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Coups de coeur

En finir avec Eddy Bellegueule

"De mon enfance je n'ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n'ai éprouvé un sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n'entre pas dans son système, elle le fait disparaître."

Un jeune homme, étudiant normalien et issu d’un milieu très pauvre dans un village du Nord de la France, auquel sa délicatesse, ses manières efféminées et son attirance, alors refoulée, envers les hommes, n’ont valu que brimades, insultes et coups pendant toute son enfance et son adolescence, écrit et publie à seulement vingt-deux ans ce roman autobiographique.

Et c’est un livre remarquable, au ton juste, échappant pour l’essentiel aux écueils qui le menaçaient, et qui permet de toucher du doigt les barrières quasiment infranchissables de la pauvreté, de l’éducation et du langage, par le témoignage de celui, être exceptionnel, qui a réussi à franchir ce mur.

Le titre, «En finir avec Eddy Bellegueule», et la cohabitation dans le récit de la parole de l’auteur, devenu Edouard Louis, et des mots des parents et des habitants du village, font s’ériger ce mur du langage, entre ceux qui sont exclus et les autres.

"Bellegueule est un pédé puisqu’il reçoit des coups."

La violence, verbale ou physique, est omniprésente au village, envers le narrateur, les femmes, les immigrés, et les habitants, impuissants face à leur vie sans perspective et face à ce qui est la cause réelle de leurs maux (le manque d’argent, le travail harassant à l’usine, le chômage, l’exclusion), trouvent toujours, avec l’aide de la télévision constamment allumée, et que les enfants regardent six à huit heures par jour, d’autres cibles à stigmatiser : ceux, plus pauvres qu’eux, montrés du doigt comme des fainéants qui abusent du système, les noirs ou les arabes.

"Mais alors tu fous quoi de tes journées si tu n’as pas la télé ?"

En devenant pensionnaire à Amiens à son entrée en seconde, l’auteur réussit à s’extraire de son milieu, à briser l’enchaînement de vies identiques qui se succèdent d’une génération à l’autre, et nous livre ce récit vécu de l’intérieur et qui rappelle le mémorable «Quai de Ouistreham» de Florence Aubenas.

"Des années après, lisant la biographie de Marie-Antoinette par Stefan Zweig, je penserai aux habitants du village de mon enfance et en particulier à ma mère, lorsque Zweig parle de ces femmes enragées, anéanties par la faim et la misère, qui, en 1789, se rendent à Versailles pour protester et qui, à la vue du monarque, s'écrient spontanément "Vive le roi !" : leurs corps - ayant pris la parole à leur place - déchirés entre la soumission la plus totale au pouvoir et la révolte permanente."

Kinderzimmer

Quand elle retournera dans cette classe, au lycée, Suzanne Langlois dira exactement cela : il faut des historiens pour rendre compte des événements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l'expérience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais : l'instant présent.

 

C'est bien à ce dernier défi que se frotte Valentine Goby dans Kinderzimmer. Raconter, imaginer l'expérience concentrationnaire sous un angle totalement déstabilisant : celle d'une captivité vécue au quotidien, vue sous l'angle des sensations, des sentiments qui vous assaillent en foule. La peur, la désorientation des premiers heures, la promiscuité, la découverte des règlements et du langage créé de toutes pièces par des détenues venues des quatre coins de l'Europe. Le corps qui se transforme et souffre au fil de la faim, des brimades, de la folie et du sadisme des tortionnaires.

 

Et puis, aussi, les menus actes de résistance face à l'ennemi, preuve qu'on existe encore, malgré tout. Les amitiés qui se nouent pour pouvoir se raccrocher à  un espoir d'humanité. Les nouvelles qu'on essaie de glaner, de voler presque pour savoir si, enfin, la guerre va prendre fin.

 

Et surtout, pivot, point focal du récit, ce corps dont à 20 ans on ne sait presque rien, et qui va donner la vie.

 

Devenir mère à Ravensbruck...

 

Loin, forcément et heureusement très loin des oeuvres autobiographiques qu'ont laissé Charlotte Delbo, Primo Levi ou autres Jorge Semprùn, Valentine Goby emprunte les chemins de traverse de la fiction et réussit un petit miracle d'équilibre : évoquer l'insoutenable sans jamais oublier l'espoir et la lumière.

Les bonnes gens

Comme le Beloved de Toni Morisson, Les bonnes gens s'ouvre sur la mort d'un bébé et son empreinte sur la maison, les gens. Une malédiction.
 
Les bonnes gens est un roman à plusieurs voix, chacune chargée de sa propre douleur, marquée par sa propre obsession. Il y a l'homme au puits, Ginny Lancaster, la tante Z, Prosper à deux voix, Lucious qui aurait dû s'appeler Joseph... Ginny tient la majeure partie du récit. Ginny est vieille comme elle était jeune alors, et son esprit ressasse des boucles dans le temps. L'éblouissante naïveté de la jeune fille côtoie la mortification de la vieille dame.
 
La jeune Ginny quitte ses parents, séduite par homme qui lui promet le paradis. Et même si la bicoque n'est pas la demeure qu'il a décrite, même si son domaine n'est rien encore, il la conduit effectivement dans un coin de paradis du Kentucky.
 
Mais les porcs souillent les couronnes de fleur, et l'anathème de la vieille Ginny rappelle en permanence que quelque chose de malsain était à l'oeuvre alors, dont on découvre morceau par morceau l'étendue des dégâts. Les porcs vaquent en liberté sur le terrain et transforment la prairie en boue. L'obscénité de la viande, les cris des porcs que chacun doit égorger tour à tour et la vieille Ginny rappellent que la jeune fille a été/sera victime puis bourreau, puis victime... dans le cercle infernal et ordinaire de la violence.
 
Une ombre a tout recouvert à présent.
Il y avait déjà une ombre suffisamment profonde pour qu'on s'y noie, alors.
Pour me noyer, moi et ces filles. Noyer le petit Alcofibras. Noyer ces pâquerettes. Cette prairie. Ces tomates. Ce soleil.
Cleome et Zinia m'aidèrent à m'installer dans la maison de Linus Lancaster, elles m'aidèrent quand il commença à me faire venir dans sa chambre. 
Elles m'aidèrent, mais jamais je ne les aidai.
 
Difficile de parler des livres de Laird Hunt sans les déflorer.
Comme dans Indiana, Indiana, les narrateurs tournent autour d'une vérité simple et terrible. Les mots pour la dire arrivent tard ou n'arrivent jamais. L'ingénuité, vraie ou fausse, l'incompréhension, le remords ou la mémoire qui refuse sont autant d'obstacles au dévoilement cru. Laird Hunt ensevelit les faits sous un échevau d'histoires qui prennent vie, les morcelle et les disperse parmi des souvenirs heureux.
 
Et comme dans Indiana, Indiana, l'effet est poétique et puissant, onirique et douloureux. Beau.
 

Le vin de longue vie

Au début de sa carrière, un jeune juge auxiliaire est nommé dans une bourgade de la campagne moldave, dans le district de Cotnar, dominée par la vigne de Maître Manole Arcasch. Cet homme de quatre-vingt dix ans, immensément riche, érudit, d’une longévité d’autant plus suspecte qu’il se tient à l’écart de la communauté de notables de cette petite ville, est la cible de toutes les rumeurs et calomnies perfides de la part de ces vautours lorgnant sur son héritage.

Le jeune magistrat, féru de lecture et curieux de nature, finit par se lasser des «grouillements de cette vermine affamée autour d’un cadavre présumé», et passe ses après-midis à parcourir les sentiers, le long des vignes et des champs idylliques, loin de la médiocrité de ce petit groupe, en rêvant de pouvoir accéder à la bibliothèque de Maître Manole.

C’est le long de ses sentiers qu’il rencontre le vieil homme, un épisode magnifique autour de la lecture d’un poème de Baudelaire. Cherchant à découvrir le secret de sa longévité, il apprend à connaître et à aimer cet homme, amoureux de la nature et de la littérature, un athée féroce, et surtout un homme dont la curiosité et la recherche d’un idéal égalitaire sont restées intactes malgré les années.

Œuvre militante publiée en 1931 par N.D. Cocea (1880-1949), «Le vin de longue vie» est, au-delà de la dénonciation des travers de la Roumanie et de la religion, une fable épicurienne intemporelle dédiée à la nature, au vin et à l’amour.

«Élevant un verre au niveau de la bougie, il me demanda : -Que t’en semble ? Ce qu’il me semblait ? Dans le verre, ce n’était pas du vin mais de l’ambre. Des ondes cramoisies, phosphorescentes, dansaient en irisations infinies dans la masse compacte de ce vin qui avait presque la consistance de l’huile. Ce n’était pas du Cotnar rouge. C’était du Cotnar blanc. Et pourtant, dans la coupe de cristal, sous l’éclat des bougies, ce Cotnar blanc avait des reflets de pourpre et de sang.»

Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire

L’histoire se déroule à Aarhus, deuxième ville la plus importante du Danemark et la ville danoise la plus multiculturelle. Le narrateur est un pakistanais d'éducation musulmane et devenu athée, professeur comme Tabish Khair de littérature anglaise à l’université d’Aarhus.

Ce roman est une jubilation de la première à la dernière page, et en même temps formidablement rusé. Au début - dans un premier chapitre intitulé "Prolégomènes à une intrigue"-, le narrateur se masturbe désespérément au volant de sa Hyundai pour tenter de récupérer un échantillon de son sperme dans un récipient de plastique pour une procréation médicalement assistée. Ça ne fonctionne pas car il est trop pressé (il n’a que dix minutes car il doit prononcer une conférence une heure plus tard loin de là) et trop stressé (notamment car le récipient est d’une taille très imposante et car il est perturbé par l’apparition d’une voiture de police dans la brume matinale qui, pense-t-il, ne va pas manquer de venir voir ce qu’un individu apparemment musulman fait à cette heure matinale dans une voiture dont le moteur tourne).

À la suite de cet échec, et de son refus de continuer ces tentatives de masturbation déprimantes, son mariage va imploser et il va s’installer en colocation avec Ravi, un indien hindouiste de la grande bourgeoisie, écrivain thésard au charme dévastateur, dans l’appartement de Karim Bhai, un chauffeur de taxi, indien lui aussi, un musulman orthodoxe et rigide, dénué de tout humour. L’auteur est particulièrement doué pour brosser avec ses personnages la complexité des trajectoires et des personnalités humaines, ici avec ces trois personnages, trois immigrés pris entre leurs repères culturels d’origine et leur expérience du Danemark.

Mais ce n’est pas tout, pour les prolégomènes. Le narrateur, écrivain-professeur malicieux ou tout du moins absolument non fiable, nous dit aussi comment on devrait raconter une histoire, selon les canons de la théorie littéraire, en même temps qu’il fait dans son roman exactement l’inverse : En annonçant d’emblée, et au fil du récit, que des événements dramatiques à forte portée médiatique vont nous être révélés, que cet appartement fut celui mentionné dans tous les tabloïds lorsque "la chose" est arrivée, qu’il aurait dû se méfier…, il va, par la construction de la narration elle-même, questionner les préjugés sur la création littéraire et nous montrer comment nos préjugés se forgent en général.

La cohabitation des trois indopakistanais, leurs échanges, leur voisins et collègues, et leurs histoires d’amour – des rencontres via Internet à l’histoire d’amour de Ravi avec Lena, une danoise superbe mais manquant totalement de spontanéité -, forment un roman passionnant à multiples intrigues, qui questionne avec beaucoup d’humour les préjugés et soulève de très nombreuses questions : Cette société danoise (et occidentale) qui se dit permissive et tolérante l'est-elle vraiment ? Pouvons-nous appréhender la complexité de l’autre dans un environnement simplificateur, dans lequel nous sommes matraqués sans cesse d’images préfabriquées ? Quelles sont les conséquences éventuelles de la peur et de la menace terroriste, toujours identifiée comme islamiste, qui est amplifiée en permanence par les media ? Comment peut-on – ou peut-on seulement – ne pas être envahi par les préjugés et les idées reçues, y compris pour des individus ayant évolué dans un milieu «multiculturel», et qui se croient ou se veulent tolérants et ouverts ?

Avec son titre provocateur (la première fausse piste d’un écrivain apparemment très joueur), en hommage à Dany Laferrière, «Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire» est une lecture jubilatoire et profonde, avec des questions qui résonnent pendant longtemps.

«Ravi se l'expliquait ainsi : "Presque tous les Angliches et les Yankees titulaires dans les facultés d'anglais du Danemark, qui sont ici au fond parce qu'ils sont américains ou angliches, et tous les Danois, qui sont ici parce qu'ils sont Danois - ce qui me semble déjà beaucoup plus logique -, adorent la littérature multiculturelle, bâtard. Tu le sais bien. Nous le savons bien. Cela leur rappelle leurs arrière-grands-parents aux colonies. Evidemment ils aiment Rushdie et Naipaul. Naipaul, Kureishi, Rushdie : enfin, ces types sont tellement indiens qu'ils parlent même avec un accent anglais ! Voilà pourquoi les gens comme nous devraient écrire des romans, "yaar" ; imagine tes collègues se tortillant dans tous les sens, partagés entre leur désir d'être ouverts d'esprit et la crainte souterraine que nous leur chapardions leur langue de pain et de beurre, et ceci avec notre accent délibéré de "roti" et de "ghee".»

Lexique (dans le glossaire à la fin du roman) :

"Yaar" : Mon vieux, mon pote (argot hindi)

"Roti" : Pain plat de farine complète, sans levure

"Ghee" : Beurre clarifié

Dans les Cités

Magnifique, poétique, drôle et tragique odyssée d'une immersion ethnologique en banlieue.

Publié en 2011 chez Fiction & Cie au Seuil, le deuxième roman de Charles Robinson nous offre, en 520 pages denses, hautes en couleur, en poésie et en surprises, une véritable odyssée d’une « cité » de grande banlieue parisienne.

Mandaté par un cabinet d’architecture, à la fois posément cynique et gentiment post-moderne, le narrateur, jeune ethnologue à peine sorti des études, entreprend une enquête aussi approfondie que possible, à la rencontre méthodique des habitants des Pigeonniers, ex-cité urbanistiquement radieuse dont il est lui-même originaire – mais qu’il a quittée il y a fort longtemps -, alors qu’elle est secrètement promise à une destruction prochaine avant d’être rebâtie « à neuf ».

Le regard ethnologique, magnifique position narrative, permet de rencontrer un maximum d’acteurs locaux – conformément au cahier des charges de l’étude – et de retranscrire leurs perceptions dans leur propre langage, rodomontades et provocations comme passions et désirs, bâtissant une ample fresque sous nos yeux de lecteur de moins en moins incrédule : GTA le « fixer », 666 ou No Life les bio-goths, M l’entreprenant entrepreneur des vices tous azimuts, Jizz et Craps les musclées petites mains des micro-empires en gestation, Goune la joueuse de poker en ligne, Booz et Mooz les obèses intellectuels autodidactes et prophétiques, Gerberine le passe-muraille qui sait tout des secrets de la cité, la Grenouille infatigable responsable locale de Pôle Emploi, Mister Gaulois le concierge jadis vilipendé reconverti en garde-champêtre informel et néanmoins reconnu, et tant d’autres mutants plus ou moins prononcés produits par les lieux… jusqu’à l’Opossum, la propre sœur enseignante du narrateur.

Tandis que remontent à la surface, conscience et mémoire du narrateur, les souvenirs d’enfance et d’adolescence, des amours de l’époque avec la surdouée Bach Mai et de la complicité contrariée avec le « meilleur ami », l’enquête verra surgir le sans doute inévitable : la violence sourde, nourrie de légendes urbaines et de rêves impossibles à maîtriser, qui peut jaillir sans prévenir, geyser de préjugés et de fatalité.

Un grand livre, qui mérite d’être mis en résonance avec le très beau et si surprenant « Clan Boboto » du « griot junior » Joss Doszen.

« - Dans un village, des tas d'occasions existent pour tisser des liens, les gens ne font pas que se gêner mutuellement. C'est un peu baguette & tradition, bien sûr. Mais ça marche, ça fermente. Là, l'incubateur était tellement stérile que seules des formes mutantes ont pu survivre. À la marge. Des bricolages existentiels. »

« Elle repart vers l'entrée du magasin, franchit cet étrange corridor qui sert en général à préparer l'assassinat des vachettes, et qui sert ici à désigner à la ville et au monde les salopards SORTIS SANS ACHAT, elle passe entre les portiques qui ne se donnent même pas la peine de l'électrocuter. »

« En fait, cette imbécillité qu'on nomme l'adolescence, il ne faut pas la juger à ces pousses désordonnées et répétitives, mais à la profondeur des racines qu'elle fore.
Ne vous fiez pas aux feuilles jobardes, ses fruits sont sous la terre. L'adolescence, c'est des patates. »

 

Le désordre Azerty

L'île enchantée d'Eric Chevillard

RENTRÉE

«Le monde littéraire entre en ébullition des le début de l’été. Combien va-t-on publier de romans à la rentrée ? Passionnante énigme, il est vrai, car sitôt la réponse connue, une rapide soustraction permettra de chiffrer précisément l’augmentation par rapport à l’année précédente. L’information met en émoi les rédactions des journaux et magazines qui s’empressent de la relayer. Ces statistiques succèdent opportunément aux estimations concernant le nombre d’hectares de forêt incendiées pendant l’été qui n’intéressaient plus personne – cependant, le lecteur avisé se demandera s’il n’est pas question en d’autres termes de la même tragédie.»

547 titres en Janvier 2014 … et un Chevillard, un exercice de style qui se moque du réel, et de la littérature qui le plagie, et en oublie sa fantaisie et ses bestiaires.

De cet abécédaire de vingt-six chapitres, d’"ASPE" à "NUIT NEIGE NOËL", surgit une image de la machine à écrire d’Eric Chevillard comme une île enchantée, sur les plages de laquelle se croisent en désordre, le phacochère et la tarentule, le balbuzard et l’alligator, tous les rabat-joies qui contestent l’utilité de la littérature, foule de meurtriers efficaces de l’imagination (« les encadreurs supérieurs, les savonneurs de maîtres, les exportateurs d’importateurs délocalisés, … les anticipateurs grégaires, les assortisseurs de chaussettes, les agents immobiles… »), mais aussi une petite fille magnifique, une sorcière hideuse qui sent la rose, ou encore une marquise capricieuse.

Lorsque l’homme est devenu écrivain, qu’il a trouvé son style et s’est extirpé «de la gangue de la langue commune» (ce fut dans la nuit du 15 février 1985 pour l’auteur), il peut sortir de l’ennui ordinaire du quotidien et venir pour toujours habiter cette île. L’auteur se décrit comme un asocial qui déteste être mis en joue par le photographe, mais le lecteur entre ici à l’intérieur de son crâne, et tombe amoureux, une fois de plus, de son style, ce capharnaüm apparent et jubilatoire.

J’ai abordé un jour par hasard sur l’île d’Eric Chevillard. Ne venez surtout pas me secourir, je reste. Moi non plus, je n’aime pas la rentrée.

«Voici Septembre et notre cœur se noue. Tristesse des longs jours et des mois à venir. La fermeture à glissière des trousses neuves coulisse comme si tout allait de soi, la gomme est encore un parallélépipède parfait, marmoréen – ce savon sera vite entamé, rogné, aboli – on nous en passera d’autres -, tandis que les crayons interminables et les épais cahiers de liasses vierges donnent la mesure de la besogne à accomplir.»

Corps à l'écart

Très belle fable de la décharge publique comme creuset mythique contemporain.

Publié en 2011, traduit en français en janvier 2014 par Sarah Guilmault chez Asphalte, le sixième roman de la Milanaise Elisabetta Bucciarelli réussit l’un de ces rares miracles d’équilibre entre deux pôles thématiques, grâce à une écriture inventée en profondeur pour l’occasion.

Dans un coin de Lombardie, sans doute dans le triangle industriel Bergamo-Brescia-Piacenza, gît à ciel ouvert une gigantesque décharge, rassemblant en un seul lieu intense, nouvelle terra incognita potentielle d’une société en crise de nerfs permanente, trois réalités contemporaines cherchant toujours et encore l’enfouissement. La décharge y est d’abord le lieu de l’écume épaisse de la consommation tous azimuts et de l’obsolescence programmée. Elle y incarne ensuite le si profitable business de la déchetterie, sous sa forme légale déjà fort rémunératrice comme sous sa forme illégale de l’élimination à bon compte de déchets qui demanderaient « normalement » un onéreux traitement spécifique (et l’on songe au portrait implacable de l’investissement consenti par le grand banditisme dans le domaine, si bien rendu par Roberto Saviano et son étonnant narrateur de « Gomorra » en 2006). Elle y est enfin le refuge de la communauté désemparée et hasardeuse de quelques laissés pour compte, d’origines bien diverses, qui s’y inventent une vie précaire et néanmoins libre, faite de récupération, de bricolage et de revente – les spectres atroces de la vie sans issue du « Rafael, derniers jours » de Gregory McDonald (1991) ne sont pas loin, heureusement ajustés et tempérés par une solidarité quotidienne qui évoque aussi les bidonvilles d’Eric Miles Williamson, et particulièrement de son « Bienvenue à Oakland » (2009).

Sur cette scène qui a tout pour s’affirmer définitivement sinistre et blafarde, mais que pourtant illuminent les ferveurs d’un gamin en rupture de ban, d’un fuyard irakien ou d’un inventif réparateur africain, un incendie criminel servira de révélateur ponctuel à la noirceur qui rôde partout, traquée en l’espèce par un jeune pompier subtil, bienveillant et pudique. Une histoire simple, en 200 pages et 90 brefs fragments jetés à la face de ces « cités mortes » et « paradis infernaux » dépeints et analysés par Mike Davis, mais une histoire transfigurée et rendue puissante par l’invention d’un langage rare, celui de ces humbles jetés ou réfugiés là, à la parole souvent économe et sibylline, à la capacité hors du commun, justement, à « serrer les dents » sur la peine, la douleur et le malheur, à exprimer leur vie en de curieuses paraboles agrégeant légendes urbaines, bribes poétiques spontanées et création de leurs propres mythes quotidiennement salvateurs.

Une magnifique fable, terriblement contemporaine, qui extrait de la bienveillance, de la solidarité et de la poésie du plus improbable et mortifère des matériaux glacés de la modernité.

« À présent, il s’arrête. Tu vois que c’est un chien, un mâle, facile à désosser : il suffirait d’un couteau qui coupe bien, ceux pour la viande. Un chien côtelette, oreille, cou. Un chien queue effilée, droite. Il arrache quelque chose du sol, il tire dessus comme si c’était un bout de tissu, un chiffon, un jeu. Tu observes plus attentivement, il continue de tirer sur l’objet, de le lacérer avec ses dents blanches. Il déchiquette, se démène, éclaboussures jaunes et museau gras. Tu le vois chien, mais tu le sens homme. Pas tant dans l’apparence que dans ses prédispositions. Cette façon qu’il a de chercher sans arrêt. Seul et silencieux. Tu t’approches doucement, de sorte qu’il ne t’entende pas. Il s’arrête et, sans même avoir bougé les yeux, il t’a déjà perçu. Il a senti ton odeur parmi les odeurs. C’est dans sa nature, qui ne plie pas, ne succombe pas face aux décombres, aux ruines, aux gravats, aux déchets, aux restes et aux rebuts qui t’entourent. La faim est encore là. Ça n’a servi à rien, ce bout de repas arraché à la terre, à ce tas indistinct, pas même à remplir un peu ce ventre besace, ni à réveiller son odorat. Son instinct lui ordonne de chercher encore de la nourriture. Pas d’aller se mettre à l’abri ni de trouver un partenaire sexuel. »

 

Feu pour feu

Intense et beau roman de la fuite, de la fissure intime, de l'horreur passée tuant aussi le présent.

Publié en janvier 2014 dans la belle collection « Un endroit où aller » d’Actes Sud, ce court roman (70 pages) de Carole Zalberg impressionne par sa sensibilité et par la précision de son langage, apte à rendre compte en toute poésie de deux expériences radicalement différentes du même réel tragique, portées par deux voix à la complicité disparue.

Celle, dominante, du père africain qui, son épouse tuée dans l’incendie de leur village, après que leur fils les ai trahis et quittés pour un destin trompeur d’enfant-soldat, bandit précoce aspirant à « davantage » de richesse, de consommation et de plaisir, raconte la fuite éperdue, la longue course à pied dans la brousse pour d’abord échapper, de justesse, aux soubresauts des atrocités d’une guerre civile, avant d’entamer, tétanisé par la mémoire de l’horreur, le périlleux voyage de l’immigration clandestine, comme un réflexe salvateur qui ignore les voies « officielles » du statut de réfugié… pour y être confronté ensuite, une fois sur place, au creux du « Continent Blanc », de ses pièges, de ses exploitations et de ses quelques solidarités diaphanes.

Celle de sa petite fille ensuite, longtemps silencieuse, nourrisson éperdument cramponné au dos de son père durant la longue fuite – et principal moteur de la course de celui-ci -, puis devenue adolescente dans la cité, au langage rare, mais échevelé et tristement obsessionnel (mode, look, statut, amours adolescentes), raconte la glissade qui conduit, trop naturellement, à déclencher accidentellement un terrible et mortel incendie dans un immeuble, en ayant voulu venger une copine bafouée par un petit ami indélicat.

La terrible boucle incendiaire dévore le père d’incompréhension et attise la remontée du récit, de l’enfoui de la fuite, avec un rythme narratif qui surprend aussi de la part d’une auteure d’origine européenne (comme c’était le cas récemment aussi avec Arno Bertina et son étonnant « Numéro d’écrou 362573 »), dans sa capacité intime à saisir un rythme, un phrasé, une scansion, que l’on trouvait jusqu’ici plutôt chez Boubacar Boris Diop, Kossi Efoui ou Véronique Tadjo.

Un court et beau roman de l’exil forcé par la guerre civile, du bien peu tolérable « accueil » réservé aux populations en fuite par un Occident toujours prompt à considérer en geignant son propre nombril défraîchi, et du drame intime du passé qui refuse de disparaître, et pèse de tout son poids sur présent et avenir…

« Or le monde, cette nuit, te retient, te mâche, te digère, et que recrachera-t-il ? Que restera-t-il de toi ? Je t’imagine enfermée, ma valeureuse, mon enfant poussée au crime par quoi ? L’ennui ? Ta nature combative ? L’imbécile vœu d’être encordée à tes amies quels que soient la cause et le danger, quelles que soient l’ineptie de l’enjeu et la profondeur du gouffre sous vos pieds ?
Je vous ai vues si souvent aboyer comme une seule, jeune animal aux trois gueules déployées pour la défense ou l’attaque avec toujours cette témérité théâtrale, parfois chargée de hargne, qui, je l’avoue, me rassurait. Je ne l’avais pas anticipée, cette hargne, avant qu’elle ne s’exprime, ni vraiment comprise, mais je pensais : Adama n’a pas peur, Adama saura mordre avant d’être mordue, Adama a de l’appétit et pense que la vie, une autre vie, ailleurs que dans la cité, plus généreuse, lui est due. Elle ira la chercher. Elle réussira. J’ignorais quoi mais je répétais cela la nuit, elle réussira. »

 

Dernier Désir

Magnifique recréation du mythe du vampire, sous le signe de la marchandise triomphante.

Publié en janvier 2014, le quatrième roman d’Olivier Bordaçarre est un choc, magnifique, inquiétant, tendu à rompre, subtilement interrogatif, et surprenant jusqu’en ses toutes dernières pages.

Un couple de trentenaires, et leur enfant de dix ans, vivent paisiblement au bord d’un canal berrichon désaffecté, dans une ancienne maison d’éclusier qu’ils ont patiemment retapée depuis leur fuite de la capitale quelques années plus tôt, cherchant à échapper à la frénésie de travail et de consommation tous azimuts qui les y habitait comme tout un chacun. Tout va bien, jusqu’à l’arrivée d’un voisin, venu habiter la maison jumelle de la leur, à quelques centaines de mètres…

Semblable au Harry qui vous veut du bien incarné en 2000 au cinéma par le grand Sergi Lopez, mais beaucoup plus élégant et beaucoup plus riche, le voisin s’appelle Vlad (comme le comte Dracula), et entreprend rapidement de copier au millimètre la vie de Jonathan et de Mina (qui portent en effet les mêmes prénoms que le couple Harker de Bram Stoker), tissant autour d’eux une toile mortifère de généreuse bienveillance apparente. Distillant rapidement les indices au lecteur, Olivier Bordaçarre ne nous laisse très vite guère de doute : les mots ne sont jamais mentionnés, mais le nouveau voisin est bien un vampire –un vampire résolument contemporain qui ne convoite ses cibles ni par ni pour le sang, mais bien par et pour la consommation effrénée, la marchandise fétiche, « dernier désir » triomphant du capitalisme.

Bien que nettement averti de ce qui se trame, le lecteur impuissant, rongé d’angoisse, voit se dérouler sous ses yeux une implacable mécanique, où chaque pion avancé par le méticuleux et calculateur Vlad tombe bien en place et produit soigneusement l’effet recherché… Suspense glaçant, corruption progressive de l’innocence qui s’était crue retrouvée, mise à nu des vulnérabilités de chacun, dissipation des illusions dans un questionnement redoutable de précision… jusqu’aux ultimes rebondissements qui relèvent du très grand art de l’inattendu.

Poursuivant et amplifiant le travail de réécriture de nos mythes déjà à l’œuvre dans « La France tranquille » (2011), Olivier Bordaçarre nous offre une fable qui effleure le fantastique sans s’y plonger, pour mettre à nu la fragilité de nos combats les plus chers, qui secoue sauvagement nos certitudes pour nous permettre, peut-être, des les retrouver à l’issue de cette lecture, plus solides et plus déterminées. Une rencontre littéraire terriblement nécessaire, en tout cas.

« - J’ai eu tellement peur tout à l’heure… affirma-t-elle sans vouloir dévoiler toutes les causes de sa frayeur.
- Oui, j’ai bien vu. Difficile d’avoir un enfant, n’est-ce pas ?
- Oui. On peut dire ça. Oui… fit Mina, songeuse.
- C’est vrai, on les rêve, on les conçoit, on les attend, on les élève… Un malheur arrive si vite. C’est pour ça qu’il faut les gâter. Sans compter. Les gâter le plus possible. Profiter de ce temps qu’on a avec eux pour leur offrir tout ce qu’ils veulent.
- Bien sûr, mais on ne peut quand même pas en faire des enfants-rois, des gosses qui ont tout… réagit la mère sans beaucoup de conviction.
- Et pourquoi pas ?
- Ben… parce qu’à force de tout avoir, on ne désire plus rien, répondit-elle sur l’air de la récitation d’un thème rebattu.
- À quoi sert un désir, si on ne l’assouvit pas ? La vie, ce n’est pas accumuler des désirs sans rien obtenir ! Il faut les satisfaire. Les enfants ont besoin d’immédiateté. Pourquoi les faire attendre ? Pour les entraîner à la frustration ? Et pour nous, les adultes, c’est pareil, Mina.
- Je ne suis quand même pas tout à fait d’accord avec toi. Je n’ai pas tellement envie que Romain devienne un accro de la consommation. Je pense que ça ne lui donnerait pas des satisfactions très intéressantes.
- Peut-être que tu as raison, dit Vladimir Martin en se levant de sa chaise, mettant ainsi fin à la conversation.
Mais il pensa : « Tu changeras, Mina. Je sais que tu changeras. Tu te soumettras à l’évidence. » »