grands chasseurs de l’humanité. Retenez le nom de Koyaga, le chasseur et président-dictateur de la République du Golfe.
Voilà que le soleil à présent commence à disparaître derrière les montagnes. C’est bientôt la nuit. Vous avez convoqué les sept plus prestigieux maîtres parmi la foule des chasseurs accourus. Ils sont là assis en rond et en tailleur, autour de vous. Ils ont tous leur tenue de chasse : les bonnets phrygiens, les cottes auxquelles sont accrochés de multiples grigris, petits miroirs et amulettes. Ils portent tous en bandoulière le long fusil de traite et arborent tous dans la main droite le chasse-mouches de maître. Vous, Koyaga, trônez dans le fauteuil au centre du cercle. Maclédio, votre ministre de l’Orientation, est installé à votre droite. Moi, Bingo, je suis le sora : je louange, chante et joue de la cora (…). L’homme à ma droite, le saltimbanque accoutré dans ce costume effarant, avec la flûte, s’appelle Tiécoura. Tiécoura est mon répondeur. (…) Il se permet tout et il n’y a rien qu’on ne lui pardonne pas. (…) Le répondeur joue de la flûte, gigote, danse. Brusquement s’arrête et interpelle le président Koyaga.
- Président, général et dictateur Koyaga, nous chanterons et danserons votre donsomana en cinq veillées. Nous dirons la vérité. La vérité sur votre dictature. La vérité sur vos parents, vos collaborateurs. Toute la vérité sur vos saloperies, vos conneries ; nous dénoncerons vos mensonges, vos nombreux crimes et assassinats…
- Arrête d’injurier un grand homme d’honneur et de bien comme notre père de la nation Koyaga. Sinon la malédiction et le malheur te pour-suivront et te détruiront. Arrête donc ! Arrête ! »


Sérieux historique, comique burlesque, analyse anthropologique, chant traditionnel, discours officiels policés, invectives ordurières, discours caché dans le discours,… tout y passe avec bonheur, dans une polyphonie totale qui fait honneur à un projet que Bakhtine décrivait comme le plus ambitieux de la littérature. Et l'auteur peut ainsi décrire avec férocité l’ensemble de la confrérie des dictateurs africains sur trente ans…

L'homme à la carabine

Des graines d'anarchie dans le terreau d'une époque.

L'homme à la carabine, c'est André Soudy, le petit dernier de la bande à Bonnot, le gamin dans un manteau d'homme, trop vite poussé, les poumons en vrac et l'idéal au ventre.

La Commune s'est finie dans le sang, la guerre de 14 approche. Les "anarchisses", eux, y croient encore : vie en communauté, potager collectif, lectures, conférences du soir... et quelques illégalistes qui deviennent des bandits tragiques : la bande à Bonnot lance le premier braquage en automobile, s'attaque à un garçon de recette ou à la demeure d'un vieux couple bourgeois, ouvre des coffres, braque des armureries...

André Soudy les rejoint alors qu'ils sont déjà traqués par la police, leurs têtes mises à prix dans les journaux.  André Soudy, "Bécamelle, l'homme artichaut, l'innocent du monde". 

"J'ai la caille, moi. Jamais eu le pot. Même pas foutu d'aligner un guignol... Ci-gît André Soudy qui réussit à tout rater, ce serait valable en épitaphe sur ma pierre tombale".

Le récit est composé d'une mosaïque d'instants (d'instantanés ?)  : des chapitres très courts, que ce soit de la narration à divers moments de la vie d'André, des extraits de dialogues ou monologues avec un journaliste ou son avocat quand il sera en prison, des photos, des "arrêts sur image", des "feuilles volantes"... 

L'auteur maintient un rythme de va-et-vient permanent entre les instants vécus par la bande à Bonnot et l'image, l'imaginaire, qu'ils ont laissé derrière eux : ce qu'en raconte André Soudy en prison, ce qu'en diront les journaux après, puis encore plus tard Brassens écrivant  "mort aux vaches, mort aux lois, vive l'anarchie" ou un film de Philippe Fourastié, ou un poème d'Aragon...

Dans ses romans, Patrick Pécherot ne cesse d'évoquer le début du siècle, enfin l'autre, le XXème : la guerre de 14-18 dans Tranchecaille, la guerre d'Espagne dans Belleville-Barcelone. Et il le fait bien. Très très bien. La gouaille, les odeurs, les pavés, les zincs, tout y est, tout est juste.

Il s'en dégage une vraie tendresse pour ces personnages, pour une époque, et quelque chose comme un éclat de rire forcé, une grimace entre ironie, désespoir et révolte.

"- Vous aimez les armes ?

- Vous voyez ? Vous me demandez pas si j'aime les légumes... Aimer les armes... Un révolver sert à défendre sa peau. Autant savoir s'en servir. Et puis, chacun ses petites manies. Elles ne prouvent rien. Les journaux font de la réclame pour les fusils de chasse. Ca en fait des pousse au crime ? Remarquez, faudrait demander aux lapins."

L'attaque des dauphins tueurs

Paru en 2011, ce nouveau recueil de Julien Campredon, toujours chez l'éditeur captivant Monsieur Toussaint Louverture, poursuit le travail de sape à l'humour déjanté bien entamé avec Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes en 2006.

Cinq nouvelles pour évoquer, entre autres, les risques inhérents à la conclusion de pactes, consuméristes et carriéristes, avec un Diable, fût-il catalan (Diablerie diabolique au clubhouse), les détours ironiques des bibliothèques ou librairies magiques borgésiennes lorsque la crise immobilière s'en mêle (La Vengeance du livre uruguayen), les explications enfin compréhensibles sur la frénésie de bétonnage qui saisit tant de nos régions (La Coulée de béton infernale), les vicissitudes de l'invasion des terres ensoleillées par de nordiques retraités, lorsqu'un mysticisme malvenu peut s'en mêler (M., M. M., D. & M.), ou encore la métaphorique révolte de dauphins hédonistes mais néanmoins très déterminés lorsque l'État policier / protecteur finit par aller trop loin (L'Attaque des dauphins tueurs).

Un régal, à lire d'urgence et ranger ensuite précieusement sur son étagère, à portée de main, à côté des autres recueils de Julien Campredon et de ceux de Jean-Marc Agrati.

[... et Charybde 4 approuve.]

Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes !

Publié en 2006 chez le toujours étonnant éditeur Monsieur Toussaint Louverture, ce recueil de 9 nouvelles (plus une "note de l'éditeur" et une "note de l'auteur" qui valent bien des nouvelles !) s'approche désormais, dans mon panthéon personnel, des trésors d'un Jean-Marc Agrati.

Languedocien militant, Julien Campredon nous fait rencontrer non pas des sous-préfets aux champs, mais des maires écartelés en place publique par leurs électeurs pour avoir trop cédé aux sirènes de représentants de commerce en rond-points ou en bretelles de sortie (Le lièvre, l'olivier et le représentant en ronds-points), des hommes politiques spécialistes en discours assommants, statufiés de leur vivant (Jean-François Cérious ne répond plus), d'énigmatiques fantômes revenus s'installer frugalement "au pays" au cœur des Cévennes (Tornar a l'ostal ou Les mémoires d'un revenant), de sentencieux employés de Pôle Emploi endormant de jeunes chômeurs désabusés de leur litanie administrative, jeunes chômeurs qui du coup se laissent aller à des rêves aussi bizarres que séditieux (Avant Cuba !), de bien curieuses manières de découvrir le sexe des femmes (Heureux comme un Samoyède), ou encore de jeunes auteurs de fiction tentant de démontrer en vain à de redoutables bibliothécaires borgésiens que l'écrit ne se limite pas à l'autobiographie (Note de l'éditeur).

Le sommet du recueil est atteint avec la nouvelle qui lui donne son titre, Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes, toute en jubilation tressautante, qui constitue peut-être, dans sa brutalité gouailleuse aussi, l'une des plus efficaces analyses de la réalité du salariat et du mercenariat qui va avec que j'aie rencontrées.

« Putain, Benji ! À la porte et tu arroses tout ça à la grenade. Toi le bourgeois, tu me saques cette merde à la sulfateuse. Moi con, j'appelle le Vieux au talkie et en fonction je fais une sortie. Bourge, quoi qu'il arrive con, tu ne les laisses pas mettre de la lessive dans la fontaine devant le musée, après c'est chiant à enlever. Déjà qu'ils nous ont arraché les fleurs du parterre l'autre jour. Et ces flics qui ne font rien ! »

 

[ ... Charybde 1 & 3 approuvent.]

Requins d'eau douce - Une enquête de l'inspecteur Lukastik

Publication de 2004 d'un auteur autrichien jusqu'ici fort peu connu en France, alors qu'il compte une bonne douzaine de romans à son actif, ces Requins d'eau douce (auxquels on préférait toutefois le titre allemand, Nervöse Fische, beaucoup plus en phase avec le final du livre) frapperont d'abord par la sauvage incongruité de leurs prémisses : dans une piscine au sommet d'un immeuble viennois, un cadavre est retrouvé déchiqueté... par un requin, évidemment absent !

Au-delà d'une enquête étonnante, c'est la force du personnage de l'inspecteur Lukastik qui réjouira le lecteur, et tout particulièrement l'amateur de commissaires rêveurs et déroutants à l'image de l'Adamsberg de Vargas, dont Lukastik pourrait constituer une sorte de double désenchanté et wittgensteinien. Bourré de secrets inavouables, de lubies surprenantes et irrespectueuses de la hiérarchie, d'intuitions parfois justes, de marottes plus ou moins mystiques, d'accès intempestifs de contemplation, ce policier sort de l'ordinaire pour nous emmener dans de bizarres marges, où l'irrationnel s'immisce - non sans que l'enquêteur autrichien, haïssant pourtant aimablement la littérature policière, n'y fasse régulièrement référence.

Le final de l'enquête mérite certes le détour, mais là n'est pas vraiment le propos : une riche galerie de personnages que l'on hésite à qualifier de secondaires, et un inspecteur totalement hors normes, voilà qui fait ici notre bonheur car, comme le répète souvent Wittgenstein à l'oreille du héros : "Il n'y a pas d'énigme".

La disparition soudaine des ouvrières

Parue début octobre 2011, cette deuxième enquête de la commissaire anti-mafia Simona Tavianello confirme s'il en était besoin que Serge Quadruppani, traducteur émérite et fin connaisseur des arcanes politico-policières italiennes, a su créer un personnage du calibre de ceux des meilleurs auteurs italiens de noir, précisément - et laisse par ailleurs supposer que l'auteur a entendu les supplications des lecteurs réclamant une suite à la parution de Saturne l'an dernier.

Enquête pour ainsi dire "incidente", puisqu'intervenant au cours de vacances bien méritées, La disparition soudaine des ouvrières nous emmène dans une vallée piémontaise où une lutte larvée entre apiculteurs écologistes, frappés par d'étranges disparitions massives de leurs essaims, et multinationale agro-alimentaire, menant des expérimentations réputées inoffensives, semble dégénérer en violent éco-terrorisme... Mais comme dans Saturne, la lourde patte des services spéciaux, totalement inféodés au capitalisme berlusconien, pour qui chaque pseudo-ambition sociétale se résume in fine à un moyen de gagner davantage d'argent, est bien présente, et ne sera déjouée que partiellement et de justesse par la commissaire et ses alliés de circonstance, obligée qu'elle est, comme précédemment, de "marcher sur des œufs" pour pouvoir simplement poursuivre son travail...


« Les abeilles étaient en train de mourir d'avoir trop bien essayé de s'adapter à l'évolution du monde, au lieu de lui résister, "offrant ainsi l'image parfaite de la trajectoire d'une certaine gauche". »

L'homme dit fou et la mauvaise foi des hommes

Jeune écrivain béninois, Florent Couao-Zotti publie ce recueil de nouvelles en 2000. Le Serpent à Plumes écrivant souvent de pertinentes quatrièmes de couverture, la voici : "Florent Couao-Zotti est un visionnaire, et ses yeux innombrables fouillent avec méticulosité la ville africaine et sa folie dantesque. L'amour y est infini et commande aux hommes les plus grandes déraisons, à l'image de leurs immenses peines. Dans ses nouvelles, voler, tuer, souffrir est le quotidien de cette humanité, un quotidien dont parlent entre eux les égouts et les fleuves, les rues et les décharges, ainsi que les poètes. Mais au pays du vaudou et de la magie, des hommes se lèvent, invincibles, et le rire demeure, en dépit de tout, la première des forces."

"Malgré les pétarades des moteurs de la rue proche, malgré la vague de murmures assourdissants du marché, les voix s'étaient ordonnées, crues, coupantes, brûlantes, puis avaient tout crevé, avant de retomber à saute-mouton, sur la foule. La foule des marchands et des clients qui, aussitôt, reprirent le même refrain ; mais, cette fois-ci, avec une dose multiple d'inquiétude, de surexcitation. L'alerte maximum : "Olé ! Olé ! Au voleur ! Au voleur !" Des doigts, de partout, convergèrent vers un point, vers une petite boule faite de membres menus, des jambes grêles comme coupées dans du bambou, un enfant, un enfant ! "Olé ! Olé ! Arrêtez-le !" Il tapait au sol comme une balle de tennis, il courait, sautait par-dessus les obstacles, bousculait les marchandes et les clients, piétinait tout ce que ses petites tiges de jambes ne pouvaient éviter. Il courait. Il vitessait. Ah, la flèche intrépide !" (in "Petits enfers de coins de rues").

Plongée dans une terrible dureté en effet, celle d'un Cotonou souvent invisible au voyageur occasionnel, mais avec une hilarité permanente, qui crée un recueil éblouissant, rappelant parfois les minutieuses envolées d'un Jean-Marc Agrati (surtout dans ses nouvelles "africaines"), la verve cynique d'un Alain Mabanckou, ou encore le sens complexe de l'invective imagée d'un Ahmadou Kourouma. Un auteur à découvrir d'urgence pour les amateurs d'Afrique authentique, et pour les autres !

L'œil de Carafa

Une révolution dans le roman historique : 40 ans de luttes à l'apparition du protestantisme.

Publié en 1999 (et traduit en français en 2001 par Nathalie Bauer), L’œil de Carafa (Q en italien d’origine et en anglais) est le premier roman du collectif d’écrivains de Bologne, Wu Ming, paru en fait sous le nom de Luther Blissett, le vaste collectif européen d’action artistique et de canular politique, auto-dissous en 1998, dont ils furent des membres actifs dès l’origine.

Sept cent trente pages et deux voix pour, de fait, contribuer puissamment à révolutionner le roman historique, et fonder l’école informelle (et néanmoins controversée) du « Nouvel Épique Italien », avec la complicité bienveillante de Valerio Evangelisti, de Carlo Lucarelli, de Massimo Carlotto, voire de Giancarlo de Cataldo et de Roberto Saviano.

Le narrateur, anonyme – ou plutôt changeant allègrement de pseudonyme chaque fois que nécessaire -, arpente l’Europe de 1515 à 1555, spectateur et acteur des immenses soubresauts apportés par l’installation de la Réforme protestante, et par la lutte acharnée entre l’Empire de Charles Quint, le royaume français de François 1er, les princes allemands et la Turquie de Soliman le Magnifique, sous le regard acéré de la Curie romaine. Jeune passionné et radical, il prend rapidement acte, avec de nombreux camarades, de la tiédeur complaisante d’un Martin Luther qui, passée la ferveur de l’affichage de ses thèses sur la porte de l’église de Wittemberg, a bien tôt fait de se ranger, avec armes et bagages, au côté des princes allemands et de leur féodalité maintenue, alors même qu’un instant, un immense espoir s’était levé pour les pauvres et les réprouvés. Le narrateur sera donc, avec constance, de toutes les batailles radicales perdues du demi-siècle, de toutes les folies expérimentales, de toutes les quêtes généreuses de l’époque : combattant avec Thomas Müntzer, l’instigateur de la grande révolte paysanne (celle qu’analysera Friedrich Engels en 1850), à la bataille de Frankenhausen (1525), participant, rapidement dégoûté et incrédule dès les premières dérives, à l’éphémère royaume théocratique anabaptiste de Münster et aux folies de Jean Matthijs et Jean de Leyde (1535), combattant au sein de la violente colonne de Jan de Batenburg jusqu’à la capture et l’exécution de celui-ci en 1538, sympathisant du phalanstère (avant la lettre) d’Eloy Pruystinck et de ses amis, à Anvers, jusqu’en 1544, avant de faire fortune en participant à une arnaque sophistiquée aux dépens des banquiers Fugger, principaux financeurs des guerres et des oppressions à l’époque, et de s’établir à Venise pour un « final » hallucinant, allié à une riche famille de marchands et activistes Juifs portugais…

C’est qu’entre temps, avec toujours plus de force au fil des pages, la deuxième voix du roman a pris son essor : figurant uniquement sous forme de lettres et de rapports adressés à son commanditaire, l’espion et infiltrateur catholique « Q » (pour Qohélet, pseudonyme renvoyant au livre de l’Ecclésiaste) décrit patiemment au cardinal Carafa, animateur de la frange plus dure de l’église catholique (il sera l’instigateur de la création de l’Inquisition romaine en 1542 avant de devenir le pape Paul IV, l’un des plus féroces de l’histoire, en 1555), les signaux d’alerte sur les activistes protestants et anabaptistes les plus menaçants, œuvrant surtout, en véritable agent provocateur, à trahir et faire échouer de l’intérieur les mouvements les plus dangereux pour la papauté et pour les puissants de ce monde, jusqu’aux confrontations finales quand le narrateur aura enfin réalisé le rôle de cette ombre secrète qui traqua ses actions et celles de ses compagnons pendant plus de trente ans…

Roman d’une rare puissance et d’une extrême ambition, donc, recourant à la fois à une recherche minutieuse et à un jeu subtil d’anachronismes « étudiés » et de langages virtuoses, pour donner un sens inhabituel à une période historique d’une part, et pour indiquer par analogie de possibles mécanismes de lutte contemporaine, d’autre part.

Roman dont on ne peut qu’attendre avec impatience la réédition, et pourquoi pas dans une nouvelle traduction française qui, à l’instar de la magnifique traduction anglaise de Shaun Whiteside, serait davantage fidèle aux recherches langagières et à la langue bien particulière du collectif bolognais.

Il est écrit sur la première page : dans la fresque, je suis l’une des figures à l’arrière-plan.
Une écriture soignée, minuscule, sans la moindre bavure, formant des lieux, des dates, des réflexions. C’est le carnet des derniers jours convulsifs.
Les lettres sont vieillies et jaunies, poussières de décennies passées.
La pièce de monnaie du royaume des fous se balance sur ma poitrine, symbole de l’éternelle oscillation des fortunes humaines.
Le livre, le dernier exemplaire rescapé peut-être, n’a plus été ouvert.
Les noms sont des noms de morts. Les miens, et ceux des hommes qui ont parcouru ces sentiers tortueux.
Les années que nous avons vécues ont enseveli à jamais l’innocence du monde.
Je vous ai promis de ne pas oublier.
Je vous ai mis à l’abri dans ma mémoire.
Je veux tout maîtriser depuis le début, les détails, le hasard, le flux des événements. Avant que le recul ne brouille mon regard, émoussant le vacarme des voix, des armes, des bataillons, atténuant les rires et les cris. Et pourtant, seul le recul autorise à remonter à un début probable.