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Coups de coeur

Césarine de nuit

«La nuit point. Césarine ouvre l’œil. Où elle dort à demi et touche quelques objets : chaque pierre petite, piétinée par oubli, un peu de sève, un minuscule chardon. Dans le cru, la crudité de l’aube, la lumière blanche qui la tient au plus près, sa voix lève laines, lins rêveurs, souvenirs muets. Césarine de nuit, sœur cœur du tendrement laissé, de l’assis rendant l’âme, de Fabien l’aigrelet

«Césarine de nuit» nous plonge dans l’atmosphère inquiétante d’un conte sombre pour enfants, où Césarine, petite Cendrillon vivace comme un lutin quand elle trotte et bondit dans la campagne avec son frère, devient petit Poucet lorsque ses parents l’abandonnent un jour avec Fabien, ce jumeau aussi singulier qu’elle.

Cet abandon, à moins que ce ne soit uniquement leur différence, fera de Césarine et de Fabien des êtres inadaptés, vivant dans la rue et la crasse sous un toit de tôle, Fabien aimant Césarine et lisant Césaire et Artaud, avant d’être tous deux successivement capturés, enfermés dans une cellule d’hôpital ou d’asile, loin des yeux d’une société qui rejette tous ceux qui sont hors du moule.

«Après le vent, la cage. Et Fabien des barreaux. Après la valse des neiges et les rêves en joues libres, Césarine des loques, des ourlets, et des balades en ville gentiment promenée. Mords-toi les doigts. Mords-toi les dents, la queue, le têtard à douze membres, rogne-toi les ongles, polis. Après la berge, les fouets d’un vent rouge. Mort de Fabien léger. Naissance de Fabien cuit. Du jumeau écroué

Ce récit poétique à la chronologie chamboulée n’a ni la linéarité ni la fin heureuse du conte. Les blocs de texte qui le constituent, histoires d’une dizaine de lignes, sont durs et enfermant comme des cellules, d’où s’échappent parfois des bulles douces ou crues de rêves ou de souvenirs, issues de leur enfance au plus près de la terre, si loin des quatre murs.

«On les découvre dans leur premier mouvement, la primesautière enfance, sauvageons de toujours, longs d’haleine et de jeu. Césarine et Fabien, comme chienne et chien, comme enfants des ravines trotteurs et bien crottés, fuyant la suffocante fermette des petits parents pingres, dans les box, occupés à gaver les oies, nourrir les porcs et se vautrer et se pourlécher de longues heures vraiment, dans le crottin et la paille, la plupart du temps en gloussant

De l’innocence du lait à la violence du rejet et de l’enfermement. Magnifique.

Apaiser la poussière

Mosaïque de destins et de trajectoires, le premier roman de Tabish Khair, publié en 2004 (et en 2010 en France aux éditions du Sonneur, traduit par Blandine Longre), reconstruit par morceaux un petit monde en mouvement, autour du trajet d’un bus reliant en une journée, Patna à Phansa, dans l’état du Bihar.

Enchaînant des chapitres très courts, fragments poétiques d’un puzzle, Tabish Khair assemble en artisan virtuose le kaléidoscope des trajectoires des voyageurs et de tout ce qui gravite autour du bus, microcosme perméable, marqué par les destins et pensées de ses passagers, par le spectacle des routes et les incidents émaillant le trajet, en particulier au moment des arrêts. Deux voix nous guident dans ce voyage, celle de Mangal Singh, le chauffeur du bus toujours en mouvement, écrivain raté et observateur insatiable des passagers, et celle d’un second narrateur, évoquant la maison de son enfance et ceux qui l’habitaient, les destins passés de personnages qu’on recroisera parfois, comme une métaphore des fondations de la mémoire et de ce qui y est stable.

Rasmus le danois aux origines indiennes monté dans le bus après la panne de sa voiture avec chauffeur s’agrippe à sa mallette remplie de billets de banque, le jeune Chottu a pris la fuite, recherché pour vol et peut-être pour un délit plus grave, Mme Mirchandani, vieille femme richement vêtue est pleinement consciente de sa position, Parvati, un ancien eunuque, tente de devenir une jeune femme convenable, Zeenat la très belle domestique a sans doute été une ancienne prostituée ; chaque destin progressivement se dévoile, révélant aussi la complexité des codes et le cloisonnement social de la société indienne.

«Quelques uns des passagers somnolent […] Quand un cahot les réveille en sursaut, ils ont parfois des marques sur leur visage, les plis qu’ont dessinés le bord de la fenêtre ou le revêtement du siège, encore à moitié pris dans les rets du sommeil. Mangal Singh remarque les motifs que forment ces plis quand l’autocar est à l’arrêt et qu’il peut se retourner afin d’examiner ceux qu’il conduit vers différentes destinations, leurs nombreuses histoires séparées se mêlant les unes aux autres durant ces quelques instants seulement, pour ne plus former qu’un unique récit de sommeil et de voyage, un roman de voyage, pense-t-il, et il se met à rire, ce qui surprend de nouveau les femmes, qu’il rassure cette fois en bouchant l’une de ses narines d’un doigt et en se mouchant sur la route qui défile à toute allure

Dans ce récit où tout est mouvement, on entraperçoit par les vitres du car des images de l’Inde, les champs morcelés, les villages en bord de route, un graffiti incongru exhortant à lire Proust et la vision de ce commerçant qui répand de l’eau devant sa boutique de confiseries pour «apaiser» la poussière.

«Un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un banyan blanc et d’un lungi à carreaux, sortit de la boutique, un seau en inox à la main. De l’eau débordait du récipient. Avec des gestes habiles, l’homme plongea ses mains dans le seau et les agita pour répandre des arcs d’eau autour de lui. Les gouttes tombèrent sur la poussière sèche du bord de la route, d’abord en l’éclaboussant, puis en formant de véritables lassos, des lassos d’eau qui, espérait l’homme, obligeraient la poussière à rester au repos pendant les premières heures de la circulation matinale

Mouvement et apaisement, le lecteur a le sentiment d’être un passager privilégié au cœur de ce labyrinthe de destins.

Lutte des classes

Roman publié en 2009 en Italie, «Lutte des classes» d’Ascanio Celestini a été magnifiquement traduit par Christophe Mileschi et publié en 2013 en français aux éditions Notablia.

Héritier du théâtre de narration en Italie, Ascanio Celestini met en scène des narrateurs aux personnalités singulières, et dénonce par leurs voix toutes les formes d’aliénation de nos sociétés contemporaines.

Partant ici du cas de travailleurs sous-payés d’un immense centre d’appel de la banlieue de Rome, il met en scène ici quatre narrateurs, Salvatore jeune adolescent très intéressé par le sexe et le mystère de la disparition de ses parents, Marinella jeune femme solitaire à cause de son bec de lièvre et employée du centre d’appel, Nicola le grand frère de Salvatore et soutien de famille, qui travaille jour et nuit dans le centre d’appel, et enfin Patrizia, jeune femme plus traditionnelle, subissant encore davantage l’écrasement, jusqu'au point de rupture.

Dénonçant les injustices et la précarité, la violence de l’entreprise et des petits kapos, la violence envers les femmes et ceux qui sont différents, les dégâts de la mondialisation, de la consommation de masse et le désastre écologique qui s’ensuit, le contrôle des media par les pouvoirs politiques et financiers, la bêtise de la doctrine religieuse, Celestini est, malgré la dimension tragique de ses récits, toujours extrêmement ironique et drôle. Et c’est avec cette ironie mordante qu'il pointe du doigt que la lutte des classes est bien une réalité.

«Le jour où on a protesté contre la pénalité de cinq centimes, nous regardions les chefs qui nous regardaient. Ils auraient bien aimé pouvoir nous démonter pour comprendre quel mécanisme s’était cassé à l’intérieur de leurs poupées, pour nous renvoyer à l’usine et faire jouer la garantie. Mais voilà, Barbie se fout en rogne et défonce sa parfaite petite maison. Elle fait cuire une queue de bœuf dans ses petites casseroles et elle empuantit la chambre à coucher de sa petite maitresse en faisant revenir des oignons. Elle chie et elle pisse pour de vrai dans ses petites toilettes roses, elle a besoin d’eau pour tirer la chasse et du tout-à-l’égout municipal pour ne pas attraper le choléra. Elle veut un salaire décent pour s’acheter des vêtements décents au lieu de ses loques décorées de faux diamants. Des sous à dépenser comme ça lui chante, pour un livre ou un morceau de pain, un vin millésimé ou une bière médiocre, un voyage à Lourdes ou une pastille de drogue synthétique. Elle veut être engagée en CDI et elle ne veut plus mesurer vingt centimètres d’exquise beauté pour mendier un peu de pitié affectueuse auprès d’une gamine gâtée qui pue le bonbon à la fraise. Elle exige le treizième mois et les congés payés pour pouvoir aller en Inde ou passer deux semaines enfermée à choisir des divans chez IKEA. Elle réclame le droit d’être soignée quand elle est malade, quand son fidèle Ken lui tient les cheveux pour l’aider à vomir dans une bassine à côté du lit.»

Avec une fantaisie et une vivacité d’enfant, une capacité intacte à questionner le monde et à se révolter pour la cause d’une humanité menacée d’écrasement, Ascanio Celestini déploie une langue très poétique qui rappelle Ian Monk, des textes jubilatoires qu’on a aussi envie d’entendre sur la scène, dits à la face du monde.

Les jardins statuaires

«On n'est jamais assez attentif.»

Les Jardins statuaires est un livre à savourer lentement, à relire, pour le plaisir du texte, des symboles et des métaphores. «Les signes pullulent. Il faut que le regard s'abîme

Le narrateur est un voyageur, un étranger au pays des jardins statuaires.

C'est l'austérité, le repli, et une forme de dénuement qui se dégagent de ce pays des l'entame du livre. On imagine un pays presque sans couleurs, à l'instar des dessins de Schuiten, les couleurs de pierre des murailles des domaines, des statues, le bois des rares chariots qui circulent sur les routes austères, les frondaisons et les toits des demeures sombres ou noirs.

On rencontrera la couleur en découvrant ou et comment vivent les femmes au pays des jardins statuaires, avec les arbres fruitiers du jardin des femmes, les voiles colorés qu'elles portent, les fresques, les broderies, les rosiers grimpants.

Le voyageur va explorer le pays des jardins statuaires jusqu'à ses confins et même au-delà, dans les steppes et à la périphérie du pays, au gouffre, dans un voyage onirique.

«Un matin, enfin, je me mis en route vers l'ultime domaine. Il pleuvait depuis trois jours. C'était un matin de brume. La marche était épuisante car je risquais a tout instant de perdre ma route, a peine marquée sur cette terre have. Je devais, pour garder ma direction, me fier a des rocs érodés et nus, qui surgissaient soudain devant moi comme autant de sentinelles oubliées, austères dans leur mutisme.»

Le voyageur, le guide, l'hôtelier, les doyens, la cavalière, le conquérant, la fillette, le gardien, les personnages sans nom, à l'exception de Vanina, la femme aimée, ajoutent à l'étrangeté de ce récit envoûtant, qui se déroule dans une époque et dans un lieu indéfini.

Le printemps du guerrier

Un étudiant en littérature anglaise originaire du Piémont, surnommé Johnny, est mobilisé en 1943 et suit l’instruction des élèves officiers à Moana, à mi-chemin entre Turin et Rome, avant d’être affecté avec son bataillon à Rome, au milieu de cette année cruciale, 1943.

Au sein d’une armée royale italienne sinistre et misérable, au bout du rouleau, alors que l’issue de la guerre ne fait d’ores et déjà plus aucun doute pour les soldats, l’instruction, menée par des sous-officiers bornés, est bestiale, insupportable, tout autant qu’inutile.

«Il fallait marcher encadré et chanter à gorge déployée derrière un commandant déséquilibré, entouré de subalternes serviles et idiots

Le titre original du roman, «Primavera di Bellezza», fragment de l’hymne fasciste Giovinezza (Jeunesse), dénonce déjà l’absurdité de cette guerre, le gâchis humain, en même temps que l’hypocrisie de la propagande fasciste. Beppe Fenoglio (1922-1963), lui-même engagé dans la résistance contre les fascistes en 1944, nous dépeint ici cette armée italienne en guenilles, bien loin de l’image glorieuse des militaires de 1940, troupe sous-alimentée, souffrant de dysenterie, une armée en débandade dans laquelle tous sont antifascistes à de rares exceptions, prenant les fascistes pour des bouffons sadiques ou pour des criminels.

«Sur le terrain de sport, et presque uniquement là, se manifestait le chef du bataillon d’instruction, le commandant Di Leva signor Augusto. Cigarette au coin de la bouche, badine à la main pour frotter ou fouetter ses bottes jaunes, malingre mais électrique, des yeux saillants dans une petite figure vicieuse, sur sa poitrine gris-vert le rouge distinctif, impudemment incongru, de l’ordre du Saint-Sépulcre.»

«Le printemps du guerrier», une des rares œuvres publiées du vivant de l’auteur, en 1959, est, on l’aura compris, un réquisitoire violent contre le fascisme et la guerre, avec comme un lointain écho du roman de Dalton Trumbo. Émaillé de descriptions somptueuses et romantiques de la nature, du désœuvrement et du questionnement existentiel de Johnny, qui tente d’échapper à son sort malheureux en fumant et en regardant au loin, c’est surtout une galerie de portraits phénoménale, un grand roman dans lequel les assemblages de mots viennent surprendre le lecteur au détour de chaque page, caisse de résonance de cette absurdité.

On comprend donc les mots d’Italo Calvino : «Ce fut le plus solitaire de tous qui réussit à écrire le roman dont nous avions tous rêvé».

«Johnny reçut sur la joue une goutte énorme, colossale, absurde. Le soleil brillait encore mais avec des rayons sulfureux, pourris, et dans cet éventail la pluie subite édifia une diagonale palissadique. Un murmure d’incrédulité et d’appréhension monta de la terre vers le ciel et des centaines de corps frémirent sur l’herbe. Johnny vit le commandant se contorsionner, hésiter entre plusieurs solutions car le ciel était vertigineusement changeant. De larges gouttes s’écrasaient sur la saharienne de Girardi en y faisant des taches démesurées. C’était le plus violent et le plus traître orage d’été que les garçons aient jamais vu, les gouttes géantes atterrissaient sur la peau et sur l’étoffe comme des crapauds sautant à pieds joints. Il y eut un piétinement général, le ciel était devenu violet, le fleuve de zinc, jusqu’au disque du soleil qui paraissait poisseux et sur la terre le commandant Borgna, plus noir que toute cette noirceur, gesticulait et blasphémait comme un fou. Des centaines d’hommes étaient en déroute, en direction des fermes, loin de la campagne nue, terrifiante.»

N'appelle pas à la maison

N'appelle pas à la maison, Sakespeare se pique dans une pissotière de Barcelone.
 
Bruno, Raquel et Cristian ont monté une arnaque. Bruno et Raquel sont amants, Raquel et Cristian, frère et soeur. Ou le contraire. De ce trio naît la trahison, pour le fric, pour le cul, par vengeance.
Max et Mersche sont amants. Lui a divorcé, pas elle. De ce duo, naît la trahison, pour l'amour, pour l'avenir, par vengeance.
 
C'est un plaisir pervers de retrouver le Barcelone de Soudain trop tard. Le Barcelone des bars pourris, du béton, des drames terribles en arrière-plan. Et ces personnages vidés d'eux-mêmes, creux, écartelés entre une époque sans rêve et des destins tragiques. Après tout, que reste-t-il sur scène quand il n'y a plus d'honneur, d'héroïsme ou d'idéal ? L'amour non partagé, les trajectoires brisées, la came et le sexe sans capote.
 
Une fois un type avait appris que son fils avait eu un accident de moto. Bruno ne se souvenait plus par quel moyen, mais les autres joueurs l'avaient convaincu de continuer à jouer malgré tout, et de faire confiance aux médecins. C'était, d'une certaine façon, comme s'il jouait la vie du gosse. Le type avait fini par sortir pour téléphoner. Il était revenu avec une mine de déterré : de mauvaises, de très mauvaises nouvelles. Désormais, il n'avait plus rien à perdre du tout.
 
Chez Carlos Zanon, les femmes sont des sorcières malades, les hommes des coquilles vides. L'amour était au centre de tout, dans cette histoire, et personne ne l'a reconnu. Chacun s'acharne à chercher des portes de sortie qui n'existent pas, à se construire un avenir sur le malheur des autres. Symptôme d'une époque de merde.
 
N'appelle pas à la maison c'est ta dose de désespoir. De la bonne et non coupée. Attention à la redescente.

Maîtres et serviteurs

«Qu’est ce qu’un grand peintre, au-delà des hasards du talent personnel ?»

Dans ce récit publié en 1990, Pierre Michon, comme il l’avait fait pour Van Gogh dans Vie de Joseph Roulin (1988), évoque indirectement trois peintres célèbres, Francisco de Goya, Jean-Antoine Watteau et Piero della Francesca, vus par les yeux de ceux, demeurés anonymes, qui les ont côtoyés : Les possibles témoins de l’ambition de Goya ; Lorentino d’Angelo, obscur disciple de Piero della Francesca rendant une ultime visite à son maître vieillissant et devenu aveugle - ou comment passer de serviteur à maître - ; et le curé de Nogent, à la figure immortalisée par Watteau en Pierrot, spectateur du désir insatiable de peinture et de chair du maître.

«Dans sa jeunesse, ne pas avoir toutes les femmes lui avait paru un intolérable scandale. Qu’on m’entende bien – lui, on ne peut plus l’entendre : il ne s’agissait pas de séduire ; il avait plu, comme tout un chacun, à ces deux, sept, trente ou cent femmes qui à chacun sont imparties, selon sa taille et sa figure, son esprit. Non, ce dont il enrageait, dans la rue, dans les coulisses et les échoppes, à la table de tous ceux qui l’accueillirent, chez les princes et dans les jardins, partout enfin où elles passent, c’était de ne pouvoir arbitrairement décider de disposer d’une, épouse du mécène, fillette ou vieille catin, de l’index la désigner, qu’à ce geste elle vint et tout aussitôt s’offrît, et que la jetant là ou l’emportant ailleurs, tout aussitôt il en jouît. Qu’on m’entende encore : il n’était pas question de les y contraindre, qu’une loi ou quelque autre violence les y contraignît ; non, mais qu’elles le voulussent comme il les voulait, indifféremment et absolument, que ce désir leur ôtât tout discours comme à lui-même il l’ôtait, que d’elles-mêmes enfin elles courussent au fond du bois et muettes, allumées, sans le souffle, s’y disposassent pour qu’il les consommât, sans autre forme de procès

Avec ses phrases qui ont l’air d’hésiter et se construisent par couches, des mots agencés par un écrivain coloriste en recherche d’absolu, le texte de Pierre Michon semble reproduire les attentes et les gestes du peintre, qui, touche après touche, cherche à atteindre le plus-haut, comme si l’écrivain devait en passer par la peinture pour approcher au plus près l’énigme de sa propre création.

«Je n’ai pas envie de davantage le dépeindre au travail ; qu’on sache seulement qu’il effleurait la toile à petits coups brusques ; qu’il peignait court ; qu’il n’était pourtant pas un pouce de son corps qui ne participât à ce presque rien ; que ses grands mouvements de tout le bras, de tout le jarret, de loin jetés comme pour fouetter violemment la toile et jouir de cet éclat, se résolvaient dans un attouchement furtif, une caresse exaspérée, empêchée : il fomentait dans l’air un paraphe despotique et signait d’une petite croix tremblée ; il préparait une gigantesque gifle et ne posait qu’une mouche sur la joue d’une Colombine»

Habité des désirs futiles et dérisoires d’une petite vie d’homme, visant à la hauteur extrême d’un art sacralisé, à cet instant où «l’art confine à la métaphysique», mais toujours conscient que son art n’est qu’une falsification, le grand artiste est toujours entre-deux, allant de l’un à l’autre, maître et serviteur.

«Elles se demandaient un instant pourquoi il avait choisi de peindre, si peindre à la fois était un pensum et une plaisanterie, le navrait jusqu’aux larmes et le tordait de rire ; pour avoir pignon sur rue et rouler carrosse, pensaient-elles ; peut-être aussi pour souffrir et se moquer de tout, tant l’homme est curieux

Pierre Michon, je suis votre serviteur.

Imaginez un poète oulipien, un auteur anglais qui écrit en français, et pour qui la langue est un instrument avec lequel il fait des gammes virtuoses, comme si les contraintes qu'il se donne étaient une fenêtre vers la liberté.

Imaginez que cet homme nous parle de la sous-France et de l’autre France, celle qui la regarde de haut. Imaginez encore que dans son récit se télescopent, le sport à la télé et les «Feux de l’Amour», les têtes vidées par le petit écran, les désirs insatiables de consommation et de sexe, la collision entre tous ses fantasmes et une vie glauque, les adultes qui boivent, les enfants qui trinquent, le manque de sens et le manque d’argent, les pauvres valeurs qui ne veulent plus rien dire, et des vies vidées devenues tromperies. Imaginez que quand il évoque une vieille femme en maison de retraite, ça soit aussi fort que B.S. Johnson et son inoubliable R.A.S. Infirmière-chef.

Imaginez que ce soit de la poésie jubilatoire, que ca se lise d’une traite, et surtout à voix haute.

C’est inimaginable, donc il faut le lire.

 

« je veux des étreintes à la prison des femmes je

veux un dos de saumon au beurre rhum-coco je

veux les références musicales de la publicité de Nescafé Nespresso

dans un monde de tasses à café vivantes je veux

de la justice à Monaco à tolérance zéro je veux

en finir avec la terrible monotonie des mercredis je veux

dévaler la moindre surface capable de faire glisser mes roues

dans un terrain de jeu immense je veux qu’on

range la vaisselle putain je veux du boulot je veux

une blague comme dans une imprimerie un ouvrier a les

dix doigts sectionnés par un massicot à l’hôpital le

chirurgien lui dit on va pouvoir recoudre donnez moi vos

doigts mais ils sont restés par terre dans l’imprimerie

ah là vous auriez du les ramasser immédiatement oui mais

avec quoi je veux que les tricolores triomphent du pays

de Galles 21 à 16 mais alors pendant

ce temps-là Victoria accuse Diego de monter Sharon contre

Nick et Phyllis met tout en œuvre pour que Diane

obtienne la garde de Kyle je veux enchaîner les sauts

et les figures les plus improbables pour remporter des défis

contre des adversaires coriaces je veux des minettes vicieuses

je veux aller à la médiathèque je m’emmerde je…»

La brebis galeuse

«début

Je suis mort cette année.

Tout le monde voulait mourir cette année.

Quand on a vécu jusqu'à aujourd’hui, on a vu tout ce qu’on pouvait voir.

On a vu les chiens dans l’espace, les hommes sur la Lune et un robot à roulettes sur Mars. On a vu exploser New York, Londres et Madrid et pas seulement Kaboul et Bagdad. On a vu l’œuf Kinder transformer chaque jour de l’année en des Pâques infinies. On a vu le lait en poudre, le vin en tetrapak et les fraises au vinaigre.»

Ascanio Celestini auteur et dramaturge italien nous fait entendre le monologue d’un homme simple, né dans les «fabuleuses» années soixante, et enfermé depuis son enfance, c’est à dire depuis trente-cinq ans, dans un asile psychiatrique des Abruzzes.

Cet asile, qu’il appelle l’institut, est géré par des sœurs, et les malades y sont traités aux électrochocs, un «asile électrique» où le courant sert à «remettre de la lumière dans le cerveau des résidents».

«"Ta mère aussi ils ont essayé de la soigner avec le courant électrique. L’électricité est une espèce de claque, comme celle qu’on donne à la radio quand elle ne marche pas bien. C’est comme un coup dans le mange-disque quand le disque est rayé". Ma mère, elle est rayée à l’intérieur.»

La voix du narrateur est celle d’un adulte demeuré un enfant, qui mêle dans ses fantasmes Nesquik et pornographie, et qui entre les murs de l’asile, dont il ne sort que pour accompagner une religieuse pétomane et sourde au supermarché, a perdu jusqu’au sens de son identité.

Par les yeux de cet homme à l’innocence d’un enfant, l’aliénation de l’enfermement est dénoncée en même temps que celle de la société de consommation, lorsque le narrateur évoque son enfance et ces «fabuleuses» années soixante, celles où il était dehors, et qui ont vu la transformation d’un monde rural et agricole devenant boulimique de consommation et de divertissement.

"Puis le 31 décembre est arrivé et dans le monde entier les gens attendaient le début des fabuleuses années soixante. Dès que minuit a sonné, les miracles sont arrivés en chaîne. Un chauve s'est vu pousser des cheveux de hippy. Les vieilles avec le chignon et les sandales de paysan ont commencé à avoir des boucles blondes comme Marilyn Monroe et sous leurs pieds calleux sont apparues des chaussures à talon comme des plantes rampantes."

Drôle et profondément tragique, «La brebis galeuse» (la pecora negra) a été adapté pour le théâtre et porté à l’écran par son auteur en 2011.

Côté cour

Tout le monde est sous la coupe des antennes de Phonemark dans «Côté cour», société omnipotente dans les télécommunications, les media, le divertissement et la sécurité. Ça ne vous rappelle rien ?

Producteur de séries télé, (sans doute pour «rendre le cerveau du téléspectateur disponible, le détendre entre deux messages publicitaires»), installateur de cellules de prisons chez des particuliers qui ont besoin d’arrondir leurs fins de mois pour pouvoir survivre et aussi continuer à envoyer le nombre minimum de SMS requis pour ne pas être radié du registre, Phonemark est partout, et ses antennes dominant la ville émettent des radiations aux pouvoirs surnaturels.

Dans ce roman-nouvelles en cinq chapitres, on suit par exemple Magda, une femme dotée d’un sens féroce des affaires, qui, avec son mari prétendument décédé et reclus dans la cave, entraîne en sous-sol des chiens d’attaque et quelques autres bêtes, en faisant montre d’un sadisme tout à fait méthodique, pour organiser des combats de gladiateurs et des paris, opposant ses animaux aux prisonniers du quartier.

«Magda n’avait jamais vu son mari heureux de toute son existence conventionnelle d’employé au service comptable de Phonemark. Du jour où un ami lui avait vendu un certificat de décès, Elmer avait connu une véritable renaissance. Quelle que soit l’heure à laquelle Magda se rendait au sous-sol, elle le trouvait en train de faire des bonds comme un animal parmi les autres. Il était devenu un homme actif, entreprenant et sportif. C’est à peine s’il dormait. Il ne regrettait rien de son ancienne vie : personne ne le dérangeait plus, il n’était plus forcé d’assister à d’interminables réunions de travail et, de son studio bien insonorisé, nul écho ne lui parvenait des conversations de Magda avec le voisinage.»

Plus loin le docteur Braille, avec Dinastía, son employée fidèle, récupère des femmes ou des fillettes atteintes de la rage, les enchaîne dans sa cave et exerce sur leurs cadavres ses talents de réducteur de tête. Jusqu\'à ce qu’il ne modifie sa routine pour éduquer l’une d’entre elles, la petite Clara…

Sans nous assommer de pourquoi ni de comment, Leandro Avalos Blacha nous immerge avec talent dans ce monde fantastique et terriblement familier. Ces cinq nouvelles aux chutes souvent brutales sont reliées entre elles, comme peuvent l’être ces pavillons de banlieue tous ressemblants et soumis aux mêmes déviances. Là, les vieilles femmes qui s’entraident, sont les seules capables de réelle empathie envers les prisonniers et souvent celles qui donnent de l’affection aux enfants, tandis que les adultes dévorés par le système ne distinguent absolument plus ce qu’est la barbarie.

Dans une veine de série Z déjà jubilatoire dans «Berazachussetts» et qui rappelle les «Dernières nouvelles de l’enfer» de Jérôme Leroy, on sourit beaucoup, mais le plus souvent jaune, à la lecture de ces récits qui nous montrent une humanité glaçante tant elle nous est proche, focalisée par l’argent et le divertissement poussé dans ses retranchements monstrueux et ultimes.