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Coups de coeur

Mort et vie de Lili Riviera

«Ce serait un conte.

On retrouverait le corps sans vie de Lili Riviera. Son visage et ses reliefs improbables, œuvre folle des bistouris, luisant comme une cire tiède dans la pénombre. Ses seins énormes flottant bêtement ; non plus des masses chaudes qu'on aurait voulu caresser, masser, soupeser, mais deux ballons perdus sur l'océan satin des draps.»

Inspirée par la vie de Lolo Ferrari, Carole Zalberg raconte, dans ce roman de 2005, le destin au départ terriblement banal d’une enfant mal aimée, la trajectoire tragique d’une femme transformée en objet sexuel à coups de bistouri, créature «charcutée» pour provoquer le désir – devenue monstre de foire suscitant à la fin surtout écœurement et rejet.

Ce roman qui démarre aux deux bornes de la vie de Lili Riviera, sa mort et son enfance, est au départ pesant : les traits outrés de l'histoire sont posés d'entrée de jeu. Et puis, touche par touche, à la façon d’un peintre, Carole Zalberg donne de la profondeur, de la subtilité à ses personnages, évoquant les démons intérieurs de Lili, l’absence du père, cet homme presque invisible, ses amours destructrices, et aussi l’amitié qui la lie à Cédric, son ami depuis le collège, au destin parallèle moins voyant mais tout aussi fatal.

Au cœur du voyeurisme sans en avoir aucun, «Mort et vie de Lili Riviera» renoue les fils de cette trajectoire entre sa fin et son enfance, et les failles de l’enfant rejoignent le gouffre ultime quand Lili Riviera, entraînée par sa volonté d’être absorbée dans le désir des autres, se laisse disparaître dans son corps méconnaissable.

«Lili, elle, n’a plus d’idée précise de ce que lui renvoie son reflet. Ce qui la prend à la gorge, elle, quand, pour se préparer, elle est obligée de se regarder, c’est seulement cette impression, non, cette certitude de n’être personne, de ne ressembler à rien de vivant. Dès sa deuxième opération du visage elle a eu ce sentiment. Elle n’en a rien dit parce qu’il était trop tard et qu’il fallait maintenir l’illusion. Mais surtout, elle aimait cela : la destruction de ses traits, leur transformation, ce masque greffé sur sa chair, la dissimulaient.»

Danse avec Nathan Golshem

«L’exotisme, c’est le centre de l’empire qui regarde ses marges, du point de vue des gagnants et des vainqueurs.

Mes personnages eux décrivent le monde depuis l’extérieur, loin des capitales et de ceux qui ont la parole et qui décrivent le monde de façon impériale et impérialiste ; ils prennent la parole à partir de leur défaite qui est celle du vingtième siècle, obsédés par cette idée de défaite et de perte, des personnages écrasés qui racontent leur rêve de vaincre pour l’humanité et de construire quelque chose de beau pour cette planète.» (Antoine Volodine, dont Lutz Bassmann est un des hétéronymes, à propos du post-exotisme)

Djennifer Goranitzé, «une des reines du dortoir ouest», entreprend chaque année à la lune d’automne, un long et périlleux pèlerinage sur la tombe de celui qui fut son mari pendant vingt ans, Nathan Golshem, «un camarade qui leur avait appris à ne pas plier, à ne rien accepter et à continuer à se battre alors qu’aucune victoire n’était en vue.» Cette tombe n’est en réalité qu’un monticule de pierres au milieu d’une décharge, sous lequel ne reposent que quelques restes, os de chien et de chèvre, ailes de mouettes.

Pour faire revenir Nathan Golshem de parmi les morts, Djennifer Goranitzé se livre à une cérémonie codée et étrange, rites chamaniques, danses et récits, et quand il est revenu, leurs récits s’entremêlent, construisant une toile d’histoires et d’images, portraits de combattants autodidactes, de vieilles femmes délabrées, de guerrières transformées en vieillardes monstrueuses.

«Ils se réunissaient à tout moment, au début de façon fugitive mais ensuite plus durablement. Ils échangeaient leurs corps, leurs noms et leurs voix. Et peu à peu renaissaient leurs ombres comme à l’intérieur de souvenirs indissociables, et s’affirmait leur volonté de survivre et de plaisanter tendrement ensemble jusqu'à la fin, de se moquer d’eux-mêmes et de leurs camarades, de rire de l’inconcevable naufrage du monde et du destin catastrophique qui leur était échu, un destin de révoltes matées et d’écrasement des rêves, un sous-destin.»

De ces combattants aux noms fabuleux émane, malgré les haillons et malgré la défaite, une force supérieure ; cette chose qui les dénonce à leurs ennemis est sans doute les braises de leur rêve d’une société égalitaire. Survivant au-delà des guerres perdues aux marges de l’Empire, par la force de l’amour et la rage de durer, ces récits, racontant les batailles et défaites qui se sont succédées sur un temps infiniment long, ont la profondeur des mythes, la beauté d’une lumière qui ne s’éteint jamais.

Et dans ces récits il y a aussi l’humour, arme de résistance contre le désespoir, comme cette longue liste de chefs d’inculpation absurdes inventée pour faire enrager l’ennemi - «Dépose de cadavres devant une sortie de secours», «Lavage de cerveaux avec produits interdits», «récolte d’ananas en zone de combat», «confection d’amulettes en zone pénitentiaire»…

Sur une terre irrémédiablement abîmée, Djennifer Goranitzé et Nathan Golshem ont une volonté radicale et le sens de l’humour d’hommes qui, en dépit de leur défaite ne sont pas abattus. Dans l’étrange beauté de ce monde en ruines, Danse avec Nathan Golshem avec Lutz Bassmann est une voix poignante dans l’œuvre de Volodine, une image bouleversante de grandeur malgré une défaite qui n’a rien enlevé à la capacité de résister, de rire et d’aimer.

Les aigles puent

«Nous avions perdu sur toute la ligne depuis plusieurs générations. Aucune lutte n’avait abouti. De temps en temps, pour respecter à la fois la tradition et notre instinct, nous lancions des offensives politico-militaires depuis nos camps, nos centres psychiatriques ou nos ghettos. Elles se terminaient systématiquement en déroute.

La défaite était notre seconde nature. Nous l’avions intégrée à nos comportements, et, lorsque par hasard nous échappions à la captivité, nous préférions habiter les maisons vides, les ruines et les souterrains.»

Lorsque Gordon Koum revient aux portes du ghetto où il (sur)vit avec sa famille, la ville a été transformée en montagne de débris suite à une attaque d’une horreur inconcevable, une attaque de plus dans une guerre aussi interminable qu’incompréhensible des "barbares officiels" contre cette collectivité de "sous-hommes", de ceux qui vivent aux marges. De la ville il ne reste qu’une plaine charbonneuse d’une laideur infinie, que des ruines noirâtres sous un ciel gris plomb, entièrement recouvertes d’un glacis goudronneux, paysage de désastre d’une noirceur absolue. Dans cette attaque, Maryana, la femme de Gordon Koum, Sariyia, Ivo et Gurbal, ses enfants, ont brûlé.

Tandis qu’il agonise, irradié à son tour par les armes effrayantes de ceux qui ont vaincu, Gordon Koum, ventriloque, prête ses voix à un rouge-gorge mazouté et à une poupée grotesque trouvés dans les débris. Pour distraire les morts, il raconte des histoires sur les disparus, des récits pour sortir ces petits de l’anonymat, pour conserver des traces de la mémoire collective et mettre à distance l’horreur du réel. Dans une atmosphère crépusculaire, ces histoires cruelles prennent parfois une tournure absurde ou risible mais elles sont toujours profondément émouvantes, par ce qui s’en dégage : une immense empathie et une très grande solitude face à la puissance, à la propagande et à une inhumanité désespérément écrasante.

Le temps semble s’étirer dans les narrats de Gordon Koum, récits d’après la défaite, posthistoires qui ont l’air de rejoindre la préhistoire, récits d’hommes terrés, de gueux qui survivent dans les cavernes à l’oppression de la barbarie dominante, écrasés par une guerre permanente qu’ils subissent sans comprendre.

Un choc noir.

«J’avais rêvé que sur le champ de foire, déguisée en femme malpropre, une magicienne anarchiste s’adressait à moi, me prenait la main et m’attirait dans des broussailles pour m’embrasser. Une fois les embrassades terminées, elle me confiait une peau de belette qu’il fallait agiter sept fois quarante-neuf minutes sous la lune si l’on voulait rejoindre la révolution mondiale et assister enfin à l’avènement d’une civilisation égalitariste. Ce rêve m’avait fait forte impression. De ma vie je n’avais étreint ni même rencontré de chamane anarchiste, du moins en songe

Volodine, porte-parole de ses écrivains hétéronymes dont Lutz Bassmann, est vraiment lui aussi un ventriloque de génie.

Théorie de la carte postale

«Il ne s’agissait pas de célébrer les lueurs d’un mourant paysage en rédigeant un livre plein d’images nocturnes, mais d’en proposer une théorie générale à l’usage de tous. Et non pas tant sous forme de spéculations abstraites que de consignes universelles. Il songeait aux anciennes instructions pour les prises d’armes, à ces vieux livres qui enseignaient les principes de la manœuvre dans le domaine militaire.»

Finalement loin du projet ambitieux visé initialement, le petit livre de Sébastien Lapaque est une flânerie, un égarement poétique qui n’échappe pas à la nostalgie, un lâcher de mots aux éclats multicolores, un livre à la légèreté d’une bulle qui s’envole et qui bientôt éclate parce qu’ «on n’est pas sérieux quand on écrit des cartes postales».

Sous cette apparence de fantaisie légère, c’est l’amour d’un langage si souvent foulé aux pieds aujourd’hui, que célèbre Sébastien Lapaque, la saveur de l’écriture, la profondeur, l’émotion ou l’imperfection des mots tracés par des anonymes oubliés, au recto d’une carte postale de Quiberon, de Bruxelles ou des îles Kerguelen.

Pas de théorie, pas de documentation, mais des cartes postales chinées et les vers d’Aragon ou de Paul-Jean Toulet, pour avancer avec élégance dans une vie dont les cartes postales seraient les cailloux blancs.

«Il faisait ainsi des rêves pleins d’étranges pays et de grammaire légère. Ecartelé entre le sommeil et la veille, il ne savait plus s’il devait vivre pour continuer à songer ou songer pour continuer à vivre. Il écrivait sa "Théorie" en dormant ; et des cartes postales en rêve ; et des cartes postales avec ses rêves.»

Haïkus de prison

Laissons parler Antoine Volodine sur son hétéronyme Lutz Bassmann, écrivain emprisonné, un des porte-voix du post-exotisme (dans son essai "Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze") : "Les derniers jours, Lutz Bassmann les passa comme nous tous, entre la vie et la mort. Une odeur de pourri stagnait dans la cellule, qui ne venait pas de son occupant, encore que celui-ci fut à l’article de et se négligeât, mais du dehors […] Bassmann, lui n’attendait rien. Il s’asseyait en face de nos visages abîmés et il les regardait. Il contemplait les photographies mal lisibles, spongieuses, les portraits obsolètes de ses amis hommes et femmes, tous défunts, et il se remémorait on ne sait de quoi de trouble et, en même temps, de merveilleusement scintillant, qu’il avait vécu en leur compagnie."

Poème en trois chapitres, les«Haïkus de prison» de Lutz Bassmann, racontent la prison, la déportation et l’enfer des camps, dans ce chant lancinant de 489 haïkus qui tend vers l’hiver et la noirceur absolue.

Voix des dominés, des minoritaires, de ceux qui sont aux marges, ce sont les récits des Tadjiks, du Mandchou, du boucher moldave, du boxeur fou ou du bonze, de tous ceux qui tentent de survivre dans le chaos de l'enfermement, de raccommoder ensemble des morceaux de vie au milieu des suicides et des meurtres, de tous ceux qui succombent.

Quelle est cette prison ? Où sont-ils et pourquoi ? Après quelles défaites ? Cela restera obscur. Certains tentent en prison de reconstituer une organisation pour résister mais elle est vouée à la défaite dès le premier haïku.

 

"L’organisation s’est constituée

on attend que les chefs surgissent

pour les haïr"

 

Malgré la puanteur de la cellule, la barbarie de l’enfermement, de la déportation et du camp, une poésie visionnaire et un humour étonnamment juste se dégagent de ces vers hallucinés, de ces lambeaux de vie qui se désagrègent, de cette voix qui tend vers l’évanouissement.

 

"Personne ne s’est inscrit pour la chorale

l’animateur

est anthropophage"

 

"Pour instaurer la discipline

le commandant

tue quelqu’un au hasard dans le fossé"

 

"Le vétéran parle de l’été

j’ai du mal à me rappeler

de quoi il s’agit"

L'impasse-temps

Serge Grivat est un homme petit : créatif frustré, amant jeté, conjoint materné... Le jour où il trouve dans sa poche un briquet qui lui permet de geler le temps, il y voit l'occasion de fuir sa vie étriquée et se saisir de ce qui lui manquait. 

La première incursion de Serge dans le temps figé rappelle au lecteur d'aujourd'hui ces flash mob Freeze Paris. Sauf que la création n'est pas du côté des innombrables figurants immobilisés sur un instant, mais dans l'oeil de Serge, dont l'esprit rationnel devant l'incompréhensible peut rappeler celui du Budaï d'Epépé.

Dans le temps figé, tout lui devient possible. Les mises en scène grotesques, les revanches puériles. L'argent à portée de main, le sexe à sens unique. Le pouvoir, l'impunité, la déshinibition. Seul être mouvant dans un monde arrêté, il peut prendre ou faire ce qu'il veut, sans aucune conséquence à assumer.

Et Serge Grivat se révèle être un homme hideux. A chacune de ses escapades, il perd un peu du lien qui le relie aux autres, et fait un pas vers la monstruosité tant mentale que physique, sans qu'on sache s'il doit ce glissement à sa propre nature ou à ses passages répétés dans le temps figé.

C'est un vrai plaisir de se replonger dans la science fiction française des années 80, sans clinquant mais à l'ambiance très particulière. L'impasse-temps ne parle pas de décalages temporels, de mutations ou même de superpouvoirs.  C'est un roman qui parle avant tout du pouvoir et de la corruption qui l'accompagne, dans un décor de plus en plus dystopique.

Souviens-moi

Je me souviens que j’ai eu envie de faire du vélo en voyant Sami Frey pédaler sur scène en 1989, tandis qu’il disait, totalement détendu, les éclats de mémoire de Georges Pérec.

Yves Pagès, lui, est attentif aux blancs, au gouffre de la mémoire où tout vient s’engloutir. Et il tente d’extraire d’un océan d’oubli des fragments de souvenirs, 270 aperçus de quelques lignes, récents ou très anciens, qui s’étaient échappés, tels des galets emportés dans cet océan, et qui soudain reviennent, après plusieurs années, marquer d'une trace furtive le sable d’une mémoire sans cesse prise en défaut. «Souviens-moi» est une tentative pour dissiper le blanc, et pour contrer l’oubli.

«De ne pas oublier qu’à l’âge de huit ans, face à une petite cousine d’à peine vingt-quatre mois, il paraît que j’ai touché le haut de son crâne en posant cette drôle de question aux oracles familiaux : "Y a déjà de la mémoire, là-dedans ?"»

De ces fragments qui souvent se font écho, il ressort des évocations poétiques du monde d’avant, l’ombre nostalgique des années 1970, et surtout le portrait attachant d’un homme qui a le goût de l’insolence et de l’insubordination, un sens de l’humour qui lui ne doit pas être souvent pris en défaut, une conscience aigüe de la chose politique et de la collectivité.

«De ne pas oublier que la première apparition publique d’un drapeau noir date de 1883 et qu’elle ne doit rien au pavillon corsaire, ni à quelque symbole satanique ou rituel de deuil, mais à l’obscur jupon brandi au bout d’un manche à balai par Louise Michel lors d’une marche de chômeurs, ce haillon de hasard étant censé contourner l’interdiction faite depuis l’insurrection communarde d’agiter le moindre chiffon rouge.»

Ce très beau texte attachant d’un amoureux des mots qui repêche et polit ces galets de mémoire avec tant de fantaisie et autant d’acuité, donne envie de relire les récits fragmentaires de Felix Fénéon, le «Précis de médecine imaginaire» d’Emmanuel Venet, quand l’auteur évoque sa mère, les idiosyncrasies de son père ou encore les appellations impénétrables des maladies infantiles, et aussi la «Physiologie des lunettes noires» de Jérôme Leroy pour son évocation des années englouties dans les brouillards du temps et de la modernité.

«De ne pas oublier que Véronique, la jeune femme qui m’a tendrement dépucelé, avait dû faire exception à ses préférences homosexuelles, sans m’en rien confier avant, sans y rien changer après.»

Intermittences

Après Les insoumises et avant le très beau Dix yuans un kilo de concombres, ce deuxième roman de Celia Levi (2010) est un véritable envol, le journal sur une année, au rythme de saisons de durée très inégale puisque l’automne et l’hiver en occupent la plus grande partie, d’un jeune homme sérieux, plutôt routinier, qui cherche à obtenir par des rôles de figuration au cinéma le statut d’intermittent du spectacle, afin de pouvoir peindre - sa véritable vocation - entre ses périodes d’emploi. Mais sa bonne volonté se heurte aux difficultés de décrocher des cachets, à l’exploitation des figurants sur les plateaux de tournage, à la complexité difficilement surmontable des textes régulant le statut des intermittents et aux pièges tendus pour limiter le nombre d’individus obtenant effectivement ce statut.

Sur les plateaux de cinéma face aux autres acteurs, sous les yeux du chat Belzébuth adopté par son amie Pauline, et sous le regard de "La folle" de Soutine, tableau dont la reproduction est accrochée au-dessus de son bureau, il se sent perdu et inadapté, par contraste avec l’insouciante Pauline, mobile et brillante comme une petite flamme qu’on ne peut attraper. D’ailleurs tout semble échapper à cet homme, lui glisser entre les doigts, non seulement Pauline, son statut d’intermittent, la possibilité de peindre, entravé par les barrières administratives sans visage auxquelles il est confronté dans les agences pour l’emploi, et en proie à une angoisse qui dérive vers la folie.

«Ce journal avait pour but d’ordonner ma pensée.»

Cette tentative d’ordonner devient le témoignage de la dissolution d’un homme sensible, désarçonné par le mouvement du monde contemporain et par son inhumanité.

Avec une écriture très simple, le journal de cet homme dont l’égarement et l’exclusion se creusent, face aux procédures absurdes des agences pour l’emploi et aux désordres du monde, rappelle (parmi ses contemporains) la nouvelle "Avant Cuba !" dans Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes de Julien Campredon, ou encore les Extraits des archives du district de Kenneth Bernard.

«En bas de l'immeuble, les ouvriers ouvrent le sol avec leur marteau piqueur, je ne m'entends plus penser. Ils se fondent dans la morosité du demi-jour, ce ne sont que des silhouettes courbées, enchaînées au bitume, à leur machine infernale, à ce monde des ténèbres qui repousse la vie vers des profondeurs insondables, maléfiques. Ils doivent détester leur vie, peut-être eux aussi ont-ils eu affaire aux Assedic. Soutine a bien compris ce qu’était le contraire de la vie, il a fait apparaître au grand jour ce que l’on enfouit dans ses viscères, les secrétions, les os, les tourments du corps. À la première occasion, les voilà qui sont expulsés de leur cachette, incontrôlables, ils s’emparent de nous, ils gangrènent notre fluide vital, nous portant à la mélancolie puis à la psychose. Les ouvriers sondent la terre, les entrailles de la ville, ils ne la débarrasseront pas si aisément de ses humeurs.»

Extraits des archives du district

Encore un objet littéraire unique qui a atterri dans mes mains reconnaissantes grâce à son éditeur inspiré, sans être toutefois exactement un ovni car les filiations avec George Orwell, Terry Gilliam (Brazil) et surtout Franz Kafka sont frappantes.

«Mon espace personnel, comme le corps des lépreux, s’est amenuisé au fil des années. D’une façon ou d’une autre, j’ai été découvert, on a empiété sur mon territoire, la pourriture m’a colonisé.»

John, surnommé La Taupe, a décidé de prendre des notes sur sa vie … pour se distraire. Le titre du roman suggère que celles-ci, comme tout écrit produit dans cette société future, ont été versées aux Archives du district, organe de recensement et de contrôle de tous les actes et opinions des citoyens.

Les distractions justement, sont devenues rares, ou en tout cas sont initiées par l’autorité du district, tyrannique et omniprésente, et totalement soumises à ses règles et contrôles incessants. Les notes initiales de La Taupe mêlent des comptes-rendus d’activités quotidiennes (présence à un match de football, visite à la Poste, à la banque ou au supermarché), et des rencontres avec ses voisins en butte à une violence apparemment arbitraire. Comme les autorités, La Taupe analyse les moindres faits et gestes du quotidien à la loupe, les disséquant avec une précision clinique et obsessionnelle.

Dans cette société désenchantée, sans enfants et sans joie, les relations sociales non contrôlées ont disparu. Les seuls humains avec lesquels le narrateur a une interaction ont soit une fonction utilitaire (guichetier, caissière…), soit sont des voisins croisés dans l’escalier, soit un ami imposé par l’administration. L’horreur de cette tyrannie exercée à tout instant sur des vies non seulement coupées de relations sociales, mais aussi d’une nature supposément devenue toxique pour l’homme, se révèle au fur et à mesure des chapitres, en particulier lorsqu’on aborde le sujet des clubs d’enterrement. Chaque habitant, au-delà de 55 ans, doit appartenir à un club d’enterrement, en vue - officiellement - de préparer pour chacun des conditions dignes pour son futur enterrement.

«Un des points forts des clubs d’enterrement est le système du binôme, une rémanence des jours de piscine de l’enfance, quand c’était une précaution contre la noyade. Chacun doit avoir un copain. Un copain est donc assigné à chaque membre, qui doit le contacter au moins une fois par jour, un peu comme lever les mains jointes à la piscine lors de l’appel.»

«Le district décourage la satisfaction des pulsions tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du club, mais propose bel et bien un service d’assistants sensuels, aussi bien mâles que femelles, avec un calendrier et une liste de prestations. Le district interdit formellement certaines formes de plaisir, comme par exemple : tout ce qui est anal, privant ainsi une partie, marginale mais indéniable, de la population, de satisfactions légitimes.»

La Taupe, enfermé dans un morne quotidien et dans l’acceptation du système, gagne en lucidité au fur et à mesure de ses observations et de ses notes, et par ses contacts avec des résistants, rapidement identifiés et écrasés par le système.

Décrivant une société à la fois monstrueuse et très proche de la nôtre, «Extraits des archives du district» est une lecture indispensable, en plus d’être un très grand livre.

Réparer les vivants

À la manière des œuvres de Christian Boltanski, et en particulier de ses «Archives du cœur», «Réparer les vivants» témoigne de la fragilité de la vie, et explore la frontière entre présence et disparition.

Simon Limbres a vingt ans et un cœur de sportif, il est devenu adepte du surf, prêt à tout pour saisir l’ondulation de la vague, partir dans la nuit, se mesurer au cœur froid de l’hiver.

Le titre est un présage, cette nuit finira mal. «Réparer les vivants» entraîne le lecteur, avec une écriture qui avance comme une onde, dans une plongée incroyablement réaliste dans un outremonde, un espace insondable entre la vie et la mort. Cet espace est un lieu et une communauté, autour du service de réanimation de l’hôpital, et il est métaphorique, dans le cœur de parents qui «transpercent la membrane fragile qui sépare les damnés des vivants».

« Au sein de l’hôpital, la réa est un territoire à part qui accueille les vies tangentielles, les comas opaques, les morts annoncées, héberge ces corps exactement situés entre la vie et la mort. Un domaine de couloirs, de chambres, de salles, que régit le suspense. Révol évolue là, au revers du monde diurne, celui de la vie continue et stable, celui des jours qui s’enquillent dans la lumière vers des projets futurs, œuvre au creux de ce territoire comme on trafique à l’intérieur d’un grand manteau, dans ses plis sombres, dans ses cavités. »

Cette exploration physique et métaphorique des arcanes du cœur, muscle cardiaque et siège des émotions, est impressionnante de maîtrise. Maylis de Kerangal tour à tour amplifie et apaise l’onde de tension qui parcourt le roman, et par les mots nous projette au-delà du langage, dans un lieu où l’espace et le temps changent de poids, de rythme, avec ceux qui viennent pour toujours côtoyer le royaume des ombres.

«Sans doute dut-il croire que l’écho de la mer à l’étroit dans la darse brouillait son écoute, sans doute dut-il confondre la friture sur les ondes, et la bave, la morve, les larmes tandis qu’elle se mordait le dos de la main, tétanisée par l’horreur que lui inspirait brusquement cette voix tant aimée, familière comme seule une voix sait l’être mais devenue soudain étrangère, abominablement étrangère, puisque surgie d’un espace-temps où l’accident de Simon n’avait jamais eu lieu, un monde intact situé à des années-lumière de ce café vide ; et elle dissonait maintenant, cette voix, elle désorchestrait le monde, elle lui déchirait le cerveau : c’était la voix de la vie d’avant.»