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Coups de coeur

Big Fan

Biographie rock et névrose apocalyptique du fan. Tour de force. Un régal.

Publié en janvier 2010 chez Inculte, sous-titré « Radiohead, la fin du monde et moi », ce roman de Fabrice Colin réalise une réelle triple prouesse : proposer une décapante biographie du rapidement mythique groupe de Thom Yorke (jusqu’à l’album « In Rainbows » inclus), réaliser un portrait d’une certaine jeunesse britannique, au démonte-pneu davantage qu’à l’emporte-pièce, que ne renieraient certainement ni Nick Hornby, ni Roddy Doyle, ni Richard Milward, et enfin – surtout ? – échafauder une étonnante mise en abyme du rock à la fois comme « pièce essentielle » du monde et comme prétexte aux théories apocalyptiques et complotistes les plus sophistiquées, pour le meilleur et pour le pire – avec une subtilité qui résonne tant avec le déjà monumental « Pop Yoga » de Pacôme Thiellement qu’avec la si magnifique « Planet of Sound », nouvelle de SF de Laurent Queyssi mettant en scène au premier chef les Pixies.

« Big Fan » raconte, de trois points de vue distincts qui iront peu à peu fusionnant, la trajectoire de télescopage entre le groupe Radiohead, et la merveilleuse pâte à mystère existentiel que contiennent ses textes comme ses musiques, et un fan, un « gros » fan, exclusif, absolu, boulimique, - que l’on imagine volontiers, par moments, sous les traits narquois, faussement violents, mais réellement sans compromis musical, du Barry de « High Fidelity » (le film, où il est interprété par Jack Black, plutôt que le livre de Nick Hornby, justement) -, qui, de molle galère professionnelle en triste et tragique histoire d’amour, découvrira l’horrible vérité que recouvre le « Kid A », et dont Thom Yorke et ses collègues de Radiohead sont devenus les complices, otages ou victimes…

Véritable et réjouissant tour de force, s’adressant à toutes et à tous, bien au-delà des fans de Radiohead.

« Quand es-tu censé sortir ?
Je ne sais pas. Ils disent dans huit mois, mais ça dépend de –
OK. Tes disques sont chez toi ? Tes CD ?
Il hoche la tête.
Détruis-les.
Je –
Détruis-les. La vie est absolument courte.
À ce moment-là, mec, je pressens la nécessité d’un léger cours de rattrapage. Récapitulons, dis-je. Quand arrive Pablo Honey, Thom Yorke ne sait rien : lui et les siens sont persuadés de composer des chansons normales dans un groupe de rock comme les autres. Plus le temps passe, néanmoins, plus leurs intuitions s’affinent : à cet égard, OK Computer peut être lu comme l’album de l’anté-révélation. Le monde qu’il décrit est le deuxième monde, celui qui nous attend. Une majorité des titres présente une vision angoissante et doucement futuriste de notre propre environnement. « Karma Police », « Fitter Happier » ou « Exit Music (for a Film) » doivent être interprétées à l’aune de ces intentions prophétiques. Toutes les chansons de l’album, d’ailleurs, et la plupart de celles de « The Bends ».
Le type opine, ébahi. Aussi, appuyé-je, réfléchis bien à ceci : si la musique ne te transporte pas, si la musique ne te rend pas meilleur, alors n’en écoute pas. Je pourrais admettre que tu sois fan de Portishead, à la rigueur. Je pourrais accepter Of Montreal, voire American Music Club. Je serais même prêt à tolérer Grandaddy, Midlake ou les Flaming Lips – c’est dire à quelles frontières s’étend ma mansuétude. Mais The Cure ? As-tu déjà essayé d’écouter Bloodflowers dans son intégralité, ô frère de misère ? Wild Mood Swings ? Je veux croire que tu t’es égaré. Je veux croire que tu n’as pas la moindre idée de ce dont nous sommes en train de discuter. La musique, bon Dieu. Pas seulement trois ou quatre connards en studio : la MUSIQUE, au sens révélateur du substantif.
Le type acquiesce, sonné. Impossible de savoir s’il est sincère, si mes paroles se sont véritablement frayé un chemin jusqu’aux territoires marécageux qui lui tiennent lieu de conscience. Moi, dis-je, je ne sais pas quand je sors. Mais personne ne reste ici éternellement. Et je te retrouverai, tu comprends ça ?
Ouais.
Je te retrouverai. Je viendrai te rendre visite. J’ai accès aux fichiers de chacun des pensionnaires de Grendon – toutes les adresses. Je me pointerai chez toi un beau jour. Ta discothèque a intérêt à être en ordre. »

 

Terra Nostra

Immense roman : réinvention à portée universelle de la légende noire de l'Espagne.

Publié en 1975, traduit en 1979 par Céline Zins chez Gallimard, le huitième roman du Mexicain Carlos Fuentes, après les coups de tonnerre que furent « La plus limpide région » (1958), « La mort d’Artemio Cruz » (1962) et « Zone sacrée » (1967), était à la fois, indéniablement, son plus ambitieux à date, et celui de la consécration, avec l’obtention du prix Romulo Gallegos, généralement considéré comme la plus haute récompense littéraire en Amérique hispanophone.

Le Seigneur, roi d’Espagne fictif créé à partir de Philippe II en y intégrant des touches de certains de ses prédécesseurs, descendant d’une dynastie ô combien dégénérée, se lance dans la construction du palais mausolée de l’Escurial, dans les solitudes désolées des hauts plateaux madrilènes, au service d’une foi aussi glacée, absolue et mortifère que résolument contre-réformiste, tout en parachevant les vexations et persécutions à l’égard des Musulmans et des Juifs du Royaume, engloutissant sa richesse personnelle - et le crédit qui lui restait après plusieurs décennies de guerres religieuses aux quatre coins de l’Europe - dans cette construction monumentale aux allures de folie grandiose, précipitant ainsi par l’accroissement des impôts et du mécontentement l’émergence des classes même qu’il méprise.

Sous l’ombre de son « fidèle » Guzman, grand ordonnateur des chasses royales, maître des faucons et des lévriers, le Seigneur, en proie aux affres de la mortification au sein d’une famille repue d’inceste et de mort, voit surgir, au prix d’un subtil anachronisme enchevêtré dans le miroir des éventualités, la possibilité d’un nouveau monde, à l’ouest, non pas du fait d’une expédition commanditée par tel ou tel souverain, mais par la navigation hasardeuse d’un vieillard, suffisamment désespéré pour avoir cherché au-delà de l’océan un lopin de terre où il pourrait, enfin, échapper à l’officieux esclavage post-féodal.

Lorsque se lèvent les symboles et les mythes portés par de mystérieux jeunes hommes à six doigts et à la croix rouge inscrite à même la chair de leur dos, une tempête dévastatrice se lève sur cette Espagne prématurément vieillie et prête pour la mort lente, alors même que la conquête de l’Amérique se profile à peine, convoquant tour à tour les figures essentielles de Don Juan, de scientifiques secrets, de moines comploteurs pour le plus grand bien de l’humanité, de récits de l’auguste Rome sous Tibère (déclin et chute d’un empire dans et par la folie préfigurant déjà, avant même l’essor de l’empire espagnol, sa dissolution misérable), le tout sous l’œil aigu d’un chroniqueur manchot rescapé de la bataille de Lépante…

Roman « total », comme il fut dit dès son apparition, chronique hallucinée et férocement imaginative de la mort d’un Empire au moment même de sa naissance, brassage forcené de deux mille ans de cultures plurielles confrontées à leur anéantissement dans la folie religieuse, saisie mythographique d’un instant clé de la lutte pour la possibilité de l’amour, de la bienveillance et du pluralisme (comme le lit magnifiquement Vincent Message dans son récent « Romanciers pluralistes »), ce chef d’œuvre emblématique propose à la fois une réinvention de portée universelle de la légende noire de l’Espagne, une recréation des mythes fondateurs du Mexique et de l’Amérique métissée et une fenêtre abyssale sur le fait religieux lorsqu’il devient absolutiste et mortifère.

« Fray Julian se rappela son ami perdu, le Chroniqueur. Il aurait aimé lui dire en ce moment : « Laisse à d’autres le soin d’écrire les événements apparents de l’histoire : les guerres et les traités, les querelles héréditaires, la concentration ou l’éclatement du pouvoir, la lutte des Etats, l’ambition territoriale, toutes choses qui continuent de nous rattacher à l’animalité. Toi, ami des fables, écris l’histoire des passions sans laquelle l’histoire de l’argent, du travail et du pouvoir demeure incompréhensible. » »

 

Singe savant tabassé par deux clowns

Depuis plus de trente-cinq ans, Georges-Olivier Châteaureynaud écrit des nouvelles au fil de l’eau et au fil de ses rêves, une centaine à ce jour.

La première des nouvelles de ce recueil (Bourse Goncourt de la nouvelle en 2005, réédité par Zulma en 2013), «La seule mortelle» est à mon goût un chef d’œuvre du genre. Le narrateur a passé sa petite enfance dans un camp de refugiés avant d’hériter d’une immense fortune. Solitaire eternel protégé par son argent, il reste hanté par l’histoire inoubliable que lui a conté une nuit, Mathilde, une prostituée de palace au front dissimulé sous un turban, un conte magnifique sur les illusions cruelles d’une vie de mortel.

«Je dépense sans compter, à certains moments avec fièvre, avec fureur, comme on jette du lest, en ballon, pour se déhaler ou pour remonter, éviter à tout prix le contact brisant du sol et regagner les hauteurs paisibles et glacées du ciel. Ou comme, pour l’étouffer, on jette du sable sur un feu qui se déclare. Décidément, l’analogie entre l’argent et le sable me plaît. Ce sont à mes yeux deux matières brutes, inertes, inépuisables, qu’on peut amonceler en dunes protectrices entre le monde et soi. Car j’ai peur du monde. Rien ne me fera jamais oublier la révélation panique de mes cinq ans : Le monde est un camp de personnes déplacées.»

Au fil des nouvelles, on devient familier des territoires de l’auteur, et de la découverte - à partir d’un quotidien banal, et de héros qui sont le plus souvent du côté des perdants - de personnages et de lieux étranges, énigmatiques, d’univers oniriques teintés de nostalgie, marqués par le destin et le passage du temps.

De ce livre de onze rêves, j’aimerais tout partager. Une de mes préférées, et d’abord pour son titre, est «Tigres adultes et petits chiens», une fantastique nouvelle sur l’alliance mortelle des pouvoirs de nuisance de l’argent et de la séduction. Au tournant du XXème siècle, tandis que la tuberculose fait des ravages à Paris, Jean-Marie Vicennes-Dolprecht, jeune homme phtisique et menacé d’une mort certaine, est admis, par la grâce de la fortune familiale, dans l’établissement de soins du Docteur Gorbius au fin fond de l’Aubrac, qui n’admet que quelques patients mais les guérit tous, pour peu qu’ils en aient les moyens financiers …

On retrouve Gorbius en directeur de cirque (dans « Singe savant tabassé par deux clowns ») ou encore en Monsieur Loyal d’une terrifiante attraction de fête foraine (dans « La sensationnelle attraction »), dans les mondes fantastiques de Georges-Olivier Châteaureynaud, des univers de quelques pages dont on ne s’échappe pas facilement.

Les soldats de Salamine

Javier Cercas brouille les cartes avec ce roman de 2001, objet inhabituel qui raconte une histoire tout autant que sa genèse, le destin de Rafael Sanchez Mazas à la fin de la guerre d’Espagne, un récit historique fondé sur des faits réels, tandis que sa genèse est elle, au moins en partie, une fiction.

L’auteur se dépeint en écrivain reconverti en journaliste, qui devient obsédé par Rafael Sanchez Mazas, poète et théoricien des phalangistes espagnols. Il imagine la personnalité de l’homme, enquête sur sa vie, et en particulier sur cet épisode où il réchappe par miracle à son exécution par des soldats républicains en déroute en Catalogne, à Collell, en 1939.

Au moment où il doit être fusillé, Rafael Sanchez Mazas réussit à s’enfuir ; il croise dans sa fuite un soldat républicain anonyme qui le fixe un moment et lui laisse la vie sauve. L’histoire se cristallise donc autour de ce moment, du regard du soldat au bord de la défaite mais qui tient encore le sort de Mazas entre ses mains, autour du renversement du sort du vaincu qui redevient le vainqueur.

 

«-Il y a quelqu’un par là ?

Le soldat regarde Sánchez Mazas ; celui-ci fait de même, mais ses yeux embués ne comprennent pas ce qu’ils voient : sous les cheveux mouillés, le large front et les sourcils perlés de gouttes, le regard du soldat n’exprime ni compassion ni haine, pas même de mépris, mais une espèce de joie secrète et insondable. Il y a en lui quelque chose qui confine à la cruauté et résiste à la raison mais qui n’est pas pour autant l’instinct, quelque chose qui vit là avec la même persévérance aveugle que le sang qui s’obstine dans ses veines ou que la terre dans son immuable orbite ou tous les êtres dans leur immuable condition d’êtres, quelque chose qui échappe aux mots de la même manière que l’eau du ruisseau esquive la pierre, car les mots ne sont faits que pour se dire eux-mêmes, que pour dire le dicible, c'est-à-dire tout hormis ce qui nous gouverne ou nous fait vivre ou nous touche ou ce que nous sommes ou ce qu’est ce soldat anonyme et vaincu qui regarde à présent cet homme dont le corps se confond presque avec la terre et l’eau brune du fossé, et qui crie en l’air avec force sans le quitter des yeux :

-Par ici, il n’y a personne !»

 

"Les soldats de Salamine" c’est le renversement du sort des deux camps en cette fin de guerre d’Espagne, à l’instar de celui des Perses et des Grecs à Salamine, mais aussi celui de la narration : le livre ne prend forme finalement, que lorsque le narrateur, suite à une rencontre providentielle avec Roberto Bolaño, réussit enfin à l’écrire en donnant un nom, un corps et une voix – bref une mémoire - au soldat anonyme.

"Il est plus difficile d'honorer la mémoire des sans-noms que celle des gens reconnus. À la mémoire des sans-noms est dédiée la construction historique". (Walter Benjamin, 1940).

«Sanchez Mazas gagna la guerre, mais perdit une place dans l’histoire de la littérature.» Le soldat républicain a perdu la guerre mais gagné l’immortalité dans un grand roman.

Les hommes-couleurs

La superbe inventivité d'un conte mexicain du heurt entre tradition, technique et avidité.

Publié en 2010 au Seuil, le premier roman de Cloé Korman, aussitôt couronné par le prix France Inter et par le prix Valéry Larbaud, est une intrigante révélation.

Un couple d’ingénieurs employés par la multinationale américaine Pullman, dont les intérêts, en ces déjà emblématiques années 60, vont bien au-delà des seuls wagons ferroviaires, se voit assigner l’étrange mission du percement d’un tunnel semi-officiel, destiné à accueillir un pipeline à la frontière désertique entre Mexique et États-Unis. Si le pétrole prévu n’y semble pas devoir couler, le chantier pharaonique devient pourtant, sous les influences entremêlées de forces mystérieuses, mercantiles, sociales, politiques ou légèrement fantastiques, et sous la direction des deux étonnants rêveurs techniciens, un fructueux atelier de production à grande échelle de faux objets d’art ancien pour le plus grand profit des dirigeants de la multinationale, et une filière potentielle d’immigration clandestine, où les espoirs désordonnés s’amassent dans le souterrain en attendant l’achèvement libérateur…

Mêlant savamment et sans aucune affectation la description en subtil surplomb d’une certaine réalité économique et technique qui évoque aussi bien le « Gains » d’un Richard Powers que le « Naissance d’un pont » d’une Maylis de Kerangal, et la mise en jeu d’un imaginaire mexicain nourri de réminiscences aztèques comme de souffles révolutionnaires récurrents, avec le brio d’un Paco Ignacio Taibo II ou d’un Valerio Evangelisti (dans sa « Coulée de feu » principalement), Cloé Korman écrit une étonnante histoire de tendresse familiale et de douce ferveur utopique confrontées aux amères réalités précoces d’un monde de sacralisation du profit et d’érection de frontières nationalistes et racistes imperméables à tout, sauf à l’intérêt économique bien pensé… Un premier roman qui fournit aussi une belle illustration, en seulement 300 pages, d’un « pluralisme romanesque » analysé et décrypté par Vincent Message dans son récent et captivant essai (« Romanciers pluralistes », septembre 2013), où les visions du monde des différents protagonistes s’entrechoquent pour produire un réel plus riche sans que la moindre synthèse hégélienne n’y soit envisageable…

Une très belle réussite.

« À cette époque, Georges aurait tout donné pour provoquer un sourire de Niño. Il avait beau le promener, lui parler, faire des grimaces et des pitreries, rien n’y faisait : l’enfant était grave comme un vieux gorille, et la tristesse continuait de régner dans la maison toujours trop grande. Mais un jour qu’une nouvelle nourrice avait claqué la porte, et que Georges faisait lui-même griller un épi de maïs desséché dans une casserole, sous l’œil sévère de Niño qu’il avait calé tant bien que mal au milieu des coussins d’un fauteuil, un miracle se produisit : dans une minute de distraction où il buvait à gorgées lentes une bouteille de bière, le maïs fur trop cuit, le couvercle de la casserole s’arracha de son socle pour aller heurter le plafond dans un bruit de cymbales et les grains jaillirent en une grappe de pétarades retombant dans toute la cuisine en petits bonds ouatés. Georges eut à peine le temps de constater qu’il avait fabriqué du pop-corn sans le savoir et de vérifier que le petit n’avait pas reçu de projectile brûlant sur le coin de la figure : Niño s’était redressé dans le fauteuil et pour la première fois de sa vie, les bras tendus, la tête rejetée en arrière et la bouche, les yeux écarquillés, les pieds battants, son corps ouvert comme une étoile, il riait à n’en plus finir. Et ce qui le faisait rire, Georges en fut tout de suite certain, n’était pas le spectacle des grains éparpillés ou la vue de la casserole retournée, mais le bruit, la musique de l’explosion et de ses soubresauts qui avaient triomphé de l’énorme barque et desserré l’étau mortel du silence. Dès ce jour, Georges sifflota, chanta, renversa et cassa la vaisselle, et mit entre les mains de Niño les objets les plus intolérables aux oreilles de parents normaux, crécelles tapageuses, joujoux à percussions, oursons péteurs ou diables à klaxons. Il mit Niño au solfège et à la musique comme tout bon fils de bourgeois, et c’est ainsi que Florence puis Suzanne avaient débarqué dans une maison tonitruante, auprès de deux garçons non seulement assoiffés d’amour, mais totalement époumonés. »

 

Exemplaire de démonstration

Roman puissant, enjoué et glaçant, sur la mort industriellement inéluctable de la création.

Publié en 2003, le premier roman de Philippe Vasset, à l'époque connu uniquement au sein de l'univers feutré des journalistes spécialisés en intelligence économique, frappait d'emblée par sa cohérence minutieuse, son ambition fondamentale fort habilement enveloppée dans une belle apparence de dilettantisme, et sa qualité d'écriture légèrement vertigineuse.

Preuve présentée en abyme, indiquée clairement dès le titre, cet "Exemplaire de démonstration" est le roman d'une quête archétypale, mettant en scène un "héros", ingénieur spécialisé dans l'industrie minière et l'Afrique, apprenant par hasard l'existence d'un sublime McGuffin ("objet de la quête"), le ScriptGenerator©®™, produit absolument secret destiné à industrialiser définitivement les activités de création, en s'affranchissant du caractère financièrement bien peu productif des "artistes", et des "péripéties" nombreuses, même si elles sont condensées avec subtilité en 140 pages, des trafics incessants d'un port africain aux officines de trading londoniennes, des diamantaires d'Anvers aux halls zenifiés des hôtels montagnards suisses.

Évoquant déjà avec bonheur des développements littéraires ultérieurs, que ce soient les arcanes lucides et glacés du Hugues Jallon de "La base" (2004) ou du "Début de quelque chose" (2011), l'élégante et rude vérité au sein des clichés mondialisés du Paolo Bacigalupi de "La fille automate" (2009), ou encore le calme sibyllin de ceux qui vont gagner quoiqu'il arrive du Nick Barlay de "La femme d'un homme qui" (2011), impressionnant de maîtrise logicielle de bout en bout, Philippe Vasset déroule avec brio et intelligence son terrifiant argumentaire commercial.

 

La fin de l'homme rouge

Polyphonie bouleversante des âmes rouges perdues

«Quand Gorbatchev est arrivé au pouvoir, nous étions tous fous de joie. On vivait dans des rêves, des illusions. On vidait nos cœurs dans nos cuisines. On voulait une nouvelle Russie… Au bout de vingt ans, on a enfin compris : d’où aurait-elle pu sortir cette Russie ? Elle n’existait pas, et elle n’existe toujours pas. Quelqu’un a fait remarquer très justement qu’en cinq ans, tout peut changer en Russie et en deux cent ans, rien du tout.»

Svetlana Alexievitch est une oreille et une plume. Après nous avoir fait entendre les témoignages des soldats soviétiques engagés dans la guerre en Afghanistan dans «Cercueils de Zinc» et ceux des habitants de la région de Tchernobyl dans «La supplication», elle nous livre ici les voix du désenchantement des russes qui ont vu leur monde brusquement disparaître avec l’effondrement de l’URSS.

Des hommes et des femmes éduqués pour placer le sacrifice et l’héroïsme militaire au dessus de tout, nourris de la grandeur de leur patrie construite sur la victoire sur le fascisme et la conquête spatiale, victimes des déportations et des tortures, lecteurs infatigables de classiques russes et de samizdat échafaudant chaque nuit des rêves d’idéal et de liberté dans les cuisines, descendus dans les rues en 1991 en croyant à la liberté, sont devenus des étrangers dans leur propre pays, sidérés par la dissolution de leur culture, l’effacement de leur mémoire et l’abîme qui s’est brutalement ouvert entre les générations, sidérés par la spéculation, la misère soudaine côtoyant les appétits de consommation les plus démesurés, et par le pouvoir de corrosion de l’argent.

«Alors la voilà, cette liberté ! Nous attendions-nous à ce qu’elle soit comme ça ? Nous étions prêts à mourir pour nos idéaux. À nous battre pour eux. Mais c’est une vie "à la Tchékhov" qui a commencé. Sans histoire. Toutes les valeurs se sont effondrées, sauf celles de la vie. De la vie en général. Les nouveaux rêves, c’est de se construire une maison, de s’acheter une voiture, de planter des groseilliers… Il s’est avéré que la liberté était la réhabilitation de cet esprit petit-bourgeois que l’on avait pris l’habitude d’entendre dénigrer en Russie. La liberté de Sa Majesté la Consommation. L’immensité des ténèbres. Des ténèbres remplies d’une foule de désirs, d’instincts – d’une vie humaine secrète dont nous n’avions une idée qu’approximative. »

«Avant on allait en prison pour «L’Archipel du Goulag». On le lisait en secret, on le tapait à la machine, on le recopiait à la main. Je croyais, j’étais sûre que si des milliers de gens le lisaient, tout serait différent. Que viendrait le temps du repentir et des larmes. Et que s’est-il passé ? On a publié tout ce qui s’écrivait en secret, on a dit à voix haute tout ce qu’on pensait tout bas. Et alors ? Ces livres se couvrent de poussière chez les bouquinistes. Les gens n’y font plus attention…»

La "fin de l'homme rouge" est une lecture fondamentale, bouleversante. Les souffrances et les idéaux de l’homme soviétique ont été engloutis sans mémoire et, de la décomposition du grand corps soviétique, il n’est resté que le dénuement des anciens, les rêves vides d’idéal des nouvelles générations, la violence folle du grand-banditisme et du capitalisme nu, la résurgence des massacres ethniques, et la douleur d’une illusion mort-née.

Maison des autres

Le silence miraculeux des mots.

Né en 1920, Silvio d’Arzo, de son vrai nom Ezio Comparoni, publia « Maison des autres » en 1948 dans une revue, et ne cessa ensuite de retravailler ce texte jusqu'à sa mort en 1952 ; il n’avait alors que trente-deux ans.

En plein néoréalisme italien, «Maison des autres» semble détaché de l’histoire du vingtième siècle, situé dans un monde ancestral et rude, où la succession monotone des jours est uniquement interrompue par les fêtes religieuses et les enterrements.

L’histoire de cette nouvelle d’une soixantaine de pages se réduit à très peu : dans un village de montagne isolé des Apennins, un prêtre rencontre une vieille femme qui a visiblement quelque chose à dire. Il cherche à connaître la question que celle-ci hésite à livrer.

«C’était la première fois que je pouvais la voir de près et je me mis à la regarder attentivement. Elle avait une peau sombre et rêche, des cheveux couleur gris pigeon, des veines plus dures et saillantes que celles d’aucun homme. Et si un arbre peut de quelque façon servir à évoquer un humain, eh bien c’était un vieil olivier des fossés qui lui convenait. À la voir ainsi, il me semblait que ni la fatigue ni l’ennui ne pourraient désormais rien contre elle : elle se laissait vivre et cela suffisait, voilà tout.»

L’hiver de ce récit est glacial et, dans ce monde archaïque, le temps et les hommes semblent eux aussi comme paralysés par le gel, dans cette vie dépourvue de tout événement. Et finalement seule cette femme, avec sa question que l’on va découvrir, est prête à s’affranchir de la succession fatale de ces jours tous semblables. Et seule elle est vivante.

Précédé d’une belle préface d’Attilio Bertolucci, «Maison des autres» est un texte intemporel, qui a fait couler une larme gelée dans le coin de mon œil.

Romanciers pluralistes

Passionnante, ambitieuse, profonde et vivante lecture d'auteurs phares parfois réputés difficiles.

Publié à l’automne 2013, cet ample essai de Vincent Message, après son roman « Les veilleurs » de 2009, est sans doute l’un des plus intéressants, réjouissants, ambitieux et néanmoins abordables qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années.

Professeur de littérature comparée à l’université Paris-VIII, l’auteur réussit à la fois une lecture particulièrement riche et pertinente de la notion de « pluralisme » dans le roman, mais y ajoute avec brio d’audacieux « ponts » avec cette même notion en philosophie et en politique.

S’appuyant de manière détaillée sur cinq romans emblématiques pour son propos (« Terra Nostra » de Carlos Fuentes, « Tout-monde » d’Édouard Glissant, « L’homme sans qualités » de Robert Musil, « L’arc-en-ciel de la gravité » de Thomas Pynchon, et « Les versets sataniques » de Salman Rushdie), mais convoquant lorsque nécessaire, avec la même vigueur, Hermann Broch, Italo Calvino, Umberto Eco, Doris Lessing, Orhan Pamuk ou encore Milorad Pavic, Vincent Message s’attelle – et parvient – à une sérieuse réactualisation du travail de Mikhaïl Bakhtine autour de la polyphonie dans le roman, en allant à la fois sensiblement plus profondément, en élucidant le halo de flou et d’imprécision qui finit par entourer le travail du Russe à force de galvaudage ces dernières années, et en lui rendant un bel et justifié hommage.

Travaillant sur les points de vue de narration, le traitement des opinions exprimées et les voix des protagonistes, l’auteur décrypte les liens existants – ou pouvant être légitimement établis – entre ces romanciers foisonnants par excellence, et les impacts philosophiques et politiques d’une mondialisation ayant pris des caractéristiques bien particulières et pas toujours « démocratiques » depuis le milieu des années 1930. Par un savant détour impliquant les philosophes pragmatistes connaissant un véritable renouveau d’intérêt depuis une dizaine d’années (et tout particulièrement William James), il propose une passionnante lecture des faits (et des ambiguïtés potentielles) que sont multi-culturalisme et métissage, mais aussi pluralisme religieux et pluralisme scientifique, en dégageant avec sérieux et enthousiasme l’apport crucial de la littérature (et bien entendu, au premier chef, des romanciers « pluralistes » les plus ambitieux en son sein) en la matière.

Une lecture passionnante de 460 pages, fournissant à la fois, d’une formidable clarté, une grille de lecture et d’approche d’auteurs réputés parfois « difficiles », et une enthousiasmante envie de lectures, centrales et complémentaires. À recommander aux passionné(e)s exigeant(e)s de littérature sans la moindre hésitation.

 

Tu reviendras à Région

Monstrueux roman de 1967, coup d'envoi d'une œuvre exceptionnelle.

Écrit dans sa première version en 1951, publié en 1967, traduit en 1989 en français aux éditions de Minuit dans une version remaniée intégrant les derniers éléments encore censurés auparavant par le régime franquiste, le premier roman de l’Espagnol Juan Benet, Tu reviendras à Région, appartient au club pas si fourni que cela des romans contemporains fondamentaux, posant d’emblée, au plus haut niveau d’exigence littéraire, les fondations d’une œuvre majeure, en seulement 400 pages.

« Région » est un terroir fictif d’Espagne, sauvage et mal dompté, élaboré au fil de l’ensemble des huit romans de l’auteur, à partir du cadre ici initialement tracé. La carte détaillée au 1 :150 000 en sera d’ailleurs fournie en 1983, avec le premier tome des Lances rouillées. Le lecteur, même lorsqu’il croira avoir acquis quelques repères fugaces, ira toujours de découverte en découverte dans « Région », à la fois immuable et arriérée, engoncée dans son climat si rude, ses montagnes si inhospitalières, ses innombrables secrets fuyant aux limites du fantastique (depuis ses bergers mercenaires offrant contrôle et renseignement… - à quels maîtres ? – jusqu’à Numa, énigmatique gardien d’un maquis sacré, réputé immortel, dont le fusil tonne rapidement et définitivement sur l’audacieux ou l’imprudent), malmenée, rompue et transformée par la Guerre Civile, puis par ses longues séquelles, peinant toujours et encore à se hisser dans une modernité qu’elle ne devine pas nécessairement désirable.

L’écriture est ici d’une rare densité. Les narrateurs multiples, grands maîtres en digressions insensées et emboîtées, virevoltent, personnages ou auteur, ne semblant pas toujours se soucier les uns des autres, pour charger leur discours, leur pensée, ou même leur dialogue apparent, de précisions, de technicités, de réalités épaisses et crues, dont l’ingénieur des Ponts et Chaussées Benet, concepteur et réalisateur de barrages et autres ouvrages hydrauliques pendant trente ans, féru de géologie, de géographie, de biologie, d’histoire et d’art militaire, a le secret, et n ‘hésite jamais à mobiliser pour des effets déroutants, subtils et profondément jouissifs.

Dans Tu reviendras à Région, la remarquable traductrice et exégète de Benet, Claude Murcia, n’hésite pas à préciser le fil chronologique du roman dans sa préface, tant il est vrai que l’auteur enveloppe les récits de ses principaux personnages, brillant docteur de campagne qui fut amoureux transi et audacieuse jeune femme qui disparut soudainement, jadis, comme par magie, dans des nuages fumigènes que parcourent à loisir et à mystère officiers républicains improvisés, mineurs taciturnes, joueurs de cartes effrénés, batelières charonesques en diable, ou encore militaires rebelles et néanmoins méthodiques…

Une fresque complexe et magnifique, déroutante et précieuse. Et une énorme et belle révélation.

« Et, en haut des montagnes noires qui entourent le village, les fumées isolées qui dénoncent la présence de ces ennemis du paysan, cachés, inconnus et omniprésents – les bergers -, lesquels, très certainement, profitent de leur position stratégique et de leur apparence pacifique pour surveiller nuit et jour l’activité du village et susciter auprès d’une lointaine capitale l’avis d’éviction dès qu’un paysan lève les yeux du sillon de sa charrue. Car ils sont le bras séculaire du propriétaire foncier d’Estrémadure ou de Castille ; montés sur de petits ânes et juchés sur une pyramide de matelas, de paquets et de poêles (aujourd’hui, ils ont même la radio), au milieu d’un troupeau malodorant et poussiéreux – flanqué de ces chiens de berger qui semblent avant tout surveiller la ségrégation des sexes -, ils reviennent chaque année au début du mois de mai, avec cette expression outrée, maligne, endormie, incertaine et énigmatique d’un Tamerlan qui, après avoir parcouru et conquis toutes les steppes asiatiques, entrouvre à peine des yeux malicieux devant les verts paysages des rivages européens. »