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Coups de coeur

L'Autre Rive

«Écorcheville ou l’ultime bout du monde. Au-delà, il n’y avait plus que l’Au-delà ; rien d’étonnant à ce que les visiteurs ne s’y bousculent pas. Les rives du Styx, celles-ci et l’autre, on les verrait bien assez tôt.»

"L’Autre Rive" est un monde clos, comme peut l’être une ville endormie et isolée de province. Morose et recluse, Écorcheville vit sur les restes de sa splendeur passée, tout aussi inexplicable que son déclin. Une brume enveloppe le passé de la ville comme les rives du fleuve infranchissable qui la traverse, et qui n’est autre que le Styx.

«Les origines des grandes fortunes écorchevilloises baignaient dans une pénombre que nul historien ne se souciait de dissiper.»

L’ambiance est très étrange à Ecorcheville mais elle est pour la plupart de ses habitants le seul monde connu. Parfois des créatures jaillies du Styx, sirène, satyre, centaure ou autre monstre, viennent s’échouer sur ses grèves malodorantes, exhibées ensuite par la montreuse de monstres locale. Tout ce qu’on a essayé de tirer de ce fleuve, matériaux de construction, et toutes les tentatives pour le traverser ont tourné au désastre. Et la météo a aussi des caprices bizarres puisqu‘on voit parfois pleuvoir des vers de terre vivants, des averses de salamandre, des rafales de crapauds-buffles qui maculent les murs et rendent les chaussées sanglantes et visqueuses.

Dans cette ville baignée dans la pénombre et les non-dits, le héros du roman, le jeune Benoît Brisé cherche à éclaircir le mystère de ses origines. Abandonné par sa mère, il a échappé à une enfance triste entre les quatre murs de l’orphelinat local, grâce à son adoption par Louise et Antoine Brisé, à qui il ne doit que ce nom ridicule et marqué du sceau de l’infortune. Timide et incertain, se sentant ignoré et étranger à tout, il rêve d’une liberté insouciante ou rebelle qui toujours lui échappe, et cherche surtout à découvrir enfin qui est son père, tout en s’inventant un destin de musicien adulé avec sa lyre électrique. Crépusculaire, l’environnement d’Écorcheville et de Benoit Brisé est aussi très fantaisiste et drôle ; sa mère adoptive Louise, ancienne chirurgienne aux ongles trop sales devenue embaumeuse et taxidermiste l’élève avec les vieilles Toupies, une ancienne actrice, Lenya Orbison, et Cindy Christie, prostituée retraitée et increvable lubrique.

«De son vrai nom Ginette Morcif, Cindy Christie n’avait plus l’air que d’une gentille mémé-bonbons replète et souriante, mais elle avait longtemps fait claquer le fouet du plaisir sur l’échine de ses concitoyens, et aussi, chuchotait-on, de quelques unes de ses concitoyennes

Au fur et à mesure de la quête de Benoît, on découvre des dizaines de personnages, les familles de notables sous la figure tutélaire de Superbe Propinquor, Maire et maître de la ville, Lordurin le poète tout enflé de son importance, Onagre Propinquor et Cambouis Bussetin, rejetons désœuvrés des familles dominantes, et puis Fille-de-Personne l’orpheline indomptable à l’air pas sage du tout, dans l’ombre de laquelle on risque toujours de croiser son frère Krux le prédateur, la bête noire du commissaire Dupassé, qui voit en lui "l’ongle incarné de l’humanité", ou encore Faunet, le satyre malicieux, qui sème le désordre et dévie le destin.

Miracle de l’écriture, « L’Autre Rive » est un monde jubilatoire, foisonnant de bizarrerie, d’étrangeté et d’humour. Un grand bonheur.

«"J’explore. Je cherche." Mais quoi ? Il ne le savait pas. Il cherchait. Il était pourtant trop jeune pour avoir déjà devine qu’un principe cryptique régissait Ecorcheville c'est-à-dire l’univers. Il n’avait pu que le pressentir : s’il existait une chose digne d’être sue, cette chose était forcement cachée.»

Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu

Emmanuel Ruben part avec sa seule plume à la recherche de son grand-père, juif pied-noir, matelot inconnu, homme parti trop tôt d’un seul coup de feu – PAN, à bout portant – et qui fit de lui un étranger à jamais.

Malgré l’absence de traces de la vie de cet homme, Emmanuel Ruben refuse la fiction ; il ne veut pas inventer la vie de son grand-père, mais le faire sortir de la nuit et du songe.

«Tu ne seras pas non plus l’alibi d’un roman. Tu n’as pas laissé suffisamment d’indices derrière toi pour que puisse s’élever à la place d’une tombe introuvable ce genre d’échafaudage amidonné

Alors il puise dans une mémoire noire, et dans le parcours et les mots de son contemporain Albert Camus, pour tracer son ombre sur le papier. Sur les lambeaux de cette vie inachevée, avec en filigrane les livres de Camus, il évoque la vie et l’Algérie de légende du grand-père, marquée par l’intime – la disparition de sa mère – et par la grande histoire, elle aussi si souvent oubliée : la misère du peuple algérien en 1945, les massacres de Sétif et de Guelma, ville natale de son aïeul, et les tourments de la guerre d’Algérie, superbement évoqués par un homme qui n’a pourtant jamais vu Alger.

Ce texte extraordinaire est un envol dès les premières phrases, ce que peut la littérature quand, sur le terreau d’un grand classicisme, elle emmène le lecteur en territoire inconnu. Ainsi, Emmanuel Ruben éclaire les bordures du noir, et nous livre un texte magnifique, né de cette souffrance et de cette histoire qui ne pouvaient pas être dites mais simplement écrites.

«J\'imagine, oui, si tu étais communiste ou compagnon de route, que tu devais en avoir assez de cette Troisième République qui n\'était pas celle de tes ancêtres berbères ou livournais. Et j\'imagine que tu ne regrettas guère la disparition de cette Troisième République revancharde et barbichue, née sur un massacre, bâtie sur le dos des coolies, défendue sur toutes les mers, cannoneuse de l\'Amman et du Tonkin, maniant le sabre et le goupillon, mais qui se saignerait bientôt devant Verdun et finirait par se suicider à 569 voix contre 80 devant Pétain. Non, je m’égare. Mettons que tu versais des larmes sur le sort de cette Troisième République, lorsque te parvenaient via les ondes courtes des nouvelles de la Quatrième, qui était revancharde elle aussi, et versatile, et va-t-en-guerre. Seulement tu n’as pas eu le temps d’assister au suicide prématuré de celle-ci, et j’imagine que la Cinquième, que tu n’as pas vu naître, et qui ne veut pas mourir, et qui guerroie encore, tu la maudirais tout autant, si tu savais comme elle peine à reconnaitre les crimes des précédentes.»

Nos mères

«Enfant, quand je faisais référence à toi dans les histoires que j’inventais pour me tenir compagnie, je ne disais jamais maman, ni ma mère, mais bien plutôt nos mères. Comme si j’étais plusieurs enfants et toi plusieurs mères à la fois, et comme si tout ce que je souhaitais finalement c’était ça : diluer nos souffrances en fragmentant nos vies.»

C’est au Proche-Orient, sans doute au Liban, au milieu de la guerre. Le père a été tué, le grand-père dépérit, et la mère fait ce qu’elle peut, pour vivre malgré cette perte, malgré le désespoir et le chaos. Pour protéger son fils Jean, pour pouvoir travailler, au loin dans la grande ville sur les bords de la Méditerranée, elle l’enferme au grenier, dans cette maison de village au sommet d’une montagne.

Alors l’enfant se parle et se raccroche aux mots, il s’invente une fratrie pour garder la raison, se dédouble en Charbel, en Moukhtar, Tarek, Pierre et Abdel Salam, cependant que sa mère le recouvre d’amour, de baisers, de folie et de nuit noire. Et l’enfant créateur, bien plus fort que l’adulte, imagine aussi Luc, une petite fille triste et magnifique, pour surmonter la douleur et partager l’amour.

«Nos mères ont des soucis terribles, le cœur brisé en deux parties de deuil, broyé, envolé dans les odeurs pistache propres à ce pays dont les habitants disent qu’il est le plus beau du monde, et la guerre n’y change rien. Elles ont le cœur perdu, nos mères, dans les odeurs de pain au sésame et au thym, dans les essences de rose et la fleur d’oranger, écrasé leur bon cœur, en bouillie, en tas, déclassé sous le balcon de couleur des maisons de la ville.»

Finalement l’enfant sortira du grenier, et la démultiplication de la mère deviendra réelle lorsqu’il partira en Europe, pour y être adopté. «Nos mères» est un texte qu’on a envie de lire à voix haute, au-delà de barrières, devenues sans objet, entre roman, poésie et théâtre, pour entendre cette écriture radicale d’une force incroyable, son mouvement et ses voix qui affluent comme des vagues de mots. Et d’une mère à l’autre, Antoine Wauters arrive à transmettre l’indicible, l’obsession de la guerre, la dévastation intime et la force d’un enfant.

La très bouleversante confession de l'homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté

Que doit-on imaginer aujourd’hui dans la tête d’un soldat des forces spéciales américaines ? Énorme.

Publié en janvier 2014 chez Inculte, ce nouveau texte d’Emmanuel Adély, encore une fois caractéristique de son écriture en flux de conscience génialement logorrhéique, s’attaque aux pensées qui germent, foisonnent et s’entrechoquent au creux ombré des cerveaux de soldats contemporains à la fois bien particuliers et potentiellement emblématiques, ceux des deux escouades de forces spéciales américaines qui réalisèrent en mai 2011 le raid héliporté sur Abottabad, la capture et l’exécution d’Oussama Ben Laden.

On pourra trouver ce flot puissant et terrible, issu d’une vingtaine de cerveaux et de moelles épinières militaires, excessif, emporté, et chargeant sauvagement sabre au clair, si on le compare aux images ô combien plus policées qui furent jadis celles des unités d’élite du type GIGN en France, ou, pour rester aux États-Unis, du type SEALS des années 80, souvent cités pour leur relatif "intellectualisme" et leur indéniable équilibre psychologique et nerveux. Cet excès apparent ne relève toutefois pas de la caricature anti-militariste, mais du signal sociétal fort et clair : là aussi, le monde a changé.

Ces monologues intérieurs à peine conscients, gorgés de testostérone, de christian metal, de clips de gangsta rap ou de bribes de productions hollywoodiennes à grand spectacle, fournissent en réalité la bande-son intérieure, précisément, des images, colportées à longueur d’écrans, du triomphant guerrier impérial contemporain, gardien du Bien évidemment, mais aussi et peut-être surtout, héros de clips, de films et de jeux vidéo. Noyant le fait guerrier sous cet arsenal de décibels et de fragments visuels à haute intensité, les soldats eux-mêmes se sont appropriés l’imagerie propagée sur eux, et la culture dans laquelle ils baignent avec ravissement, toute d’obsession sexuelle, de surpuissance machiste et de haine toujours justifiable et justifiée, autorisant ce miracle de "self-righteousness" jusque dans le viol et l’assassinat.

Extrait Adely 1

Le texte d’Emmanuel Adély enregistre la victoire du mythe impérial populaire américain sur la réalité, comme l’avaient fait à l’écran le "Démineurs" de Kathryn Bigelow, après les points d’interrogation semés sans doute, mais aussitôt intégrés et assimilés dans le mental officiel, par "La chute du faucon noir" de Ridley Scott (comme le mentionne d’ailleurs l’un des protagonistes). C’est aussi qu’entre les moments saisis par Francis Ford Coppola en 1979 (le concert offert à la soldatesque droguée et défaitiste dans "Apocalypse Now") et par Sam Mendes en 2005 (la terrifiante scène de "décompression de l’attente" dans "Jarhead", sur les airs de "Gonna Make You Sweat" et de "Mambo Sun"), l’Amérique a vécu l’introspection, la honte mal assumée, la prise d’otages de son ambassade iranienne, certes, mais aussi le reaganisme, le démantèlement social et le renforcement de la culture du "chacun pour soi, la tête et le sexe hauts", qui domine nettement désormais.

Sous son air résolument sauvage et déjanté, sous cette approche "Take no prisoners" (pun totalement intended), Emmanuel Adély nous donne probablement à lire le texte de fiction le plus cinématographique et le plus sombrement réaliste de la guerre impériale contemporaine et de ses terrifiantes ramifications psychologiques.

Les lois de la frontière

Démythifier sauvagement le romantisme du braqueur tout en rendant justice à sa genèse, sans simplifier : du très grand art.

Publié en 2012, traduit en français en janvier 2014 par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic chez Actes Sud, le sixième roman de Javier Cercas reste fidèle à une méthode que, dans ses grandes lignes, il s’est donnée dès "Les soldats de Salamine" en 2001, mais la pousse cette fois, pour notre bonheur de lecteur, à une puissance et une cohérence qu’il n’avait pas encore atteintes jusqu’ici.

Pour écrire le roman qu’il a en tête – et dont à nouveau le "making of", la quête de la littérature en train de se faire, avec ses doutes et ses questions en suspens, est ce que le lecteur a in fine sous les yeux -, un écrivain interroge longuement un témoin-clé de la vie de Zarco, braqueur devenu en une quinzaine d’années une icône médiatique à part entière. Cette source, tout sauf anodine, est au véritable cœur du récit, puisqu’Ignacio, avocat pénaliste de renom, en charge des ultimes demandes de liberté conditionnelle du grand bandit, fut vingt ans plus tôt, au cours d’un – pour lui, mais peut-être pas uniquement pour lui – mythique "été 1978", un adolescent petit-bourgeois de Gérone, entraîné durant quelques semaines, par le charisme de Zarco mais peut-être plus encore par les yeux rieurs et la bouche habile de la belle Tere, dans la brutale escalade de délinquance d’une bande de jeunes issus des bas quartiers de la ville catalane.

Confronté en un patient contrepoint de romancier amassant sa documentation aux souvenirs d’un policier ayant conduit l’enquête à l’époque du crime primitif du grand braqueur et au témoignage d’un directeur de prison ayant dû plus récemment "gérer" l’encombrant personnage qu’est devenu Zarco au fil des évasions, des internements en haute sécurité et des remises de peine aussitôt mises à profit pour replonger, Ignacio se livre à un récit en spirale, où il découvre lui-même, auprès de cet auteur prenant alors des allures de psychanalyste, certaines bribes de réalité longtemps ignorées, cachées ou mal comprises, en apprenant ainsi, fort logiquement, davantage sur lui-même que sur Zarco ou Tere, qui ont accompagné et accompagnent mentalement toute sa vie depuis cet intense été fondateur.

Javier Cercas maîtrise de bout en bout les détails, petits et grands, qui environnent et nourrissent son diable de roman : horizons sociaux bouchés, bars mal famés, ségrégation sociale et spéculation immobilière poussées jusqu’à l’absurde cauchemardesque, système policier gangrené, organisation judiciaire à bout de souffle, mais aussi palinodies des médias, engouements inconséquents des bien-pensants, pulsions de célébrité de tout un chacun, orgueils et peurs intimes qui minent les êtres – tous les éléments de ce décor contribuent à donner le sens du récit et des personnages, sans pouvoir, à aucun moment, les y réduire ou épuiser.

Jusqu’au bout du récit, jusqu’aux révélations, aux erreurs coupables, aux malentendus insolvables, aux questions sans réponse finale, Javier Cercas nous donne un roman intense, poignant, qui, à l’instar de ses travaux précédents, prend autant de plaisir et de talent à miner en leur centre des mythes – le romantisme social du braqueur au grand cœur, dans ses variantes espagnoles comme dans ses archétypes hollywoodiens, ici, après s’en être pris au romantisme nietzschéen de la droite franquiste et aux poncifs du combat dévoyé dans "Les soldats de Salamine" – qu’à guider pas à pas un être humain qui se révèle à lui-même, élaborant enfin des certitudes tout en acceptant ses doutes essentiels – et sans le secours maïeutique de l’emblématique Roberto Bolaño, cette fois.

Dux yuans un kilo de concombres

Celia Levi a séjourné un an à Shanghai pour améliorer son chinois, la langue de sa mère. De ce séjour est né ce roman, un récit sur la disparition de la Chine d’avant et sur la cruauté de nos sociétés contemporaines entièrement soumises au pouvoir de l’argent.

Xiao Fei vit avec sa vieille mère, qui devient attachante en devenant sénile, ses deux sœurs Mei Mei et Bei Bei, et son neveu, rivé jour et nuit à son ordinateur, dans un quartier insalubre de Shanghai voué à la destruction.

Xiao Fei, rêveur désœuvré et immobile, est incapable d’agir dans ce monde qui lui échappe ; alors il échafaude des rêves de grandeur ou d’amour -être reconnu comme un lettré, admiré pour ses calligraphies ou en tant que héros résistant face aux spéculateurs qui menacent le quartier, être aimé de sa cousine exilée en Amérique et qui revient en Chine pour étudier la langue-, et il oscille entre ses fantasmes et la colère ou l’humiliation de ne rien accomplir.

"Il ne savait pas de quoi il faisait partie, de rien sûrement, il n’était ni un prolétaire ni un bourgeois. Il sentait pourtant son âme tendre à de grandes actions, à de grandes idées."

Avant l’arrivée des communistes au pouvoir, ses parents étaient des lettrés, déchus au moment de la Révolution culturelle. Xiao Fei se rêve en grand homme de cette Chine d’avant imprégnée de culture et respectueuse de la nature, le pays de son enfance et de la grandeur de son père, tandis qu'il en voit les dernières traces disparaître sous ses yeux.

"Tandis qu'il rêvait Xiao Fei aurait voulu être sur la barque de son enfance, une longue barque fine qui l'aurait ramené sur cette rivière intacte, il aurait regardé les poissons, les algues, la nature lui souriant. Aujourd'hui se disait-il, il ne devait rien en rester, si ce n'était une rive boueuse où les usines pétrochimiques et les incinérateurs crachaient leurs déchets radioactifs."

Alors que ce monde s’émiette, encerclé par les pelleteuses et les spéculateurs, le dernier rempart de la tradition reste la cuisine, jusqu'à ce que même les aliments deviennent inaccessibles (Dix yuans le kilo de concombres), au fur et à mesure de l’écrasement des plus modestes par la société marchande.

"Les raviolis étaient particulièrement réussis, le jus était abondant, il brûlait la langue et se répandait délicieusement dans la gorge. La pâte était délicate, elle glissait entre les baguettes. C'est cela le bonheur, manger de bons xiaolongbao, le reste n'a pas d'importance. Il pensa à la peinture, aux stèles, à l'Histoire, et se souvint que son père lui avait appris que le bonheur ne pouvait venir des parties basses du corps mais du cœur et de l'esprit."

Xiaolongbao : raviolis à la vapeur, spécialité shanghaienne.

2666

Lire 2666 de Roberto Bolaño est un petit défi.

Écrire sur 2666 est un défi beaucoup plus grand, tant ce livre est un monde, comme s'il avait l'ambition et réussissait à englober l'humanité et la littérature en un seul livre.

A travers la recherche de l'écrivain invisible Benno von Archimboldo par quatre universitaires européens qui lui ont consacré leur vie, on aboutit au Mexique, à Santa Teresa, ville où des centaines de crimes de femmes sont commis et non élucidés, inspirés par les crimes réels de Ciudad Juarez.

Santa Teresa est le centre de gravité de ce livre, le lieu vers lequel tous les personnages convergent.

2666 est l'humanité. Comme dans la vie, certains personnages restent et d'autres passent, et on ne le sait pas quand on les croise pour la première fois. Ni pour la dernière fois. 2666 nous fait parcourir le vingtième siècle européen avec la vie d'Archimboldi, nous emmène d'Europe au Mexique, nous fait errer. 2666 contient en lui l'errance, le désœuvrement et le spectacle de la folie. Avec la longue litanie des crimes de Santa Teresa décrits de façon froide, clinique, on est dans la déshumanisation des crimes qui ouvre la porte de l'horreur.

2666 est la littérature, et on a parfois le sentiment que le livre ne parle que de lui-même.

« ... son ancien collègue autrichien, qui préférait nettement, sans discussion, l'œuvre mineure à l'œuvre majeure. Il choisissait "La métamorphose" plutôt que "Le Procès"..., "Un cœur simple" plutôt que "Bouvard et Pécuchet"... Quel triste paradoxe, pensa Amalfitano. Même les pharmaciens cultivés ne se risquent plus aux grandes œuvres imparfaites, torrentielles, celles qui ouvrent des chemins dans l'inconnu. Ils choisissent les exercices parfaits des grands maîtres. Ou ce qui revient au même : ils veulent voir les grands maîtres dans des séances d'escrime d'entraînement, mais ne veulent rien savoir des vrais combats, ou les grands maîtres luttent contre ça, ce ça qui nous terrifie tous, ce ça qui effraie et charge cornes baissées, et il y a du sang et des blessures mortelles et de la puanteur. »

2666 est un continent, un océan, un grand livre.

Zone de combat

Intense travail fictionnel sur le langage de la peur au quotidien, lénifiant ou violent.

Publié en 2007, le second texte d'Hugues Jallon poursuit un remarquable travail de subversion et de retournement de la langue. Après avoir ainsi "traité" le vocabulaire et la syntaxe des "rapports" des services secrets et autres officines à propos du développement incontrôlé des paradis fiscaux dans "La Base. Rapport d'enquête sur un point de déséquilibre majeur en haute mer" en 2004, il s'attaque ici avec un talent déroutant au vocabulaire de la peur quotidienne et médiatisée.

Ces 25 "semaines" de préceptes, de méditations et de prescriptions s'adressent à un lecteur inconnu, qui hésite selon les moments, ou selon les mots, entre assumer le rôle d'un combattant victime de stress post-traumatique, d'un consommateur lambda exposé à d'éventuels attentats dans des centres commerciaux, d'un cadre supérieur ou dirigeant surmené, sentant venir le licenciement en même temps que le "burn-out", ou encore d'un simple couple parental devant à tout prix "protéger" sa progéniture, ou d'oligarques réfugiés dans leurs bunkers plus ou moins métaphoriques et assistant à la montée inexorable des périls...

La langue se fait tour à tour technicienne, doucereuse, rassurante, ou au contraire violente, impérative et incantatoire, sur un mode pas si éloigné des "Slogans" de Maria Soudaïeva / Antoine Volodine. Un texte parfois déroutant mais extrêmement fort.

"DANS LA ZONE DE COMBAT

nous le savons

quelques consignes claires assureront une prolongation significative de votre activité quand bien même le suivi régulier des procédures, l'observation rigoureuse d'instructions personnalisées, la reprise des exercices inscrits au programme, la remontée de l'indice de confort général, le redressement significatif des profits personnels

s'achèveraient en tuerie générale."

"LAISSER PARLER SON FOR INTÉRIEUR.
SE RASSURER.

Seulement voilà.
Bien à l'abri dans les étages supérieurs
les yeux fixés sur le paysage
c'est ça
bien à l'abri dans les étages supérieurs
nous avons observé
la mise sous protection de nos intérêts vitaux
les efforts accomplis dans la surveillance des filières
l'amélioration sensible de notre capacité de réaction.

SE PROJETER DANS L'AVENIR.
DÉFINIR DES OBJECTIFS.
MÊME LES PLUS MODESTES."

 

Vies minuscules

"Vies minuscules" est comme l'ascension d'une paroi rocheuse. L'ascension est lente, demande un effort, mais la paroi offre de multiples prises pour l'esprit, et des plateaux où l'on peut reprendre son souffle, et cheminer paisiblement dans le texte.

Puis, quand on a parcouru l'ensemble, on peut revenir, s'y attarder, en jouir sans effort.

"Vies minuscules" nous montre une France archaïque, paysanne, catholique. Même si certaines histoires se déroulent dans la deuxième moitié du 20ème siècle, le monde qui apparait sous nos yeux appartient encore au 19ème siècle.

Avec un matériau romanesque souvent très mince, un fragment d'histoire réel ou imaginé, Pierre Michon nous fait voir un monde ; telle la vie d'André Dufourneau, orphelin hébergé comme garçon de ferme chez ses arrière grands-parents pendant dix ans et parti en Afrique faire fortune, dont le destin et la mort sont un morceau de la légende familiale.

Mais, le sujet central du livre, ce sont les mots, l'écriture et les doutes de celui qui a la prétention de devenir écrivain.

"On me disait ainsi qu'à Paris m'attendait peut-être une manière de guérison ; mais je savais, hélas, que si j'allais y proposer mes immodestes et parcimonieux écrits, on en démasquerait aussitôt l'esbroufe, on verrait bien que j'étais, en quelque façon «illettré»".

Des vies minuscules transfigurées par une écriture majuscule.

Epépé

Ferenc Karinthy, auteur hongrois prolixe et à ce jour peu traduit en français, publia Épépé, qu’il considérait lui-même comme son œuvre majeure, en Hongrie en 1970.

Budaï, un linguiste hongrois en partance pour un congrès à Helsinki, s’est endormi dans l’avion. À son arrivée, un bus le conduit au centre de la ville, où il se rend compte qu’il a par erreur (mais laquelle ?) débarqué dans un pays inconnu. Malgré sa connaissance exceptionnelle des langues, son esprit rationnel et extrêmement logique, son approche méthodique, son opiniâtreté, la langue de ce pays reste pour lui totalement hermétique. Et toutes ses tentatives pour repartir, tous ses questionnements pour comprendre, ne serait-ce qu’un mot, se heurtent à des regards indignés, torves, ou tout simplement vides.

Comment se faire entendre dans cette ville envahie par la foule, où se pressent partout des files d’attente monstrueuses ? Budaï est en proie à l’oppression et l’enfermement intellectuel et physique, totalement isolé dans une foule tentaculaire en perpétuel mouvement, «une masse gris noirâtre indifférente et impersonnelle, une chair à saucisse vivante et houleuse».

«Dans la rue, la circulation ne faiblit pas par rapport au soir précédent, toujours autant de véhicules et autant de piétons, klaxonnades, bousculades : il n’arrive pas à saisir où court et d’où afflue tout ce monde à cette heure-ci, du travail ou vers leur travail, ou dans quel but, et simplement qui sont tous ces gens, d’où jaillissent-ils constamment en un tel flot intarissable ?... Personne ne se soucie de lui, on ne daigne même pas le regarder, et si une seule seconde il cesse de se concentrer ou s’il rêvasse, il est aussitôt poussé d’un grand coup, propulsé dans n’importe quelle direction, il est laborieux de se maintenir debout. Il commence à constater que lui aussi doit se comporter violemment, jouer des épaules et des coudes s’il veut progresser ou atteindre un but quelconque.»

Grâce à son acharnement, il trouve le métro, réussit à se nourrir, à faire soigner une rage de dents, mais ne peut entrer en communication avec personne… ou presque. Bientôt son argent s’épuise, il est à la rue, et «ne possède plus rien, en dehors des quelques centimètres cubes de son crâne*».

Est-il dans un pays étranger, sur une autre planète ? Sa conscience s’effiloche dans ce cauchemar éveillé, il se fond dans le mouvement et en vient par moments à douter qu’un autre pays existe en dehors de son imagination. Vision totalitaire, métaphore de l’oppression en Hongrie après 1956, Épépé est un livre totalement captivant dans lequel on avance avec fièvre, comme Budaï, pour trouver une sortie.

*1984, George Orwell