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Coups de coeur

Bestiaire imaginaire

Inspiration des rêves et fantasmagories, Julie Delfour dresse dans ce livre un bestiaire poétique des créatures fantastiques que les écrivains, savants, naturalistes et dessinateurs ont décrites et dessinées au fil des siècles, du Mahâbhârata jusqu'à l’Histoire naturelle de Buffon ou aux légendes indiennes.

Oiseaux démesurés ou créatures volantes côtoyant les astres et les mystères célestes, comme l’oiseau Roc ou encore le sîmorgh, créatures terrestres comme le kikomba, grand primate aux humeurs facétieuses ou cruelles ou bien sûr l’homme loup, créatures souterraines, sous-marines ou encore monstres, chimères ou falsifications, chacune des dizaines de créatures recensées dans ce bestiaire est magnifiquement illustrée par des œuvres de William Blake, d’Odilon Redon, de Gustave Moreau, des miniatures perses ou turques, ou encore des gravures de tous les continents …

Même si l’homme a foulé tous les continents, il reste à découvrir des bêtes ignorées. Alors on rêve de chevaucher le fulgurant hippogriffe, d’observer, mais de loin, la course de la manticore mangeuse d’hommes, ou encore la nage du serpent de mer à crinière.

Ce beau livre, source presque inépuisable d’histoires et d’imaginaire, donne aussi envie de lire, relire ou d'offrir le roman-nouvelles «Six photos noircies» de Jonathan Wable.

[Le lièvre lunaire] « Contrairement aux Occidentaux qui voient dans les taches couvrant la surface de la lune la silhouette d’un homme, les Chinois y devinent celle d’un lièvre. Car selon une légende chinoise, un lièvre se jeta dans le feu pour nourrir Bouddha affamé, lequel le récompensa en envoyant son âme sur la lune. Certains conteurs affirment que le lièvre en personne, et pas uniquement son âme, y vivrait encore. Très affairé, il y préparerait un élixir d’immortalité, d’où son surnom de "Docteur"… »

[Le poisson-évêque] « Cet hybride mi-homme mi-poisson arbore de larges écailles en forme de mitre au sommet de la tête et, sur les flancs, des nageoires tombantes rappelant la robe portée par les évêques à l’office. Quelques spécimens repêchés en mer auraient, selon les témoins, tenu fermement une crosse au bout de leurs nageoires. De quoi apporter de l’eau au moulin de la légende selon laquelle ce poisson remplit son rôle d’évêque au sein d’églises sous-marines, face à un public de sirènes et de tritons… »

Belém

Un très grand roman noir, sans aucune concession à la légèreté virevoltante des écoles de samba.

Publié en 1998, traduit en français en octobre 2013 par Diniz Galhos chez Asphalte, le premier roman du Brésilien Edyr Augusto, marque l'apparition dans le roman noir contemporain d'une voix originale, issue du journalisme, ancrée dans la grande ville de Belém, capitale de l'état du Pará à l'embouchure de l'Amazone, commodément située à un important carrefour potentiel de tous les trafics sud-américains.

Enquêtant sur le décès brutal et suspect d'un coiffeur de la jet set de Belém, l'inspecteur Gilberto Castro, brillant policier de la nouvelle génération, séducteur, séparé de sa femme par quelques problèmes récurrents d'alcoolisme, nous montre d'abord, loin de tout exotisme frelaté, avec une jolie et presque paisible finesse, à quel point les forces policières contemporaines sont désormais, elles aussi, en pleine mondialisation : confrontées à des problèmes voisins de Stockholm à Baltimore, de Barcelone à Porto Empedocle, de Paris à Belém, leurs investigations tendent de plus en plus à se ressembler, et ce vaste "procedural" global développe en soi quelque chose de légèrement glaçant...

L'art particulier d'Augusto se révèle lorsque l'enquête banale, "de droit commun" pourrait-on dire, se ramifie dans le "très gros" trafic, celui où d'un coup peut se révéler toute la corruption organisée par l'argent massif, celui où les mafieux rencontrent les intérêts d'une très haute société, brésilienne ou autre, dont le confort, les plaisirs et la transformation des autres en objets de leur avidité ne connaît plus guère de limites. Mise en œuvre avec un paisible machiavélisme, la noirceur de la tragédie envahit alors le roman avec une brutalité inexorable qui laisse le lecteur pantelant à l'issue.

Un très grand roman noir. Vraiment noir et sans rémission, sous son rythme et ses couleurs faussement virevoltantes de la légèreté des écoles de samba qui parcourent la ville.

"Maintenant, Bode, on est sûrs.
- Sûrs que c'est ce type qui a commandité l'orgie, Gil. Rien de plus.
- Putains de richards. Ce mec a une épouse qui l'attend à la maison, la belle vie, une belle baraque, télévision, voiture étrangère, et il faut en plus qu'il paye pour se taper des femmes. Excuse-moi, même pas des femmes. Des gamines qui sentent encore le lait, des filles qu'ils dévorent comme des lions...
- Eh ouais. Monde de merde.
- Leur monde de merde.
- Le nôtre aussi, parfois.
- Uniquement si tu l'acceptes.
- Question épineuse.
- Babalu ne méritait pas de mourir comme ça.
- Tu l'aimais vraiment ?
- C'est pas ça. C'est juste qu'elle était vraiment belle, tu vois ? Dieu fait les choses bizarrement. Toutes ces bourges qui se tuent à la tâche pour devenir belles, gym, chirurgie esthétique, sapes, et puis apparaît une gamine venue du trou du cul du monde, et elle est naturellement belle, tu vois ce que je veux dire ? Cette fille-là était vraiment spéciale. Je suis sortie avec elle et elle m'a fait une sacrée impression...
- Tu te l'es tapée.
- Je voulais, oui. Je voulais. Mais pas elle. Ce qu'elle voulait, c'était une relation, une vraie, tu vois ? Je l'ai déposée chez elle et je lui ai dit que je la rappellerai. Mais avec cette vie qu'on mène..."

 

Complications

Des nouvelles comme les rouages imbriqués d'une mystérieuse machine à explorer le temps

« Il plongea la main dans la poche de son blazer et en retira la Smith. "Une belle montre n’est pas seulement un instrument de mesure. Une montre particulière comme celle-ci peut ouvrir certaines portes." »

Impressionnante mécanique que les rouages subtils de ce roman-nouvelles paru en 2011 sous le titre original de "The silver Wind" : Pièces distinctes mais qui assemblées fonctionnent comme par magie, les six récits courts de "Complications" sont des variations autour de quelques personnages, dans lesquels horloges et montres jouent un rôle central, mystérieuses machines à explorer le temps, qui peuvent soit arrêter le temps, soit nous transporter dans des mondes parallèles mais étrangement reliés.

Martin Newland, personnage de fiction puis protagoniste, est fasciné par le passage du temps, et par les montres qui ponctuent des étapes importantes de sa vie. Ou plutôt de ses vies car au fil des nouvelles, il se démultiplie, hanté par la perte de sa sœur, de son épouse à moins que ce ne soit de son frère.
L’autre personnage central, le pivot est Andrew Owen (qui se transforme en Owen Andrews dans une des nouvelles), un nain habillé en Monsieur Loyal, un personnage au physique invariable, horloger inventeur et savant, celui qui fabrique et comprend les montres et les horloges, obscures et fascinantes machines transtemporelles.

«Je crois que c’est à ce moment que je pris ma décision de rechercher Owen Andrews et de découvrir la vérité sur lui. Je me dis que c’était parce que cette petite horloge avait été la seule chose à susciter mon intérêt depuis la mort de ma femme. Mais ce n’était pas tout. Quelque part au tréfonds de mon être je nourrissais le délirant espoir qu’Owen Andrews soit l’homme capable de faire revenir le temps en arrière.»

Et si le temps n’était pas un trait continu mais comportait des lésions, les traces qu’il laisse dans son sillage, les pertes des êtres chers ? Ou alors s’il formait un ensemble de possibilités simultanées, comme un tissage de fils aux intersections changeantes dont les motifs varient selon l’angle de vision ? Mais ne vous y trompez pas, le livre de Nina Allan est sans complications. On a simplement envie de ne rien en révéler.

Dans la première nouvelle, "Chambre noire", une jeune femme, Lenny, construit une maison de poupée sur mesure, fascinée par l’une d’elles, célèbre, et dont les pièces escamotables ne sont accessibles qu’une à une. Et le lecteur justement est celui qui a la chance, de pouvoir embrasser du regard tout le récit comme une maison de poupées magique, aux pièces interchangeables, et dont les petits habitants n’appréhenderaient pas l’ensemble, sauf peut-être un nain plus habile, plus rusé.

«Je trouvai une familiarité déconcertante dans certains détails de ses récits, et à plusieurs reprises j’eus la même impression qu’un peu plus tôt – que tout avait un sens plus vaste, mais qui m’échappait de justesse.»

Nina Allan nous prouve avec ce coup de maître que les livres peuvent être les plus belles machines transtemporelles.

Ulysse ou les constellations

Odyssée photographique sur les traces d'Ulysse en Méditerranée

Photographe installé à Marseille, enraciné dans le bassin méditerranéen, Franck Pourcel a entrepris un périple photographique sur les rives de la Méditerranée, de Marseille à Gibraltar, de Lampedusa à Beyrouth, de Thessalonique à Ramallah, couvrant des dizaines de lieux, quinze pays et trois continents.
Tourmenté par le mythe d’Ulysse et sur les traces de son odyssée, Franck Pourcel a pris des photographies frappantes et superbes, et qui mettent en lumière l’histoire et les enjeux contemporains, les conflits armés, la pêche, l’émigration, l’exil ou encore comment l’homme dénature l’environnement, avec le mythe comme borne, comme référent essentiel pour regarder le monde.

Avec ses images en noir et blanc ou en couleurs, Franck Pourcel tisse des liens, forme une cartographie de l’errance et des désirs des hommes, dans ce livre organisé en constellations : la constellation d’Ulysse comme fil d’Ariane, autour des étapes de son odyssée, puis la constellation des portes, des paysages horizontaux, des corps, des conflits, des dieux et des héros, de la pêche, de la vie ordinaire, de l’environnement, des insularités, des mobilités, des murs, et enfin la constellation heureuse.

En complément à ce livre-épopée, et parce que les images appellent des histoires, on a envie de lire ou d’offrir «Rue des voleurs» de Mathias Énard.

 

 

Terreur Apache

Toriano a pris les armes et s'est autoproclamé chef. Il a entraîné ses jeunes fanatiques sur le sentier de la guerre et sème la terreur en Arizona. Walter Grein, dit l'Apache blanc, se lance à sa poursuite.

C'est tout.

C'est puissant.

300 pages de cavale à travers les montagnes et le désert, et une escale à Mesa Encantada.

Grein est un tueur d'Apaches. Un mysogyne. Une brute épaisse. Ou pas du tout en fait. Quelqu'un qui sait la différence entre un Navajo et un Apache, qui les connait et est connu d'eux. Qui parle leur langue et sait leurs coutumes. Un romantique, aussi. Un homme d'honneur.

Watler Grein, c'est l'Ouest et ses paradoxes. Une équipe d'éclaireurs composée d'indiens renégats, d'un alcoolique, d'un muet difforme. Rebuts de la société blanche, ils évoluent à la frontière entre les mondes : la civilisation que représentent ces messieurs de Washington, la discipline représentée par l'armée, et enfin l'Ouest sauvage que représentent les indiens et le désert. Grein n'appartient clairement pas aux deux premiers et lutte férocement contre le troisème.

W. R. Burnett peint ici des paysages splendides, un soir qui tombe ou une aube qui se lève sur la roche rouge, une arrivée en ville ou une visite de nuit à la Réserve qui marquent les rétines avec une puissance cinématographique.

"Je vais attraper Toriano, reprit Grein. Je te le promets.
- Non, dit Coyote Rusé. Il ne faut pas l'attraper. Il ne faut pas le ramener. Meme si vous le mettez en prison, il aura encore une mauvaise influence sur les N'De. Un martyr, il deviendra. Il doit être tué."
Grein ne répondit pas.Il contemplait les herbes aromatiques posées sur le feu, qui se consummaient dans une pâle flamme bleue.
Et pourtant, reprit Coyote Rusé d'un air pensif, quand il mourra, ce sera notre mort à tous." Il se frappa la poitrine. "Nos esprits mourront. Le corps n'est rien, l'esprit est tout. Nous deviendrons des esclaves. Le peuple N'De peut-il devenir esclave, mon fils, et continuer à vivre ainsi ?
- Vivre en paix, ce n'est pas être esclave.
- Vivre perpétuellement en paix est un esclavage, dit Coyote Rusé. Ne pas pouvoir faire la guerre du tout est un esclavage. Mais d'après les signes et les augures du Faucon, tel est notre destin."

Trois tristes tigres

Une formidable mosaïque pour dire le Cuba des années 50, dire le langage, dire la littérature.

Publié en 1966, le premier roman de Guillermo Cabrera Infante fut d'emblée un choc. Ce journaliste littéraire et cinéphile cubain né en 1929, de parents communistes,emprisonné deux fois sous le régime Batista, fut de la révolution castriste de 1959 à 1962 à la tête de l'Institut du Cinéma et d'une grande revue littéraire, avant que la déception, la disgrâce et le rejet du régime ne l'exilent d'abord comme attaché culturel à Bruxelles, avant de quitter définitivement Cuba en 1965.

Traduit en 1970 par Albert Bensoussan chez Gallimard, qu’est donc ce « Trois tristes tigres » (à part un terrible exercice de prononciation pour un Français) ? Tels des mousquetaires, les tigres sont en fait quatre (un écrivain, un acteur, un photographe et un musicien), associés à un mystérieux cinquième larron surnommé Bustrofedon. Quatre pour dire La Havane des années 50, son ambiance, ses bars, ses musiques, ses soirées enfumées jusqu’au petit matin, sa misère, ses touristes américains conquérants et méprisants, ses oppressions économiques et sociales… Quatre pour errer, se chercher et peut-être (ou pas) se trouver, à ces âges encore jeunes (mais plus adolescents) où l’on rêve de se forger un destin individuel, mais où l’on pense et sent le besoin – si l’on a un peu de cœur - d’une aventure collective. Quatre surtout, pour mettre en scène, autour du secret Bustrofedon, les deux véritables héros de « Trois tristes tigres » que sont le langage et la littérature.

Le langage d'abord : d'une grande admiration pour Joyce (à qui il sera souvent comparé), Cabrera Infante extrait une volonté d’échantillonner très largement l’ensemble des composantes dialectales, argotiques ou régionales de l’espagnol cubain, en profitant des acrobaties permises par sa trame, dans laquelle virevoltent de nombreux narrateurs occasionnels autour des principaux protagonistes, et de la figure de Bustrofedon, bien sûr, personnage qui, largement par accident, a voué sa vie aux jeux de langage quasiment oulipiens.

La littérature ensuite : parce qu’au fond, c’est d’elle dont il s’agit tout au long, et singulièrement de son apport au réel et à l’action. Les références cachées dans le texte, visibles ou plus discrètes, sont innombrables. Lorsque le même récit de la visite d’un couple de touristes américains est repris trois fois dans des tonalités différentes, ce n’est pas seulement le clin d’œil au Rashômon de Ryunosuke Akutagawa, c’est toute l’objectivité du point de vue et son impossible réalisation du fait des limites du langage de chacun qui sont mises en exergue. Et de même, avec un brio monumental, lorsque le récit de l’assassinat de Trotsky au Mexique est repris sept fois en pastichant sept grands écrivains cubains du XXème siècle.

"Trois tristes tigres" n’est pas un roman au sens encore un peu classique du terme, c’est une formidable mosaïque émouvante de tout ce qu’on peut faire en littérature lorsque l'on a imagination et talent…

"A la manière de José Marti, « Les petits coups de hache de rose » : « On raconte que l’inconnu ne demanda pas où l’on mangeait ou buvait, mais où était la maison fortifiée et sans secouer la poussière du chemin, il se rendit à sa destination, c’est-à-dire l’ultime refuge de Léon Fils-de-David Bronstein : le vieil éponyme, prophète d’une religion hérétique : messie et apôtre et hérétique tout à la fois. Le voyageur, le rusé Jacob Mornard, s’approcha avec sa haine magnifique du destin remarquable du grand Hébreu, au nom en pierre de bronze et au noble visage fulgurant de rabbin rebelle. Ce vieillard biblique avait un regard lointain et comme de presbyte, le geste de l’homme antique, le sourcil sévère et ce tremblement dans la voix qui révèle les mortels que le fatum destine aux éloquences profondes. Le futur assassin avait un regard trouble et la démarche incertaine de la malveillance : des ébauches jamais complétées, dans l’esprit dialectique du Saducéen, l’empreinte historique d’un Cassius ou d’un autre Brutus. // Ils furent bientôt maître et disciple et tandis que le noble amphitryon oubliait ses soucis et sa prudence, et laissait l’affection ouvrir une brèche de feu d’amour jusqu’à son cœur autrefois gelé de retenues, dans l’air creux et comme de noire nuit que portait le pervers à la gauche de son sein, se nichait, sinistre, lent, tenace, le fœtus de la trahison la plus ignoble – ou de vengeance maligne, car il y eut toujours, dit-on, au fond de son regard comme une secrète offense contre celui auquel, avec une simulation achevée, il disait parfois Maître avec la majuscule des grandes rencontres. On les vit souvent ensemble et bien que le brave Lev Davidovitch – ainsi pouvait l’appeler maintenant celui qui en réalité déguisait son nom de Mercader sous des lettres de créance mercantiles – multipliât les précautions - car il ne manquait pas, comme dans la tragédie romaine d’autrefois, le mauvais augure, l’éclair révélateur des prémonitions ou l’éternelle habitude de la méfiance – il accordait toujours audience seul à seul au visiteur taciturne et parfois, comme en ce jour funeste, suppliant et solliciteur. Il portait dans ses mains livides les papiers trompeurs et sur son corps et céruléen et maigre et tremblant, un macfarlane qui l’aurait dénoncé ce soir de canicule à un regard plus soupçonneux : la méfiance n’était pas le fort du révolté non plus que le doute systématique, la malveillance n’était pas dans ses habitudes. Au-dessous, la crapule portait un ciseau traître, l’herminette magnicide, la hache, et plus bas, son âme de hallebardier effectif du nouveau tsar de Russie. L’hérésiarque examinait confiant les prétendues écritures, quand l’autre assena son coup perfide et la hallebarde acérée alla se planter dans la noble tête neigeuse. // Un cri retentit dans l’enceinte claustrale et voilà qu’accourent les sbires (Haïti n’avait pas voulu envoyer ses noirs éloquents) dans la hâte et l’ardeur de l’arrêter. « Ne le tuez pas », a encore le temps de dire l’Hébreu magnanime et les partisans insolents respectent, cependant, la consigne. Quarante-huit heures de veille et d’espoir dure la formidable agonie du noble chef qui meurt en luttant, comme il avait vécu. La vie et l’agitation politique lui échappaient maintenant. La gloire et l’éternité historique lui appartenaient désormais. »

 

Jusqu'ici tout va bien - 12 nouvelles sur la phobie

Audacieuse, intelligente, enjouée : l'anthologie Antidata sur la phobie.

Publiée en novembre 2013, fidèle à une formule ayant désormais largement fait ses preuves, enchantant depuis plusieurs années les amateurs de forme courte, à la fois audacieuse, intelligente et enjouée, cette anthologie collective des éditions Antidata est consacrée à la phobie.

Après la maison (« CapharnaHome », 2010), la nuit (« Tapage nocturne », 2011), la musique (« Douze cordes », 2011), le football (« Temps additionnel », 2012) et le cinéma (« Version originale », 2013), voici le temps de la peur, sous toutes ses formes, en douze nouvelles roboratives en diable.

Sébastien Gendron (« Merci de composer votre code à l’abri des regards ») montre avec une noire malice les dégâts que peut causer la défiance vis-à-vis des distributeurs automatiques. Stéphane Monnot (« Foby chien fidèle »), dont on appréciait déjà énormément le beau recueil « Noche triste » chez le même éditeur, et coutumier des discrets hommages à Hubert-Félix Thiéfaine (ici, en exergue), explore la tentation de l’animal familier comme déversoir de nos névroses, et en exhume avec bonheur amitié et amour. Olivier Boile (« Le vengeur du peuple »), dans l’un de ces paradoxes que ne renieraient sûrement ni le Goscinny d’ « Astérix et les Normands » ni le Michel Folco de « Dieu et nous seuls pouvons », insinue la peur du sang au sein d’une bien respectable famille de bourreaux et en constate joyeusement les effets. Christophe Ségas (« Une Cléopâtre de Monoprix ») trouve un détour original pour confronter une surprenante phobie à la « simple » fièvre accumulatrice et consommatrice. Laurent Banitz (« Ciel dégagé sur l’ensemble du trajet ») réussit à donner – mieux que bien des films à sensation et gros budget – du corps et du nerf à la « banale » angoisse ressentie par certains au moment de prendre l’avion. Frédérique Trigodet (« Vide et interstices ») démonte la peur du vide et démontre sa nature profondément sociale, en une subtile et drôle pirouette qui mobilise joliment les dancefloors de nos adolescences et de nos jeunesses. Bertrand Bonnet (« Blanc néon »), dont on suit avec une certaine ferveur depuis longtemps les critiques littéraires sous le nom de Nébal, fait du sommeil l’ennemi, du Red Bull une bien insignifiante barrière protectrice in fine, et nous prouve en un flash éblouissant que les raisons d’avoir peur étaient sans doute bien réelles. « X » n’aura finalement pas produit pour ce recueil, mais nous fait néanmoins sourire sans difficulté. Hélène Frank (« Chez ces gens-là »), en un exceptionnel hommage à Jacques Brel, parvient à inscrire les phobies au rang des biens matériels et immatériels dignes d’être jalousement accumulés par la bourgeoisie capitaliste, et rate d’un cheveu mon podium personnel dans cette anthologie.

Mes trois préférées du recueil ne comptent donc, exceptionnellement, aucune nouvelle de Malvina Majoux, puisqu’elle ne participait pas à cette aventure-ci.

Marie Lelièvre (« Trois jours ») crée un choc à la fois tendre et atroce, dans lequel le silence n’est résolument pas d’or. « Les jours étaient passés, tout était redevenu calme mais la fillette sentait une tension latente. Elena avait entrepris un rangement, ou plutôt un tri, assez conséquent. Le beurrier avait été placé dans un grand carton, en compagnie de toutes sortes d’objets susceptibles d’être renversés, cassés, ou de faire du bruit, puis mis à la benne devant la maison. »

Ludmila Safyane (« Parking ») imagine avec un brio effroyable ce qui peut se nicher dans la peur des araignées, et les dangers potentiellement mortels, quoiqu’inattendus, qu’elle peut engendrer. « Elle tâtonne, cherche l’interrupteur, elle sent que toutes les araignées du parking sont là, autour d’elle, qu’elles l’épient, qu’elles se foutent de sa gueule, qu’elles s’apprêtent à tomber sur sa robe légère, sur ses jambes nues, dans ses cheveux. ».

Gilles Marchand (« Le premier tour »), en huit pages, réussit un véritable miracle d’équilibre, de malice, d’ambition, de jeu littéraire et de poésie subtile, en comblant les failles nécessaires de l’imaginaire de l’île déserte, en utilisant les notes de bas de page comme une arme de guerre littéraire, et en changeant résolument le sens de ce que peut être le « manège de la vie ». « Être allongé en plein soleil sur une plage déserte peut revêtir tous les aspects du fantasme. Les cocotiers, le rythme des vagues, quelques cris d’oiseaux marins, aucun doute le décor de rêve est en place. Sauf que 1) j’ai mal 2) je ne suis ni sur une chaise longue, ni sur un transat, ni même sur une serviette étalée sur la grève. Pour être tout à fait précis, j’ai les pieds dans l’eau, du sable dans la bouche et je ne me souviens pas avoir prévu à un moment ou à un autre de me retrouver allongé ici, à cette heure. Pire encore : 3) je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où se situe « ici ». »

Un recueil très réussi, prenant place d’emblée parmi les meilleurs d’Antidata, alliant en une subtile instabilité le rire et les larmes, sans complaisance, avec une vigueur d’écriture bien réelle. Ce qui ne doit nullement empêcher la lectrice ou le lecteur qui découvriraient seulement à présent cette magie bien particulière de se précipiter aussi, sans attendre, sur les précédentes anthologies, « Version originale », « Temps additionnel » ou encore « Douze cordes ».

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45 photos intenses des lieux et des êtres d'Agbobloshie, l'immense décharge d'ordinateurs du Ghana.

Publié en 2011, cet album du photographe sud-africain Pieter Hugo regroupe 45 clichés pleine page tous réalisés à la gigantesque décharge d'Agbobloshie, au Ghana, l'une des plus grandes d'Afrique et du monde en ce qui concerne les matériels électroniques usagés...

Associant des objets, des espaces et des personnes, sur lesquelles se voient à l'oeil nu du photographe, c'est le cas de le dire, les dégâts occasionnés par les innombrables substances librement relâchées dans cet endroit qui n'est pas, hélas, hors du monde, et s'affirme ici bien digne de l'enfer de Dante.

Accompagné d'un bref et saisissant avant-propos de Federica Angelucci ("Harvest"), qui associe en grinçant l'acte de "moissonner" réalisé par les écumeurs de la décharge, et la faux de la mort qui les guette plus encore de ce fait, et par une songeuse et angoissée postface de Jim Puckett ("A Place Called Away") qui tente de décrire et d'expliquer la possibilité de l'existence de cette île niant notre humanité.

Un livre magnifique, fort en images comme en sens, pour soi ou pour offrir.

 

Compagnie K

Vision panoptique de la Grande Guerre par les voix de 113 soldats américains. Lecture indispensable.

Engagé volontaire dans les Marines en 1917, William March quitta l’Alabama pour Verdun en février 1918. Son premier roman, "Compagnie K", du nom de son unité dans l’armée, fut publié en 1933. Il eut un succès immédiat aux Etats-Unis, et est enfin édité en français, quatre-vingts ans plus tard, grâce aux éditions Gallmeister.

En 113 brefs chapitres, qui expriment les points de vue d’autant de soldats de la compagnie K, ce récit hors normes livre une vision panoptique de la guerre et de l’expérience des soldats, dépouillée de tout pathos, authentique, terrifiante.

"J’aimerais que les types qui parlent de la noblesse et de la camaraderie de la guerre puissent assister à quelques conseils de guerre. Ils changeraient vite d’avis, parce que la guerre est aussi infecte que la soupe de l’hospice  et aussi mesquine que les ragots d’une vieille fille."

"Compagnie K" est la guerre dans la tête, les tripes et le cœur des soldats. On est confronté aux manques, de nourriture, de souliers confortables, de bain, qui progressivement deviennent des obsessions, à l’idée de l’héroïsme et à la désillusion, au courage, à la chance, aux contacts, souvent complexes, avec des civils français subissant l’horreur de la guerre depuis déjà quatre ans, au sifflement des obus qui rend fou, à la peur qui génère les actes les plus horribles, à l’horreur nue, aux mauvaises décisions, aux erreurs de jugement et à leurs conséquences irrattrapables, à la culpabilité, à la fin de la guerre quand d’un coup les tirs cessent, aux blessures, aux séquelles, à l’impossibilité de se réintégrer, à la reconnaissance des soldats avec des médailles et des discours mais si peu par les actes, à la fiction sur le champ de bataille pour supporter la guerre.

"J’ai jamais vu les tranchées aussi calmes que cette fois-là à Verdun. […]
Les gars ont inventé une histoire comme quoi il y avait personne devant nous, rien qu’un vieux qui avait une bicyclette, et sa femme qui avait une jambe de bois. Le vieux roulait sur les caillebottis et sa femme transportait la mitrailleuse en courant derrière lui. Et puis l’homme s’arrêtait, il lançait une fusée pendant que la vieille envoyait la mitraille. Et après ils remettaient ça, jusqu’au matin.
Les gars ont tant parlé du vieil Allemand et de sa femme à la jambe de bois qu’au bout d’un moment tout le monde s’est mis à croire qu’ils étaient vraiment là."

Certaines situations, terribles, comme la fusillade de prisonniers de guerre allemands, sont racontées par les voix de plusieurs soldats, condensé d’humanité du pire jusqu’au meilleur. Enfin, même au cœur du pire, on croise parfois l’humour, un combat au déroulement négocié entre américains et allemands, ou encore le sort du pire soldat de tous, celui qui n’a jamais réussi à apprendre à tirer.

Comme ce soldat qui, mourant, efface toute trace de son identité, pour que son nom ne serve jamais à glorifier la guerre, "Compagnie K" est, porté par 113 voix, un livre sans héros pour une guerre sans héroïsme.

En quoi la guerre nous concerne-t-elle ? "Compagnie K" permet d'approcher une réponse à cette insondable question.

 

Sur le fleuve

Fort beau roman, se jouant de et relisant, d'une écriture riche et subtile, Aguirre et l'Eldorado.

Publié en 2013 chez Dystopia, le roman de Léo Henry et du si regretté Jacques Mucchielli quitte l’univers de Yirminadingrad, au sens le plus large, que se partageaient leurs trois recueils de nouvelles (les magnifiques « Yama Loka Terminus », « Bara Yogoï » et « Tadjélé : Récits d’exil ») pour rejoindre la jungle sud-américaine du seizième siècle, le long d’un fleuve, Amazone, Orénoque, ou encore Rio Negro, vecteur privilégié – voire unique possible, face à la selve équatorienne quasi-impénétrable – pour conquistadors de toutes espèces…

Comme dans le film référence de Werner Herzog, « Aguirre – La colère de Dieu » (1972), exploitant lui aussi les chroniques du dominicain Gaspar de Carvajal, l’expédition en quête d’Eldorado est rapidement en proie aux inquiétudes, aux hésitations et aux dissensions, magnifiées par les difficultés « techniques » rencontrées, les contraintes logistiques et l’atmosphère de plus en plus délétère qui semble sourdre de la forêt elle-même.

Grâce à un superbe travail sur le langage (le Volodine du « Nom des singes », auteur fétiche du duo, et son exploration d’une taxinomie indienne propre à ce qui se passe sous la canopée, au plus près du courant, ne sont pas si loin), et à une rigoureuse – sous ses faux airs de rêves d’aventuriers dilettantes – exploitation des points de vue narratifs de la plupart des membres de l’expédition, la déliquescence attendue – car le « sujet » de l’histoire n’est pas ici vraiment le propos – s’infiltre bien insidieusement, créant peu à peu le malaise chez le lecteur, hanté qui plus est, lui, par les bouffées poétiques, lyriques mais néanmoins meurtrières d’une « créature » que l’on peine soigneusement à identifier, mais qui, indéniablement, traque le groupe pour son plus grand malheur, jusqu’aux chutes et aux révélations finales… Car la jungle et ses esprits animaux, ici aussi, plus encore que chez Conrad ou Herzog, viennent fouailler la moindre crevasse dans la détermination apparente de ces hommes et de cette femme, et l’exploitent jusqu’au bout et jusqu’à leur ruine, qu’ils soient hidalgos en quête de revanche, mercenaires blanchis sous le harnais mais ne croyant plus à la guerre, marins fins techniciens mais aisément superstitieux, prêcheurs militarisés et déjà aveuglés par la gloire insondable de leur Dieu, prêtres relaps vaincus par l’alcool, chasseurs se prenant à rêver d’un soudain retour à l’état de nature, ou même potentielles princesses indigènes précocement arrachées à leur peuple…

Court et très beau roman, qui se lit d’une traite dans une joie admirative et inquiète.

« C'est une autre question que Francisco se posait. Pourquoi, quand au crépuscule il avait découvert leur nouveau campement, était-il resté à les observer pendant des heures ? Il les avait épiés, caché par l'épaisse végétation et, au fil du temps, avait commencé à se sentir comme un animal, un fauve guettant ses proies. Puis Espina avait perdu le sens commun et cette impression avait disparu. Il se souciait peu de leur sort mais s'était senti obliger d'intervenir, de rejoindre le groupe à nouveau. Il devait les suivre.
Quelque chose allait se passer. Bientôt. »