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Notes de lecture

August

À l’été 2011, quelques mois seulement avant sa disparition, Christa Wolf écrivit ce texte court d’une simplicité lumineuse. Unique texte de l’auteur centré autour d’un homme, August, il est dédié à son mari Gerhard qui partageât la vie de Christa Wolf pendant six décennies.

À plus de soixante cinq ans, August, conducteur d’un grand car de tourisme qui ramène un groupe de Prague jusqu'à Berlin, revisite sa vie en empruntant l’escalier de sa mémoire. Il évoque sa rencontre avec Lilo lorsque, orphelin de huit ans suite à un bombardement, il fut hébergé dans un château transformé en sanatorium à la fin de la guerre. Indifférent aux bavardages des passagers de son car, des souvenirs très vifs lui reviennent en mémoire, souvenirs de ceux qu’il côtoyât alors, et surtout le visage et les comtes de Lilo, son amour pour elle et sa jalousie, plus nets et vivaces que tout ce qu’il vécut ensuite, dans le fleuve tranquille d’une vie apaisée, aux côtés de sa femme Trude, parcourant le pays au volant de son car.

Inspiré à Christa Wolf par sa rencontre avec un petit garçon qui s’appelait August à la fin de la guerre, déjà évoqué dans «Trames d’enfance», ce récit pudique et dépouillé de seulement quarante pages ne dit que l’essentiel, sur la force des émotions de l’enfance et leur mémoire intacte malgré l’écume des années.

«August se souvient : comme à tous ces enfants qui, à la fin de la guerre, arrivaient sans parents dans cette gare du Mecklenbourg, on lui avait demandé où et quand il avait perdu sa mère. Mais bien sûr il ne le savait pas. Si le raid aérien sur le convoi de fugitifs avait eu lieu avant ou après la traversée de l’Oder. Cela non plus il ne le savait pas. Il avait dormi. Quand cet horrible fracas a commencé et que les gens ont crié, une femme inconnue, pas sa mère, l’a empoigné par le bras pour le faire descendre du train. Derrière le remblai, il s’est jeté dans la neige, où il est reste allongé jusqu'à ce que le vacarme cesse et que le chef de train crie que tous ceux qui étaient encore en vie devaient immédiatement remonter dans les wagons. August n’a plus jamais revu sa mère, ni cette femme inconnue

A des années-lumière

Au début de la première guerre mondiale, en 1915, Eugenio Montale, alors officier de l’armée italienne, invite un officier autrichien, fait prisonnier et féru comme lui de poésie, de musique et d’opéra, à passer une soirée en sa compagnie à la Scala de Milan, avant de le raccompagner à sa prison.

Partant de cette anecdote bouleversante, «parce qu’elle se situe à des années-lumière de nous», Marcel Cohen se livre à un exercice de lucidité salutaire, pour souligner la disparition d’un monde, cet abîme qui s’est ouvert entre 1914 et 1918, puis avec les meurtres de la Shoah et des bombes atomiques, la révélation que l’homme dans ce siècle de l’industrie de masse en est arrivé aussi maintenant «à produire industriellement des cadavres par millions.» (Günther Anders).

Sur les traces de Günther Anders dans «L’obsolescence de l’homme», Marcel Cohen souligne le décalage entre ce que l’homme est devenu capable de produire et ce qu’il est capable d’imaginer, après Auschwitz et Hiroshima, ces meurtres de masse dont il souligne, reprenant les mots de Benjamin Fondane à propos du national-socialisme, qu’ils sont comme « une glace déformante qui nous renvoie, grossis, les traits même de notre culture».

«C’est la qualité d’homme qui est visée et atteinte». (Jean-Luc Nancy)

Que peuvent l’art et la littérature, quand la réalité est devenue inexprimable, comment représenter un monde en décomposition sans renoncer, même si ce que l’on peut exprimer se réduit à la conscience de tout ce qui a été perdu, ou à donner forme «au vide immense à quoi peut se résumer une vie» ? 

Lecture indispensable pour sa clairvoyance et comme appel pour que les écrivains et les artistes conservent la volonté d’aborder les sujets les plus profonds et les plus graves.

Les insoumises

Celia Levi avait à peu près l’âge de ses héroïnes lorsque fut publié en 2009 son premier roman – roman épistolaire et d’apprentissage inspiré de la littérature du XIXème siècle, la correspondance entre deux amies très proches Renée et Louise, l’une contemplative, l’autre combattante, toutes deux portées par des rêves de justice et de grandeur.

Renée quitte Paris pour s’installer en Italie et y poursuivre ses études. Rêveuse, frivole et velléitaire, elle jette sans cesse des ponts entre les scènes de sa vie et ses lectures des classiques, s’imagine devenir une grande artiste peintre ou une réalisatrice de cinéma reconnue, mais n’aime rien tant que de flâner et rester dans son lit pour lire, découvrir les ruelles ou encore la cuisine italienne, profiter de la douceur de la vie tant qu’on peut la saisir.

Louise, restée à Paris, est une idéaliste combative et enragée de son impuissance, méprisant et puis haïssant la société marchande et l’exploitation, un monde qu’elle veut à tout prix changer en le dynamitant de l’intérieur.

«Ceux qui contestaient profondément la société spectaculaire marchande et qui ont vu leur révolution échouer ne s’en sont pas remis. Ils se sont tués. Ils se sont reclus. Les autres étaient des opportunistes. Ils ont dévoyé Mai 68. Ils se souviennent honteux ou nostalgiques. Mai 68 est devenu une image d’archive. C’est un souvenir confectionné, surgelé et prêt à servir, une madeleine de Proust sous vide.»

D’une forme très classique comme les œuvres qu’admirent Renée et Louise, Les insoumises émeut par la palette des émotions, la langueur, la rage et la naïveté brute des deux jeunes femmes, qui empruntent des voies multiples à l’issue incertaine, un récit imprégné de la profonde tristesse de la désillusion.

«Ne plus avoir de travail ne m’inquiète pas. Se rendre compte que rien ne changera est autrement plus pénible. Je reste dans mon trou. Le ciel bleu et l’odeur de l’été me sont insupportables.»

On n'a pas toujours du caviar

Énorme et foisonnant : un gentleman espion, entre 1940 et 1960 : la cuisine comme un sport de combat

Ce roman de 1960, son huitième, est sans doute l'œuvre la plus connue de Johannes Mario Simmel, auteur autrichien bien singulier, ayant perdu ses parents dans les camps de concentration nazis, tout en étant lui-même forcé au travail sur les V1 et V2, en tant qu'ingénieur chimiste talentueux, avant de devenir traducteur pour l'armée américaine, et, enfin, journaliste et écrivain.

"On n'a pas toujours du caviar" fait partie de ces grands romans foisonnants qui ne se racontent pas "vraiment". Disons seulement que son héros, Thomas Lieven, en effet qualifié à l'époque d' "hybride entre James Bond et Arsène Lupin", parcourt la scène de la seconde guerre mondiale et des débuts de la guerre froide, entre 1939 et 1957, fréquentant tous les services secrets, résolvant des mystères et en créant lui-même, dans un tourbillon d'ironie distanciée, de précision narrative, et de brutales irruptions d'un sympathique "nonsense". Le tout parsemé d'articles de journaux, réels ou inventés, de notices explicatives et... de (nombreuses) recettes de cuisine ! Car le héros, anticipant ainsi de plus de 20 ans Carvalho le Barcelonais et Montalbano le Sicilien, est lui-même un immense amateur de bonne chère, et un cuisinier émérite qui n'hésite pas à utiliser l'art de la table comme un sport de combat.

"Nous autres, Allemands, ma chère Kitty, sommes capables de faire un miracle économique, mais non pas la salade, dit Thomas Lieven à la fille aux cheveux bruns et aux formes agréables.
- Oui, monsieur", fit Kitty.
Elle parlait d'une voix un peu essoufflée, car elle était terriblement éprise de son séduisant patron. Et c'est avec des yeux enamourés qu'elle regardait Thomas Lieven à côté d'elle dans la cuisine.
Par-dessus son smoking - bleu nuit, à revers étroits - Thomas Lieven portait un tablier de cuisine. Il tenait une serviette à la main. La serviette contenait les feuilles tendres de deux superbes laitues."

 

Jeune vieillard assis sur une pierre en bois

Huit nouvelles sont réunies dans ce recueil paru en cet automne 2013, huit ans après «Singe savant tabassé par deux clowns» (2005, et 2013 chez Zulma).

Autour de vies ordinaires, parfois précaires, souvent à proximité d’une brocante ou d’un marché aux Puces, tant les objets semblent ici vivants ou chargés d’émotions, Georges-Olivier Châteaureynaud nous conte des moments mystérieux de la vie où l’étrange apparaît, comme les mémoires de cet homme qui a eu par trois fois la chance de s’envoler (Les intermittences d’Icare).

«C’est là que c’est arrivé, un jour d’été semblable aux autres. L’était-il vraiment ? Plus tard, j’y ai réfléchi, j’ai retourné le tiroir de mes souvenirs, j’ai tenté d’en trier le fatras. Je n’ai rien trouvé qui mérite d’être associé au prodige. Pas un signe annonciateur, aucun rêve prémonitoire, nulle concomitance. C’est venu comme ça. Mais faut-il une cause aux miracles ? Un instant j’étais soumis au joug de la pesanteur, et l’instant d’après j’en étais libéré. Une seconde mes pieds nus s’enfonçaient dans le sable grossier, et la suivante ils en étaient dégagés et flottaient une dizaine de centimètres au-dessus de leurs empreintes.»

Georges-Olivier Châteaureynaud écrit ses nouvelles au fil des années. Empreintes de nostalgie, elles racontent les détours et retours insolites de la vie ou bien leurs ultimes feux d’artifice, comme dans «Diorama», où M. Benjoin, artisan fabricant de figurines, revient vivre sur le tard dans un appartement hérité de sa mère, au sommet d’une tour aux portes de Paris, sur une place où trône bizarrement un manège abandonné. Lors de ses insomnies, il croit reconnaître dans les silhouettes traversant la place, des personnes qui ont compté autrefois.

Pas de frisson de peur dans ce fantastique-là mais des créatures animales inquiétantes traversent ses nouvelles, comme dans «Escargot, pie, furet», les nuits perturbées et étranges d’un petit professeur, habitant dans une chambre de bonne, après  l’installation dans une chambre voisine d’un prestidigitateur de seconde zone et de son assistante, ou encore dans la très belle «Une route poudreuse», le séjour d’un conférencier qui se rend dans une petite ville, talonné dans les rues par deux lionnes superbes et menaçantes.

«Qu’on n’aille pas s’imaginer que j’écris pour être cru. Je m’en moque, rendu où je suis de ma vie.» (Les intermittences d’Icare).

Et pourtant ces moments de magie nostalgique nous relient à la vie et au passage du temps.

Le dernier communiste

Ilya Petchonkine, fils de l'oligarque Vladimir Ivanovitch Petchonkine, revient en Russie dans sa ville natale, Pridonsk, après six ans d'études dans une école huppée de Suisse.

Comment Vladimir Petchonkine, autodidacte grossier, qui n'écoute personne, et qui a réussi à mettre la main sur tout Pridonsk, a-t-il pu engendrer un tel fils, qui rêve de rétablir le communisme dans un pays qui n'a plus d'idéologie ?

«Je dois te dire quelque chose, tu vas être triste mais je te le dirai quand même, commença Vladimir Ivanovitch d'une voix vigoureuse et décidée. Ici, il n'y a ni communistes, ni démocrates ! Au Kremlin, quand on m'a décerné le prix du "chevalier du business russe", tu sais ce que je leur ai dit : "On n'est ni blanc ni rouge, on est de Pridonsk !" Cinq minutes d'applaudissements, d'ovations même !»

Totalement burlesque au départ, depuis la Rolls Royce rose et les gardes du corps qui attendent Ilya à l'aéroport, la conversation des parents assis sur un banc étroit qui regardent leur fils dormir comme s'il n'avait que quelques mois, la fierté du père Petchonkine pour les connaissances en latin de son fils, «Le dernier communiste» prend ensuite une tournure plus pathétique.

A la suite de ce que le fils va oser pour renverser le pouvoir de son père et rétablir le communisme, les proches et les hommes de main de l'oligarque vont faire leur coming-out, et tout va s'effondrer comme un château de cartes.

«Il est ... terrible ! continua Pribylovski d'une voix à peine audible. Il porte sous sa veste un Beretta à vingt coups, mange du poisson avec les mains et les essuie sur le tapis, sur lequel il s'allonge pendant les repas.»

Ponctué de références aux classiques de la littérature russe, « Le dernier communiste » prolonge cette idée qu'il y a un don des auteurs russes pour déranger et attirer, pour l'invention et pour dire de façon indirecte, par le loufoque et l'absurde.

Les souffrances du jeune ver de terre

Virtuose de l’assemblage des mots, Claro invente un genre nouveau, le comique dépressif et hilarant. Pas la peine d’en parler beaucoup ici, le verbe de Claro est juste irrésistible, le mieux c’est de le citer…

Juste quelques mots de contexte sur le personnage central, une sorte d'antihéros passé au laminoir : Frédéric Léger occupe la fonction indigne de correcteur pour les pathétiques éditions en livres de management fumeux CTI (de la Convivialité Transactionnelle Interpreneriale).

«11h05… Il me reste encore quatre-vingt-neuf pages à écoper et, ostensiblement, l’auteur, l’éditeur et l’imprimeur ont du fêter ensemble quelque réforme de l’orthographe inconnue de nous autres, les travailleurs de l’ombre, les fossoyeurs d’alinéa, les bourreaux de la virgule, les sodomiseurs de muscidés, les… les payés-au-signe.»

Il est aussi "négociant en pathos", ayant le crâne encombré d’un "noir compost mental", affligé, tout comme le jeune Werther, d’un attachement aussi douloureux qu’inutile pour son ex-femme Agnès.

«Il faut dire que je suis fait d’un alliage particulier, à base de boue, de gravier, de cœurs d’artichaut et de ficelles de rôti. Un vrai arcimboldo de pacotille.»

Dans ce contexte minable, notre antihéros (parce que vite, on s'attache à ce ver de terre parisien perclus de doutes) se retrouve, à cause d’un jeu d’épreuves qu’il devait corriger et à son corps défendant, brutalement molesté et impliqué jusqu’au cou dans une intrigue politique puante aux relents néo-nazis.

«Coups de bottes, gifles exécutées avec le poing fermé, quolibets vexatoires. Bref, l’atteinte aux droits de l’homme dans tout ce qu’elle a d’irréversible. L’espace d’une mandale, je faillis protester, mais il m’aurait fallu pour cela recouvrer l’usage de la parole, lequel est largement tributaire d’un bon fonctionnement des maxillaires et des cavités respiratoires. Or j’avais tout d’un aspirateur Hoover à la von Stroheim. Esthétique mais inopérant.»

Claro sait donc tout faire ! Je n’ai rien de plus à dire, si ce n’est, lisez-le : vous rirez.

Chroniques de Koudougou : Burkina Faso

"Sans eux pas de Koudougou, sans eux, pas d'Afrique. Simplement, ils sont."

Enseignante ayant effectué à titre associatif de nombreux séjours à Koudougou (Burkina Faso), Stéphanie Jouan nous livrait ces patientes chroniques en 2007. Articulées autour du mystère de l'intimité révélée, au-delà de la banalité apparente de la troisième ville du pays, dépourvue d' "attractions" touristiques, et des contradictions surgissant de ce contact prolongé, ces 270 pages enchantent le voyageur conscient...

"On ne peut nier l'évidence. Koudougou est une ville miroir, qui renvoie à celui, blanc ou noir, qui s'y observe, "une vérité qui rougit les yeux", comme la décrit si bien cette expression d'ici. Chacun y projette sa perception de la misère. Celle de son quotidien dans un des pays les plus pauvres du monde ou celle d'un continent qui blesse le vingt et unième siècle. Et les images affectent, forcément, les uns et les autres."

"C'est donc ça, Koudougou. Des chiffres accablants, et des preuves tangibles de réussites individuelles et collectives. Les silences et les palabres. Des gamins en loques et qui jouent comme les autres. Une cohorte de maladies dévastatrices et les fêtes colorées. Les greniers à mil vides et le bissap rosé. La débrouille miséreuse et les soirées ambiancées. Les femmes harassées et l'optimisme d'Angèle. Du contraste, en permanence ; la toile de fond d'histoires toutes singulières et pourtant identiques. Car au-delà des apparences, au-delà de la mécanique théorie qui jette sur les pays les moins avancés le même constat d'impuissance alarmiste, ceux qui confèrent à cette ville une identité qu'on ne lui prête jamais, ce sont ses habitants."

"Sans eux pas de Koudougou, sans eux, pas d'Afrique. Simplement, ils sont. Une diversité de caractères, de comportements. Il y a ceux qui renoncent, qui subissent, qui arnaquent. Il y a ceux qui luttent, qui relativisent, qui créent, qui rient. Il y a ceux qui profitent, ceux qui gueulent, ceux qui travaillent. Ceux qui réfléchissent, qui aiment, qui détestent, qui pleurent, parfois. Il y a tous les habitants de Koudougou qui nous regardent passer, nous les Nassara, venus comprendre un peu cette Afrique et qui ne nous demandent rien, si ce n'est une poignée de main. Y a-t-il parfois une lueur d'envie, de supplication dans le regard ? Oui, parfois, mais rarement... Chacun restera digne et fier. La commisération et le misérabilisme ne trouvent pas leur place ici ; on veut bien discuter de ce qui va et ne va pas, envisager des solutions, voire demander un coup de main, mais pour le reste, chaque Koudougoulais reste ce qu'il est, un individu, c'est tout."

L'étrange destin de Wangrin

La vie d'un interprète indigène malien, son succès et sa chute. Beau, poignant et drôle.

Paru en 1973, ce récit largement inspiré de faits authentiques (l'auteur le présente même avec insistance comme la simple retranscription à peine enjolivée des récits qu'il a recueilli auprès du protagoniste principal, et recoupé auprès d'autres personnes impliquées) est peut-être l'œuvre la plus aboutie et la plus agréable d'Amadou Hampaté Bâ, mondialement célèbre principalement pour son autobiographie "Amkoullel, l'enfant peul", publiée juste après sa mort en 1991.

Le personnage surnommé Wangrin, qui a donc réellement existé, construit son extraordinaire succès entre 1910 et 1930, s'élevant à partir de sa réussite scolaire à l'école "des Otages" (où les enfants des chefs coutumiers étaient prudemment rassemblés par le colonisateur) du Soudan français, pour devenir d'abord un incontournable interprète administratif officiel (rôle d'interface qui tend à être un véritable "n*2" pour tout administrateur colonial de l'époque), puis un très riche marchand, avant de finir ruiné... : voleur habile avec les riches et les puissants, bienfaiteur des pauvres et des laissés pour compte, un destin en effet extraordinaire.

Complexe mélange d'intelligence débridée, de ruse sournoise, de courage, de magnanimité, de générosité, d'implacabilité et d'ambition forcenée, Wangrin prend ici une stature pleinement mythique, largement aux côtés d'un Robin des Bois, proposant une fin autrement belle, en un sens, que le terrible "Timon d'Athènes" de Shakespeare, dans un récit tout en saveurs corsées, linéairement mais subtilement mené à la manière d'un griot, chère à Amadou Hampâté Bâ.

Un très beau livre.

"- Je te suis très mal. Explique-toi plus clairement, mon cher Wangrin.
- C'est clair, pourtant. Je trouve qu'un ancien conducteur de mulets, bien qu'il soit successivement devenu sergent de tirailleurs sénégalais, brigadier-chef de gardes et finalement interprète, ne cessera jamais d'être un valet. Il serait inconvenant qu'un "goujat" se pavanât dans un paradis, y assourdissant tout le monde avec les accents de son "forofifon naspa", alors que des hommes lettrés, sur qui doivent descendre bénédiction et miséricorde du ciel et de la France, peinent dans l'enfer de la pauvreté.
C'est pourquoi j'ai décidé de revenir ici comme interprète. Je sais que tu ne voudras pas partir de ton plein gré. C'est pourquoi je te compare à Adam et moi à l'ange-gendarme. Mais sois tranquille, je ne me servirai pas de flammes pour te chasser d'ici. je n'aurai besoin que de quelques lignes d'écriture couchées sur un papier de format 21/27. Cela s'appelle, au cas où tu ne le saurais pas, une décision.
Romo Sibedi fut complètement hébété par cette déclaration si inattendue. N'était-ce pas là le plus grand témoignage d'ingratitude qu'un étranger pût exprimer à son logeur ?"

 

Au royaume d'Abomey

Talent ethnographique et prodigieuse culture africaine pour décrire les traditions actuelles.

Médecin de profession, célébré pour son grand roman africain "La mémoire du fleuve" en 1984, Christian Dedet publiait en 2000 ce récit-essai, fruit d'un long séjour au Bénin dans les années 1993-1995, durant lequel il se penchait sur le puissant mouvement de "revival" du vodoun et de la royauté (pas uniquement cérémoniale) d'Abomey, sous le régime Soglo, après la fin du "marxisme-léninisme" de Kérékou.

Avec un réel talent ethnographique, et une affectation de distance voire de cynisme plutôt bienvenue, l'auteur sait aussi bien entrer dans les détails du vu et du vécu, souvent bien étonnants, que dans les comparaisons et réflexions astucieuses, nourries d'une prodigieuse culture africaine.

Pour finir par quelques professions de foi sur la nature de son engagement dans ce continent :

"On me demande parfois ce qui m'attire, tout près de l'équateur. Médecine ou littérature, j'avance des arguments raisonnables. Comment faire admettre à des gens bien programmés que l'on poursuit, au-delà des limites permises, un rêve adolescent ? Loin des utilités et des calculs qui nous enchaînent à milles lieues de nous-même, je m'y promène depuis vingt ans dans la jubilation d'un retour aux émotions primordiales.
Il y a tellement d'Afriques ! Elles sont si pleines de couleurs, de rumeurs, de bigarrures, de musiques envoûtantes, d'odeurs vigoureuses et superbes, de rythmes qui courent dans les hanches et dans les voix ! Afrique des anges tutélaires, soudain surgie de n'importe quelle banlieue, quand j'entends Angélique Kidjo, ce petit diamant de la chanson noire, cette sombre et profonde flamme en transe perpétuelle lancer en langue fon, comme si elle s'adressait aux foules de Cotonou : "Je suis partie depuis si longtemps que je me demande si le son des tambours possède le même pouvoir."
Afriques des grands espaces, de la savane, des forêts, de la plongée dans les masses, des épopées imprévisibles, des sociétés métissées, des anciens empires du Mali, des vaudous sages ou turbulents, des fantômes de l'hémisphère austral, des beautés somaliennes, souriantes ou impavides, des chefferies, des riyautés de sang et d'or ayant survécu aux envahisseurs et se perpétuant à la barbe du siècle... C'est ce foisonnement qui m'aura entraîné - péché capital ? - à recomposer après coup, sans grande méthode, ni fil conducteur trop astreignant, la part béninoise de mes fééries.
À moins que ce soit l'âge, lui encore, qui incite à une autre sagesse et me donne à penser que ce ne sont décidément pas les Africains qui déraisonnent ?"