Connexion

Coups de coeur

Éloge des voyages insensés - ou L'île

Une extraordinaire quintessence du récit de voyage, du récit polaire et de la quête de sens à la vie.

Publié en 2002, traduit en français en 2008 dans la collection "Slovo" de Verdier par Hélène Châtelain, le premier texte long du journaliste russe Vassili Golovanov compte parmi ces œuvres surgies en apparence de nulle part pour faire date dans la littérature.

Île désolée de 5 000 km2 dans la mer de Barents, côté russe, à peu près à mi-chemin d’Arkhangelsk et de la zone militaire de Nouvelle-Zemble, Kolgouev, rattachée au district autonome de Nénetsie, se met un beau jour, fruit de circonstances et de hasards, à obséder un écrivain-journaliste russe, en quête de plus en plus désespérée de sens et d’imaginaire personnel au sein d’un monde soviétique finissant et d’un monde néo-russe qui lui succède cahin-caha sans grand enthousiasme.

Peu d’auteurs se sont penchés avec autant de détermination obsessionnelle, dans tous les creux de leur récit, sur ce qui fait naître l’envie, le besoin, la rage de voyager, et tout particulièrement de voyager aux confins, polaires ou autres. Peu d’auteurs ont poussé aussi loin l’introspection cruelle lorsque le fantasme voyageur, après avoir surmonté toutes les raisons rationnelles de tergiverser, se confronte à la réalité.

"Je saute du radeau et, prudemment, pieds nus sur le sol glacé, je m’approche de la fenêtre. À travers l’opacité sourde de la pluie : les baraques grises de Narian-Mar.
Une ville étrangère où, je ne sais pourquoi, le courant m’a poussé… Poussé ? Non. J’y suis arrivé de mon plein gré… En quête. En quête de quoi ? De sens. Du sens de la vie humaine. Cela sonne stupidement exalté, soit, mais comment faire si, en vérité, nous sommes placés face au non-sens de l’existence ?
Parce que la guerre, c’est sérieux, c’est du non-sens sérieux. Des milliers de gens tués. Exterminés les uns par les autres. Privés de sens. A Soumgaït. Au Karabagh. À Bakou… La liste va gonfler, comme une tumeur cancéreuse. La famille, la maison, l’individu, son monde, ses efforts, sa joie sont privés de sens, la mort moissonne. Il faut regarder la vérité dans les yeux : les yeux des miséreux, les yeux des réfugiés, emplis de désespoir, les yeux éteints des assassinés. "La vie humaine ne vaut pas un sou". Au juste prix. Pouvoir. Argent. Matières premières. Armes.
Au juste prix, étrangement, de tout ce qui défigure, mutile la vie, la piétine, la détruit, la retient, l’empêche de s’élever, ne laissant pas aux pierres le temps de s’ajuster, aux pousses de se raffermir. La haine a ses lois. Nous vivons à nouveau aux limites des temps…"

Kolguyev

Après plusieurs départs avortés, au cours desquels il s’approche toutefois, à certains moments, à quelques centaines de kilomètres de son but (c’est-à-dire tout près, dans ces régions de vastes distances), le narrateur finit par rejoindre Kolgouev, à partir de Narian-Mar, la principale "ville" du district autonome de Nénetsie, pour découvrir, abruptement puis plus subtilement, ce qu’un siècle de civilisation et de bureaucratie ont créé en lieu et place de l’île de chasseurs et d’éleveurs de rennes décrite par les explorateurs anglais au XIXème siècle, ce que le collectivisme a curieusement réussi, et surtout, ce qu’il a complètement raté, ici aussi.

"Dans la chambre d’hôtel glaciale. Sous deux couvertures. En caleçon de laine. Nuit. Pluie derrière la fenêtre.
Pourquoi ? Pourquoi tout cela ? Envie soudaine de manger, de prendre une douche chaude.
Qu’est-ce que je cherche ? L’Île ? Elle a été découverte bien avant moi. L’Île, mon invention saugrenue ! Pas besoin de rêver longtemps pour se représenter ce qu’il y a là-bas. Étendue plate. Toundra. Ciel gris, bas, creusé en labour de nuages sombres. Soleil terne, blafard, toujours caché. Herbes chétives tremblant dans le vent et fleurs de camomille – apothéose de la floraison estivale… Odeur d’humidité, partout des marécages, et le bord de mer qui ne sent que l’argile car l’eau, on ne sait pourquoi, ne sent rien. Jaune, glaciale…
Pour le reste, tout doit être comme ici, à Narian-Mar, en pire. Le même froid, la même misère. Depuis deux jours, à l’hôtel, il n’y a pas de chauffage et pas d’eau. Je prends l’eau dehors, à un robinet, dans une gamelle. Le matin, il y en a assez pour se laver, rincer la cuvette, faire le thé. Le soir, pour se laver, mouiller la serviette, s’essuyer, vider la cuvette, faire le thé. Au premier étage de l’hôtel, une porte avec l’inscription : "Buffet". Pas une seule fois je ne l’ai vue ouverte. Et c’est le nouvel hôtel, le plus cher de la ville… Le meilleur…
Je râle, de nouveau : la nuit, de lâches pensées me traversent, serrées, en bancs de poissons. Parfois les poissons sont nombreux, parfois moins. Parfois je perds la tête, tellement tout se met à frémir, à scintiller de mille craintes – déferlement de harengs se jetant dans les filets…"

Колгуев 1

Au cours des rencontres avec les rares officiels du lieu, ou celles et ceux qui en tiennent lieu, avec les épaves alcooliques réduites depuis longtemps au chômage et à l’oscillation sans fin au bord de la misère noire et du suicide, avec les quelques rudes chasseurs-éleveurs qui résistent, encore et toujours, à l’adversité, et s’inventent au quotidien un avenir modeste mais efficace, nourri de fières traditions, de croyances et de légendes comme d’un implacable pragmatisme éclairé, le narrateur obtient, au prix d’acrobaties tour à tour savoureuses ou tragiques, l’essentiel de ce qu’il était venu chercher, même si, consciemment et inconsciemment, sa cible a changé au cours du processus.

"Tous les voyages contemporains, avec leur côté prémédité, rappellent la promenade en bateau des trois héros de Jérôme K. Jérôme et, en ce sens, sont foncièrement littéraires. Est-ce un mal que de s’y résigner ? Né et grandi dans l’espace du livre, le voyage y retourne : c’est un genre littéraire ou cinématographique particulier qui n’a plus d’autre justification aux yeux des hommes… Tous les voyageurs contemporains le comprennent : que ce soit l’équipe de Cousteau, qui fit de son navire sa maison et dont le nom, "Calypso", résonne comme un écho d’Homère, ou Reinhold Messner, qui conquit l’Everest en solitaire, ou encore Michel Siffre, hantant les profondeurs ténébreuses des cavernes… Tous doivent rendre compte de ce qu’ils ont vécu, sans quoi les gens se détourneront d’eux comme d’usurpateurs ayant dérobé à leur profit une part de la richesse commune. Ils doivent restituer aux autres le mystère dévoilé."

Miracle d’équilibre subtil, entre exploitation décidée de toutes les sources historiques disponibles, menée sans lourdeur, récit anthropologique d’une grande finesse, conduit au plus près de l’humain, réflexion sociale et culturelle intense sur ce qui crée ou annihile l’homme contemporain, quête spirituelle sans ornementations sacrées, mise en scène personnelle à valeur réellement universelle, "Éloge des voyages insensés" est sans doute, en cinq cents pages (dont quatre vingts de précieuses annexes) sans un gramme d’inutilité, l’un des plus grands récits de voyage, d’intellect et d’humanité en mouvement qu’il m’ait été donné de lire.

"Ce qui différencie la jeunesse de l’âge adulte, c’est que l’adulte tente de donner une cohérence à tous les événements de sa vie. Puis, un beau jour, il se rend compte que, tel le roi sur l’échiquier, l’imprévisible le cerne et que pour éviter le mat, il doit accomplir un acte très précis. Partir sur une île, par exemple, avec laquelle rien, mais absolument rien, ne le lie…"

Orphelins de Dieu

Une tuerie !! (3)

Il faut qu'ils payent, dit-elle en baissant la voix, il faut qu'on les trouve et qu'ils payent pour le mal qu'ils ont fait. Si j'étais un homme je sais bien comment je ferais. Je les choperais, un après l'autre, je les attacherais à mon cheval, et je les traînerais dans les épineux pour les déchirer jusqu'aux os. Hélas je ne suis qu'une malheureuse, et les hommes de ma famille sont bien trop lâches pour venger mon pauvre frère.

Quatre hommes sont sortis du bois à cheval. Et parce que rien ne les en empêchait, ils ont mutilé un berger, lui coupant la langue et massacrant son visage.

Sa soeur, un petit bout de femme têtue et maigrichonne, s'en va trouver L'Infernu, dont l'aura sanglante luit encore malgré l'âge, la maladie et l'alcool. Une occasion rêvée pour lui de finir sur un baroud d'honneur et de réveiller sa jeunesse perdue pour impressionner la gamine.

Evoqué par un vieux loup sur le déclin, ce temps-là a le panache et la brutalité des épopées médiévales ou des westerns classiques. Car il fut une époque où les desperados avaient de l'honneur et la violence de ceux qui n'ont rien avait un sens. Ou peut-être que le temps a seulement enjolivé les choses, à force de broder la légende sur des corps qui pourrissent.

Marc Biancarelli emprunte au roman d'aventures, au western et au récit initiatique leurs éléments les plus classiques et les plus efficaces. Tuer pour un lancer de dés ou un regard de travers, voler du bétail, violer, se dissoudre dans la nuit. Traquer et être traqué. Dans un décor de bordels, auberges pouilleuses et montagnes arides, les soldats/rebelles/bandits oscillent entre le mythe et la boue.

Pas de "petit bijou" aux "phrases ciselées", ni même de "délicieux bonbon" ici, mais une pièce de viande sanglante, un roman brutal dont on sait dès le début qu'il finira mal.

Notre quelque part

Endiablé, drôle et poétique choc de l’ancien et du moderne, du respect et de la corruption, au Ghana contemporain.

Publié en 2009, traduit en français en 2014 par Sika Fakambi chez Zulma, le premier roman du Ghanéen Nii Ayikwei Parkes fut d’emblée salué par la critique et se montra un sérieux concurrent au prix Commonwealth 2010.

"Notre quelque part", aux côtés peut-être des textes du Béninois Florent Couao-Zotti (les recueils de nouvelles "L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes" et "Poulet Bicyclette & Cie", ou les romans "Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire" et "La traque de la musaraigne") est certainement l’un des plus beaux romans parus ces dernières années pour dire avec un étonnant mélange, quasiment parfait, d’humour et de sérieux le choc de la modernité et de la tradition, de l’avidité corrompue et du respect ancestral, du fantastique doux des contes anciens et de la rationalité techno-économique du contemporain, au sein des pays d’Afrique de l’Ouest, rejoignant aussi la belle manière de procéder de la Sénégalaise Ken Bugul dans "La pièce d’or" ou dans "Aller et retour".

Usant de la découverte "accidentelle" de restes humains dans une case villageoise du pays ashanti, Nii Ayikwei Parkes déploie une fabuleuse galerie de personnages (chasseur traditionnel sage et malicieux, jeune légiste diplômé au Royaume-Uni, policier de haut rang occidentalisé et formidablement ambitieux, gardiens de la paix loin de se limiter à la brutale épaisseur qu’ils véhiculent initialement, tenancière de maquis ayant plus d’un tour dans son sac,…) acquérant très rapidement leur épaisseur propre pour nous enchanter dans un récit à tiroirs jusqu’à l’ambiguë révélation finale, où il ne sera plus du tout question d’un éventuel McGuffin, mais au contraire d’une possible magie centrale et d’une ferveur dans la synthèse présente du passé et de l’avenir.

L’auteur utilise tout au long une merveilleuse langue contrastée et poétique (la poésie représente d’ailleurs la grande majorité de son travail en anglais) : dans la version originale, il orchestre suivant les lieux, les moments et les intentions des locuteurs l’anglais "classique", les expressions directement rendues de la langue twi, comme le savant mélange de l’anglais vernaculaire et de la structure twi – ce pour quoi il faut souligner le superbe travail de la traductrice béninoise Sika Fakambi, qui parvient à reproduire savoureusement le mécanisme en "collant" à ses équivalents en français du Bénin ou du Togo, utilisant le fon en lieu et place du twi, pour obtenir un bel effet de réalisme aux sonorités familières à tout voyageur en ces pays, ou à tout lecteur de Florent Couao-Zotti, par exemple.

Une très belle révélation, qui devrait inciter toujours davantage de lectrices et de lecteurs à se plonger dans la troublante beauté des grands textes contemporains d’Afrique.

"Un gros homme en habit de civil est descendu du Pinzgauer. Il portait un grand abomu noir pour tenir son pantalon jeans, et il mâchait des arachides.
C’est qui le chef ici ?
Les enfants ont pointé vers le kapokier géant derrière le champ du cultivateur Asare. Le chef habite dans la concession là-bas.
Les autres policemans étaient déjà descendus de leurs voitures. Tous les policemans là – un, un, un jusqu’à neuf, en habit tout noir noir dans notre village dès le jeune matin là ? Celui qui était en habit de civil a regardé de droite à gauche, et j’ai vu qu’il regardait aussi derrière l’arbre, vers la bassine sanyaa bleue de ma mère, que j’ai placée au sommet du toit de ma case, après sa mort. Je me souviens qu’elle a transporté son eau dedans jusqu’à ce que le fond se perce de petits trous, et après elle a emporté ça dans son champ pour récolter ses légumes dedans jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul gros trou. J’ai placé la bassine sur les feuilles séchées de mon toit, pour voir ma case au loin quand je reviens de la forêt. Quand le policeman a regardé, j’ai regardé aussi. Et il m’a regardé, et il a pointé vers moi.
Toi là, tu parles anglais ?
Ah. J’ai pensé que l’homme là, ou bien il ne connaît pas le respect, ou bien, sebi, parce que j’ai rasé mes cheveux, il n’a pas vu mes soixante-quatorze années ? Mâcher des arachides pendant qu’il me parle ! Je n’ai même rien dit. J’ai levé ma calebasse, et j’ai bu un peu du vin de palme de Kwaku Wusu. C’était doux. Kwaku Wusu est le meilleur malafoutier des seize villages de notre chefferie et des douze villages de la chefferie de Nana Afari."

Le très beau texte que consacre Alain Mabanckou (nullement par hasard : il est lui-même l’un des grands orchestrateurs actuels de cette magie du choc, comme nous le rappellent au strict minimum ses extraordinaires "Mémoires de porc-épic") à ce roman dans Jeune Afrique est ici.

Lisbonne dernière marge

«Lisbonne dernière marge», premier roman publié par Antoine Volodine aux éditions de Minuit (1990), après ses quatre premiers livres parus chez Denoël, est un récit extraordinaire et vertigineux, dont chaque lecture approfondit l’abime.

Se fondant dans la foule des touristes de Lisbonne, Ingrid Vogel, militante de la guérilla urbaine, est en fuite après le démantèlement de son groupe par le BKA, accompagnée de Kurt Wellenkind, qu’elle appelle son dogue, un policier allemand membre du "Sicherheitsgruppe" qui a organisé par amour sa disparition et son exil. Elle doit embarquer d’ici quelques jours, seule, sur un bateau en direction de l’Asie pour échapper à la police allemande, après la défaite et l’écrasement de son mouvement.

«Elle aimait Lisbonne, et pas seulement à cause de la lueur rouge qui s'y était allumée, lors de ce fameux été, pour d'ailleurs presque immédiatement se ternir et agoniser ; elle aimait Lisbonne, ses habitants des années trente l'avaient conquise, son atmosphère d'Atlantide passive, de ville méditerranéenne transplantée, condamnée, par un mauvais sort, à la non-exubérance et au remâchement anachronique des souvenirs

Regardant avec terreur ce qui l’attend, l’exil lointain et solitaire sous une fausse identité, la fuite vers une forme d’inexistence, et se retournant sur l’histoire du XXème siècle, elle imagine une nouvelle forme de résistance par l’écriture après le désastre de la défaite, un roman crypté pour qu’on ne puisse pas remonter jusqu'à son auteur, assemblage vertigineux d’histoires qui sont emboîtées - table des matières et récits - à l’intérieur de ce roman où la mémoire d’Ingrid et la culture de la guérilla sont transposées en littérature, une littérature hantée par la passion jusqu’au-boutiste de la lutte, l’angoisse du combattant solitaire, et par l’horreur de la propagande et de la répression.

«Rue de l'Arsenal, à Lisbonne, les potences abondent.

"Les quoi ?" demanda-t-il, s'étonna-t-il. "Qu'est-ce que tu as dit ?

- Les potences", confirma-t-elle, avec un mouvement provocant de l'épaule.

Et : J'ai toujours voulu faire démarrer ainsi mon roman, par une phrase qui les gifle. Et lui : Ton roman ? Tu as vraiment l'intention d'écrire ? Qui gifle qui ? Et elle : Qui les gifle, eux, les esclaves gras de l'Europe, et les esclaves boudinés, et les cravatés, et les patrons militarisés par l'Amérique, et les serfs du patronat, et tous ces pauvres types asservis par tous, et les sociaux-traîtres et leurs dogues, et toi aussi, mon dogue, toi aussi.»

Alors qu’elle est au bord de la folie, reflet de sa rage et de son angoisse devant la vie aux marges qui l’attend, son récit éclaté en de multiples narrateurs hétéronymes, collectif de voix qui sert à brouiller les pistes, fait surgir par fragments un monde fictif et noir, la Renaissance du IIème siècle, se situant après un désastre qui ressemble à la seconde guerre mondiale et pose cette question obsédante de la fabrique de l’histoire, tout en faisant exploser, comme autant de feux d’artifice, des visions et un imaginaire foisonnant.

«La solitude de la lune des pirates, lorsque la nuit marbrée de bleu s’engrave, étouffante et elle-même vidée de toute substance, exsangue, la solitude de la lune des pirates est infinie

La cité des saints et des fous

Tous les chemins de l’imaginaire furieux mènent à Ambregris.

Publié en 2001, réédité et significativement augmenté en 2002 et en 2004, traduit en français en 2006 par Gilles Goullet dans la bien regrettée collection Interstices de Calmann-Lévy, sous l’égide éditoriale de Sébastien Guillot, ce "recueil" (si l’on ose encore ce terme pour une pareille création) de Jeff VanderMeer regroupe plusieurs nouvelles et courts romans publiés entre 1996 et 1999, autour et à côté desquels a été ajouté un formidable amoncellement de fragments et un ciment narratif redoutable pour faire de la ville mythique d’Ambregris l’un des très hauts lieux de la création littéraire contemporaine.

"Que peut-on dire d’Ambregris qui n’ait déjà été dit ? Le moindre quartier de la ville, si superflu qu’il paraisse, a un rôle complexe, voire équivoque, à jouer dans la vie de la communauté. Et j’ai beau me promener très souvent sur le boulevard Albumuth, l’incomparable splendeur de la cité ne cesse de se rappeler à moi, avec son amour des rituels, sa passion pour la musique, son inépuisable et magnifique cruauté. (Voss Bender, Mémoires d’un compositeur, volume I, page 558, Ministère de la Presse Fantasque)"

Le texte d’ouverture (qui est aussi le plus long de l’ouvrage, et qui fut le premier publié, dès 1996), "Dradin, amoureux", nous plonge d’emblée in medias res, au cœur de cette ville protoplasmique d’Ambregris, déployée au long du large et limoneux fleuve Moss, à la veille du gigantesque, éminemment touristique et sauvagement carnavalesque Festival du Calmar d’Eau Douce, ville tentaculaire en diable à l’histoire sombre et chahutée, que l’on découvrira ensuite lorsque tous les pans de la mosaïque apparaîtront (… ou simuleront leur apparition).

Avec cet étonnant personnage de "missionnaire" de retour d’une expédition que l’on devine tragique dans la jungle non civilisée, Jeff Vandermeer semble immédiatement réussir la magie d’un alliage alchimique entre la manière de deux très grands conteurs stylistes, le méticuleux et baroque Gene Wolfe de "L’ombre du bourreau" côtoyant ici intimement le fantasque et cruellement ironique Jack Vance de "Cugel", pour nous offrir, déjà, un texte pouvant aisément se hisser parmi les plus attachants de la fantasy contemporaine.

"Dradin, amoureux, sous la fenêtre de son amour, les yeux levés vers elle tandis que la foule grouillante déferle autour de lui, multitude rouge vif aux vêtements rugueux qui le bouscule et le meurtrit sans même qu’il s’en aperçoive. Car Dradin la regarde ELLE, qui prend la dictée d’une MACHINE, un impénétrable bloc gris duquel sortent les écouteurs enserrant sa délicate tête ovale. Dradin reste abasourdi, stupéfait par ces yeux d’un bleu séraphin, ces longs cheveux d’un noir de jais cascadant sur les épaules, ce mélancolique visage pâle que masque, sur la vitre, le reflet du ciel de plus en plus gris. Elle se trouve trois étages plus haut, sertie dans la brique et le mortier, presque un monument, assise près de la fenêtre juste au-dessus de l’enseigne "Hoegbotton & Fils, distributeurs". Hoegbotton & Fils, la plus grande affaire d’import-export de toute l’anarchique Ambregris, la plus ancienne des cités, à laquelle on avait donné le nom de la partie la plus précieuse et la plus secrète de la baleine. Hoegbotton & Fils : des caisses et des caisses de perversités expédiées pour l’amusement des décadents depuis la très lointaine Surphasie et les régions inférieures de l’Occident, ces endroits qui en un rien de temps se mouillent, mûrissent et pourrissent. Et pourtant, conjecture Dradin à propos de son amour, elle semble d’extraction plus satisfaisante, non pas casanière, mais mal à l’aise à l’étranger, à moins de voyager au bras de son amant. A-t-elle un amant ? Un mari ? Ses parents sont-ils toujours en vie ? Aime-t-elle l’opéra ou les pièces de théâtre paillardes données près des quais, où des ouvriers chargent de leurs membres grinçants les caisses de Hoegbotton & Fils sur des chalands tout près de se mesurer au puissant fleuve Moss qui s’écoule, léthargique et limoneux, jusque dans le tourbillon rapide de la mer ? Si elle aime le théâtre, je peux au moins lui offrir cela, pense Dradin, bouche bée et les yeux levés vers elle, sans se soucier de ses cheveux longs qui lui tombent sur le visage. À une telle distance du fleuve, la chaleur le flétrit, mais il ignore la sueur lui enserrant le cou." ("Dradin, amoureux")

Mais il ne s’agit bien là que d’un (somptueux) hors d’œuvre : dès le deuxième texte de l’ensemble, la nature foisonnante, résolument polyphonique et potentiellement déroutante de l’entreprise s’affirme : dans une brochure publicitaire grand public, largement distribuée à l’occasion du (déjà fameux à ce stade) Festival du Calmar d’Eau Douce, un historien chenu et tout empli d’humour sarcastique et vengeur, Duncan Hurle, dresse pour nous, public ignorant attiré par la réputation d’Ambregris en cette saison, les premiers siècles de l’histoire de la cité, que vous découvrirez avec une joie et une incrédulité légèrement teintées d’horreur, en pesant peut-être déjà, à vos risques et périls, le rôle des fongi, rapidement envahissants tout au long de l’histoire, et celui des champigniens, premiers habitants de la cité, toujours aussi souterrainement mystérieux après quelques centaines d’années de cohabitation pas toujours très harmonieuse.

"2. Une note de bas de page sur le but de ces notes de bas de page : le présent texte en regorge afin d’éviter de vous infliger, touriste nonchalant, un volume de connaissances qui risquerait de vous peser et de vous empêcher d’apprécier les charmes de la ville avec votre habituelle désinvolture insouciante. Afin de contrecarrer vos prévisibles efforts – une fois découvert un sujet intéressant dans le présent récit – de sauter des passages, j’ai extirpé tous les renvois à d’autres publications Hoegbotton polluant telle une invasion de fongus les autres brochures de cette collection.
3. Il me faut ajouter à la note 2 que les informations les plus intéressantes seront uniquement incluses en notes de bas de page, que je m’efforcerai de multiplier au maximum. De plus, les informations évoquées en note seront plus tard développées dans le texte principal, ce qui plongera dans la confusion ceux d’entre vous ayant décidé de ne pas lire les notes de bas de page. Voilà ce qu’il en coûte de tirer un vieil historien du bureau d’enseignant derrière lequel il sommeillait pour le forcer à collaborer à une collection de guides de voyage populaires." ("Guide Hoegbotton de l’Ambregris des Premiers Temps, par Duncan Hurle")

Dès lors, le ton est donné, et Jeff VanderMeer déroule avec jubilation en 550 pages une mosaïque parfaite, car aux deux textes principaux du corpus (une monographie de critique artistique, "La transformation de Martin Lac", et un compte-rendu d’interrogatoire psychiatrique, "L’étrange cas de X") vont s’ajouter 300 pages d’annexes : fac-similés de courriers entre psychiatres, articles de journaux, extraits de romans, encarts publicitaires, articles de revues savantes, messages cryptés, études zoologiques ("Le Calmar royal" réussissant au passage cette rare prouesse littéraire d’offrir un texte dont la clé romanesque réside dans l’abondante bibliographie qui le termine), pour finir par un plutôt extraordinaire glossaire qui livre, comme incidemment, à la lecture attentive une bonne dizaine des clés d’interprétation qui semblaient faire défaut au monumental ensemble qui précédait. C’est dans cet agencement de miroirs déformants, bifurquants, bien peu fiables et terriblement instables (au point de faire magnifiquement douter le lecteur de la nature et de la réalité exacte de ce qui lui est ainsi raconté de sources multiples) que Jeff VanderMeer exprime avec un immense et joyeux talent toute sa connivence et son admiration pour le "Tlön, Uqbar, Orbis Tertius" de Borges (auteur dont le nom, incidemment, est aussi celui de la plus célèbre librairie / maison d’édition sise à Ambregris) et pour les "Villes invisibles" de Calvino, au moins autant que pour l’assemblage polyphonique d’un Joyce et la rudesse farceuse d’un Rabelais ou d’un Sterne.

"(9) Apprendre à quitter la chair. Même si j’ai confisqué cette histoire à X au début de son séjour dans notre délicieuse institution, je la joins au cas où elle présente un quelconque intérêt, l’ayant soigneusement séparée de la collection de X. J’ai lu plusieurs fois l’histoire, dans l’espoir de la déchiffrer. Elle contient, ai-je le sentiment, et bien davantage que les nombres tapés à la machine, des indices sur l’endroit où se trouve X. L’histoire est lumineuse… Elle semble presque rayonner de lumière quand on la lit. Je dois admettre vous l’envoyer surtout pour m’en débarrasser."

"Je fais des cauchemars, en ce moment. Pas sûr de savoir qu’en tirer. Ils suggèrent des réponses à des questions sur les chapeaux gris. Cela se passe toujours sous terre. Et il fait sombre. Il y a une machine. Sa façade est d’une rassurante matière translucide ou réfléchissante."

Encore meilleur à la relecture qu’à la première lecture, "La cité des saints et des fous" peut indiscutablement prendre place dans le panthéon somme toute restreint des très grands romans contemporains.

S’il y avait parfois davantage de logique et de justice dans un monde des lettres qui, à force de ne pas se chercher, court le risque de se perdre un peu, ce texte devrait et aurait dû provoquer la traduction et l’édition en français des autres travaux de Jeff VanderMeer, dont le sublime "Veniss Underground" (2003) dont il faudra bien vous (re)parler prochainement.

Il faut d’ailleurs souligner en passant, même si l’audace y est nettement moindre que dans les textes de fiction, l’heureuse initiative de l’éditeur Bragelonne, qui a traduit et publié récemment l’essai "La bible Steampunk", belle histoire intelligente d’un "genre littéraire à l’intérieur d’un genre", écrite en 2010 en collaboration avec  S.J. Chambers.

Vermilion Sands

Utopie désenchantée ou parenthèse ironique, la mythique cité des arts, de la plage et du désert de J.G. Ballard.

Les neuf (ou huit, ou dix, selon les éditions) nouvelles composant « Vermilion Sands » occupent une place singulière dans l’œuvre de Ballard : écrites entre 1956 et 1970, assemblées en recueil en 1971, elles forment à la fois un rappel historique jalonnant la période des « quatre apocalypses » et une charnière vitale alors que « La foire aux atrocités » de 1969 oriente décisivement l’écriture de l’auteur vers une exploration différente, plus radicale et plus sombre, que matérialisera la célèbre "trilogie de béton" ("Crash", 1973 ; "L’île de béton", 1974 ; "I.G.H.", 1975).

S’il faut les 200 pages du recueil pour approcher l’essence de Vermilion Sands, Ballard la décrivait toutefois lapidairement, au détour de la nouvelle « Les sculpteurs de nuages de Corail D », comme « cette bizarre station touristique ancrée dans les sables, avec sa léthargie, son mal des plages et ses perspectives changeantes ». Cité balnéaire hors du temps, futuriste en diable mais curieusement comme arrêtée, figée dans une perpétuelle célébration feutrée de l’art et des anciennes avant-gardes, refuge des peintres, des sculpteurs et des poètes en douce fin de carrière, elle incarnait une stabilité langoureuse et légèrement désespérée au milieu du tourbillon des fins du monde en gestation, expression mi-figue mi-raisin, bienveillante et ironique, de cette période de rémission dans la dureté capitaliste que Ballard nommait par ailleurs "l’Intercalaire", parenthèse d’une vingtaine d’années peut-être, presque gracieuse dans un monde recherchant activement le triomphe de la folie marchande.

Utopie désenchantée, quintessence de l’inutilité précieuse de l’activité artistique, havre instable mais gentiment englué dans la somnolence, à l’écart des vagues mortifères que son ami John Brunner, à l’époque de l’écriture des dernières nouvelles de "Vermilion Sands", fait déferler sur notre monde, utilisant les trois cartouches explosives et néanmoins redoutablement précises de "Tous à Zanzibar" (1968), de "L’orbite déchiquetée" (1969) et du "Troupeau aveugle" (1972) ? : Ballard n’a pas cherché à apporter de réponse définitive à cette question, même s’il balaie plusieurs pistes dans les trois textes d’accompagnement que la récente édition française de Tristram offre enfin au lecteur d’ici. C’est sans doute cette ambiguïté fondamentale, comme celle d’ailleurs d’une autre utopie exploratoire ouverte, "Les dépossédés" (1974) d’Ursula K. Le Guin, qui donne à l’œuvre sa stature d’authentique mythe contemporain, comme en témoigne par exemple, avec respect et inspiration, le magnifique hommage récemment rendu à la cité des arts, de la plage et du désert par Manuel Candré dans son deuxième roman, "Le portique du front de mer".

"La femme allait et venait dans son salon, changeant les meubles de place, presque nue à l’exception d’un grand chapeau en métal. Même dans la pénombre, les lignes sinueuses de ses cuisses et de ses épaules avaient un reflet doré scintillant. C’était la lumière incarnée des galaxies. Vermilion Sands n’avait jamais rien vu de pareil.
"Les travaux d’approche doivent être subtilement équivoques, poursuivit Harry en contemplant son verre de bière. Il faut de la timidité, une attitude presque mystique. Rien de précipité, rien de vorace."
La femme se pencha pour défaire une valise, et les ailettes métalliques de son chapeau palpitèrent, masquant son visage. Elle vit que nous l’observions, regarda un instant autour d’elle puis baissa les stores.
Nous nous renfonçâmes dans nos fauteuils et nous regardâmes pensivement comme trois triumvirs réfléchissant à la meilleure façon de diviser un empire, sans dire un mot de trop, chacun guettant la moindre chance de doubler les autres." ("Prima Belladonna")

Peu d’œuvres aussi résolument inscrites à l’intérieur des frontières du genre science-fictif (la consécration de Ballard en "littérature générale" ne se produira que vingt ans plus tard), même en pleine révolution thématique et stylistique conduite par la revue New Worlds de Michael Moorcock entre 1964 et 1971, ont su avec autant de puissance allier intensité poétique, questionnement socio-politique subtil et discrète influence quotidienne de la technologie en progrès.

" "Robert, puis-je faire votre portrait ? me demanda-t-elle un matin. Je vous vois sous les traits du Vieux Marin, avec une raie blanche enroulée autour du cou."
Je couvris mes pieds bandés avec une robe de chambre à dragons d’or – oubliée chez elle, supposais-je, par un de ses amants. "Hope, vous voyez en moi un personnage de légende. Je suis navré d’avoir tué l’une de vos raies, mais croyez-moi, je l’ai fait sans réfléchir.
– Tout comme le Vieux Marin quand il a tué l’albatros."
Elle tourna autour de moi, une main sur la hanche, l’autre me palpant les lèvres et le menton, comme si elle étudiait les linéaments d’une statue antique. "Je vais vous peindre en train de lire Les Chants de Maldoror." " ("Cri d’espoir, cri de fureur")

Peu d’œuvres également, à l’époque comme plus récemment, ont osé, fût-ce sous le couvert d’une éventuelle insouciance balnéaire (on peut songer toutefois aux belles et cultivées scènes du Wessex des surfers et des galeristes, discret hommage au sein du "Futur intérieur" (1977) de Christopher Priest), entremêler de manière aussi étroite et significative Coleridge, Lautréamont, Dali, Beethoven, Wagner, Tchaïkovski, Bach, Schubert, Giacometti, John Cage, de Chirico, parmi les dizaines d’artistes habitant ces paysages intérieurs, au jeu de go cybernétique, aux synthétiseurs de poésie, aux maisons sensorielles évolutives, à la transformation pilotée de nuages, aux sculptures vivantes, et à bien d’autres merveilles technologiques à la futilité revendiquée et au merveilleux conquérant.

"Qui était Aurora Day ? Je me le demande souvent à présent. Traversant comme une comète d’été la voûte placide d’un ciel hors saison, elle semble être apparue dans des rôles différents à chacun des membres de notre petite colonie aux Étoiles. Je la pris d’abord pour une belle névrosée jouant les femmes fatales, mais Raymond Mayo voyait en elle une des madones explosives de Salvador Dali, une énigme capable de chevaucher sereinement l’Apocalypse. Pour Tony Sapphire, comme pour le reste de ses admirateurs d’un bout à l’autre de la plage, elle était la réincarnation d’Astarté elle-même, une fille du temps aux yeux de diamant, vieille de trente siècles.
Je me rappelle très bien comment je découvris le premier de ses poèmes. Un soir, après dîner, je me reposais sur la terrasse – ma principale occupation à Vermilion Sands -, lorsque je remarquai une sorte de banderole traînant sur le sable en contrebas de la balustrade. À quelques mètres de là, il s’en trouvait plusieurs autres et, pendant une demi-heure, je les observai qui volaient çà et là, légèrement, parmi les dunes. Les phares d’une voiture brillèrent dans l’allée menant à l’atelier n°5 et j’en conclus qu’un nouveau locataire s’était installé dans la villa, inoccupée depuis plusieurs mois." ("Numéro 5, Les Étoiles")

Ces neuf nouvelles irriguent tant d’œuvres contemporaines, sous forme de clins d’œil, de fugaces échos, de discrètes résonances ou d’hommages audacieux (bien peu étant aussi décidés et puissants, dans ce domaine, que celui de Manuel Candré précédemment cité), alors même que les travaux postérieurs de J.G. Ballard, avec leur puissante aura cinématographique, qu’elle soit due à Cronenberg ou à Spielberg, sont en général beaucoup plus connus du public, que l’on peut sans grande difficulté postuler leur nature de source mythologique secrète, inspirant en sourdine, dans les profondeurs, une grande part de la littérature contemporaine (voire de l’art contemporain en général), dès qu’elle se préoccupe un tant soit peu de la place de l’art et de l’artiste dans la société capitaliste, et de la nature du conflit potentiel entre "morale" et "efficacité" qui nourrit tant de tensions actuelles.

Gouverneurs de la rosée

Magnifique roman haïtien de l’union des paysans pauvres contre l’adversité et l’oppression.

Publié en 1944 dans une relative indifférence, quelques mois avant la mort de son auteur, à 37 ans, réédité il y a quelques mois par Zulma (après une première redécouverte par le Temps des Cerises) après avoir été introuvable pendant des années, "Gouverneurs de la rosée", le troisième roman de l’activiste infatigable (en particulier contre la féroce occupation américaine des années 1915-1934) Jacques Roumain, est devenu depuis un grand classique de la littérature haïtienne moderne.

Sous la plume du fondateur du Parti Communiste haïtien, en 1934, des personnages et une histoire prennent rapidement forme et se donnent rapidement les moyens d’accéder à un statut quasi-mythique.

Lorsque le jeune Manuel revient de Cuba, où il a passé quinze ans comme ouvrier agricole dans les plantations de sucre, et participé de près à l’éveil d’une conscience socio-politique chez les prolétaires de la plus grande île caraïbe, il découvre son village natal haïtien au bord du gouffre, terrassé à la fois par une terrible sécheresse qui, ruinant les cultures vivrières des paysans pauvres, les met à la merci des riches marchands, qui rachètent leurs lopins à vil prix, et de leurs cohortes d’intermédiaires et fonctionnaires corrompus, qui les saignent de prêts usuraires et de tracasseries arbitraires, et par une sombre vendetta qui divise les forces vives des travailleurs de la terre, déjà amoindries, en deux clans apparement irréconciliables.

Il faudra toute l’abnégation de Manuel, arpentant inalssablement les mornes et les ravines à la recheche d’une source, et tout son amour partagé pour Annaïse, belle jeune fille du clan d’en face et complice de son rêve d’unité et de liberté, pour que, peut-être, les choses changent…

En forme de fable, dans une langue magnifique où les dialogues font mouche et tapent fort, où les personnages ne sont jamais caricaturaux, où les descriptions, pourtant tout en retenue, font vivre la beauté, où transparaît comme le souffle d’un Giono qui aurait disposé d’une conscience socio-politique, un très grand roman.

"Il touchait le sol, il en caressait le grain :
– Je suis ça : cette terre-là, et je l’ai dans le sang. Regarde ma couleur : on dirait que la terre a déteint sur moi et sur toi aussi. Ce pays est le partage des hommes noirs et toutes les fois qu’on a essayé de nous l’enlever, nous avons sarclé l’injustice à coups de machette.
– Oui, mais à Cuba, il y a plus de richesse, on vit plus à l’aise. Icitte, il faut se gourmer dur avec l’existence et à quoi ça sert ? On n’a même pas de quoi remplir son ventre et on est sans droit contre la malfaisance des autorités. Le juge de paix, la police rurale, les arpenteurs, les spéculateurs en denrées, ils vivent sur nous comme des puces. J’ai passé un mois de prison, avec toute la bande des voleurs et des assassins, parce que j’étais descendu en ville sans souliers. Et où est-ce que j’aurais pris l’argent, je te demande, mon compère ? Alors qu’est-ce que nous sommes, nous autres, les habitants, les nègres-pieds-à-terre, méprisés et maltraités ?
– Ce que nous sommes ? Si c’est une question, je vais te répondre : eh bien, nous sommes ce pays et il n’est rien sans nous, rien du tout. Qui est-ce qui plante, qui est-ce qui arrose, qui est-ce qui récolte ? Le café, le coton, le riz, la canne, le cacao, le maïs, les bananes, les vivres, et tous les fruits, si ce n’est pas nous, qui les fera pousser ? Et avec ça nous sommes pauvres, c’est vrai. Mais sais-tu pourquoi, frère ? A cause de notre ignorance : nous ne savons pas encore que nous sommes une force, une seule force, tous les habitants, les nègres des plaines et des mornes réunis. Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée, le grand coumbite des travailleurs de la terre pour défricher la misère et planter la vie nouvelle."

Du hérisson

L’écrivain seul et industrieux à sa table de travail, prêt à l’abdication de son ambition littéraire, est sur le point de démarrer l’écriture d’un roman réaliste et autobiographique - sous le savoureux titre de Vacuum extractor - dans lequel il dévoilera tous ses petits secrets. Alors il aperçoit, dans l’angle de cette même table, un hérisson naïf et globuleux.

Et donc tout en brûlant ses manuscrits inédits dans l’antre de sa cheminée, au lieu de suivre son projet initial, Eric Chevillard nous sert "Du hérisson", petit animal forcément affublé des adjectifs naïf et globuleux. Et donc le hérisson naïf et globuleux, objet et pensée perturbatrice, et l’histoire personnelle que l’auteur voulait écrire, se disputent l’énergie de l’écrivain et l’espace de la page, dans un texte d’une intelligence, d’une fantaisie et d’une drôlerie sans limites, où l’ensemble du monde tout à coup se mesure, à l’aulne d’un hérisson naïf et globuleux.

«Mon hérisson naïf et globuleux me regarde sans peur. On connait mal sa tête. C’est dommage. Comme si on ne le voyait que de dos, ou de haut. Les Celtes le nommaient l’affreux (gráineóg). Tant pis pour eux. Son histoire est celle de Peau d’Âne. Sous la pelisse grossière se trémousse une belette souple et fluette. L’homme fait sans cesse affront à l’animal, ainsi par exemple au crabe, nettoyeur des plages, multiple comme une main de coiffeur dans la frange de la mer, pacifique habitant des eaux calmes

devenu le symbole du cancer. On me permettra aussi de déplorer que le virus de l’immunodéficience humaine affecte plus ou moins dans nos représentations la forme du hérisson naïf et globuleux. Certes, ce dernier aspire à se rendre effrayant et cette modélisation prouve qu’il y parvient au-delà de ses espérances. Mais ne symboliserait-il pas mieux encore la santé, le triomphe d’un système défensif et immunitaire à toute épreuve ? C’est à peine si le venin de la vipère trouble son sang. Il faut le frapper avec une pelle pour le contusionner et si l’on ne disposait pas de témoignages, fort peu nombreux au demeurant, émanant de chauffeurs de poids lourds, on pourrait croire qu’il ne saigne jamais du nez.»

Le hérisson est tour à tour petite chose, forteresse et titan, fantaisie métaphysique et rempart infranchissable contre le réalisme et l’ennui d’une œuvre littéraire qui raconterait une vie vide de sens.

Lors d’une soirée magique à la librairie Charybde, Pierre Jourde qui officiait ce soir-là comme libraire invité, a parlé d’ Eric Chevillard comme de l’écrivain absolu. Je veux donc rendre grâce à Pierre Jourde, qui au-delà de l’auto fictif m’a fait plonger avec jubilation dans le monde enchanté du langage de Chevillard.

«Écrire, je croyais que c’était cela

pourtant, précipiter le monde dans une formule, tenir le monde dans une formule, court-circuiter les hiérarchies, les généalogies, ce faisant produire des éclairs, recenser les analogies en refusant la comparaison trop facile du hérisson naïf et globuleux et de la châtaigne dans sa bogue malgré la tentation permanente et sa démangeaison insupportable, créer du réel ainsi en modifiant le rapport convenu entre les choses ou les êtres, élargir le champ de la conscience, en somme, au lieu de le restreindre à nos préoccupations d’amour et de mort ou comment se porte mon corps

ce matin ? Mais non, décidément, je suis seul sans doute à penser cela. Me serais-je trompé sur la nature et l’enjeu de la littérature ?»

Eric Chevillard n’est pas totalement seul mais ils sont tout de même assez peu nombreux, à refuser ainsi toute banalité, à faire preuve d’une exigence absolue, d’une telle puissance de la fantaisie et de l’imagination, et à nous donner une telle jubilation.

La langue d'Altmann

Ces mots en exergue de Julia Kristeva - «… de plus en plus sec, précis, fuyant la séduction pour la cruauté… » - accompagnent celui qui pénètre dans le monde implacable de «La langue d’Altmann».

Dans les vingt-six textes de ce premier livre de Brian Evenson (publié en 1994 et brillamment traduit par Claro en 2014), les personnages poussent la violence absurde, physique ou verbale, la perversion et la folie fanatique dans ses retranchements ultimes, agissant à contresens de tout code moral, et sans en général, ne susciter ni émotion forte ni révolte chez les protagonistes, à l’encontre de tous les attendus.

De «Elle : ses autres corps. Un récit de voyage», fuite hallucinée et sanglante d’un tueur psychopathe au volant de son camion, sur les routes des États de l’Ouest américain, à «La fenêtre de Munich. Une persécution» où un père, dans un registre qui rappelle Franz Kafka ou Thomas Bernhard, use envers sa fille du langage comme une arme d’une perversion et d’une précision sans faille, en passant par cette trilogie - «Le vide», «Une mort lente» et «Extermination» -, l’attente d’un groupe d’hommes retranchés dans un fort qui suivent les ordres absurdes d’un chef invisible, une histoire aux accents de Volodine qui allie l’horreur à l’humour, Brian Evenson explore jusqu'à l’extrême et dans des directions multiples, la violence nue, gratuite et sans échappatoire, avec des personnages souvent impassibles, sans remords et sans émotions, qui ne laissent au lecteur aucun autre choix que celui d’être puissamment ébranlé.

«Le suicide de la mère comme la tentative de suicide de la fille avaient été accomplis sans la moindre once de «désintéressement» – élément le plus indispensable à tout suicide esthétiquement réussi. Ma fille s’était jetée par la fenêtre (la première fois, pas la seconde) par pure méchanceté, pour me forcer à me soumettre à sa volonté, pour me forcer à venir la voir à Munich. Elle s’était dit qu’après cette démonstration excessive je n’aurais pas le choix. Bien sûr, entre nous, une simple tentative de suicide ne suffit pas à ébranler un homme de ma trempe. Une simple tentative de suicide est une occurrence quotidienne pour un homme de ma trempe, indigne du moindre intérêt que ce soit – en particulier quand ladite tentative poursuit le but unique de me manipuler, ce qui était certainement son cas. Je n’allais pas me laisser berner par de telles ruses de novice, lui écrivis-je. Je lui écrivis qu’elle déshonorait grandement sa mère en feignant de vouloir se suicider, au lieu de le faire pour de bon. Je l’encourageai à considérer l’acte de se suicider avec autant de sérieux que l’avait fait sa mère.» (La fenêtre de Munich – Une persécution)

«Utah. Il passa la frontière, s’enfonça dans les étendues désertes du nord de l’Utah. Au bout de cinq kilomètres, il tua sa première, lui défonça les yeux avec son démonte-pneu. À l’arrière de sa camionnette, il lui grava trente-cinq étoiles dans le dos, par rangées de sept et de huit. Entamer la peau au canif n’était pas facile, trouva-t-il, ça posait des problèmes très différents du chêne et du pin. Il bâcla ses premières tentatives, recommença sur ses cuisses.» (Elle : ses autres corps. Un récit de voyage)

Une expérience vertigineuse, comme une plongée dans l’œil d’un cyclone de violence.

La convergence des alizés

Après la disparition d’Helena Bohlmann, étudiante en climatologie fascinée par les turbulences nées au dessus de l’Equateur de la convergence des alizés, disparue soudainement en ne lui laissant pour trace qu’un unique mot d’amour, Zé débarque en janvier 2004 de Belém à Rio de Janeiro, se laissant guider par ses rêves et par son intuition pour retrouver la femme qu’il aime.

Quatrième roman de Sébastien Lapaque, publié en 2012 chez Actes Sud, «La convergence des alizés» est son troisième livre consacré au Brésil et en particulier à la ville de Rio, à son généreux désordre qui semble être un miroir de l’âme brésilienne, une âme torsadée marquée par le «triple héritage de l’incompatibilité des Indiens, de l’irraison des Africains et de l’intranquillité des Portugais».

Autour de cette enquête amoureuse aussi désordonnée que le plan de Rio, qui va mener Zé jusqu’en Argentine, Uruguay et même le conduire à traverser à nouveau l’Atlantique, les personnages du roman sont autant de découvertes des multiples facettes de la société brésilienne, Ricardo Accacio, présentateur vedette de la télé brésilienne et idole des jeunes filles, Octavio et Luiz Cardero soi-disant hommes d’affaires, héritiers devenus des truands véreux, Maria Mercedes prostituée en bout de course et rêvant d’ailleurs, Euclides Pigossi, volubile patron du bar Garrincha et passionné de football, Pepe Bernardo ancien homme politique et vieillard attachant témoignant du passé de Rio capitale du Brésil, et tant d’autres.

«Les deux hommes vidèrent leur verre d’un trait. Dehors, la lumière sur la ville était très jaune. Euclides et Zé ne s’en rendirent pas compte, mais à l’ instant où ils reposèrent leurs verres devant eux, ils étaient amis. Alors ils burent d’autres verres de «cachaça» et refirent l’histoire de Botafogo et celle de Garrincha encore une fois. «Le football, c’est fait pour ça. Se souvenir et apprendre à se souvenir», songea Zé. Surtout à Rio, où l’on adorait ruminer les gloires passées.»

Comme Sébastien Lapaque, Zé a gardé de ses années d’enfance en Europe – au Portugal – l’amour de cet entre-deux entre Europe et Brésil, il est familier du chant des oiseaux, des stades de football, de la poésie, attiré par le charme des lieux au lustre passé comme l’île de Paquetá, il se laisse guider sur la trace des derniers feux du Rio d’autrefois, dans un Brésil en voie de disneylandisation, envahi par le tourisme aux normes internationales, les publicités et la marchandise globale.

«Il avait expliqué à son fils que, lorsqu’il était revenu à Belém au début des années 1960 et qu’il avait eu le loisir de s’intéresser au corps et à l’âme de ce pays auquel il n’avait cessé de rêver après son retour au Portugal, il avait été frappé à la fois par l’immensité et la quiétude du Brésil exprimées par les paroles de l’hymne. C’était quelque chose de contradictoire et de parfaitement cohérent. « Il faut sans doute avoir grandi en Europe pour ressentir cela ».»

Lire «La convergence des alizés» allie les plaisirs d’une enquête policière aux multiples avenues et d’une flânerie carioca, qui donne envie de s’envoler vers le Brésil.