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Notes de lecture

La guerre dans la BD

Somptueux tour d'horizon des comics anglo-saxons liés aux guerres de toutes époques.

Publié en 2009 au Royaume-Uni, traduit en français en 2011 par Jérôme Wicky chez Eyrolles, ce « La guerre dans la BD » propose un captivant – et magnifiquement illustré – tour d’horizon de la manière dont le neuvième art a su s’emparer de cet aspect déterminant de l’humanité pour en fournir, selon les époques traitées et selon les contextes d’écriture, un compte rendu parfois très singulier, comparé à ceux des autres formes artistiques. Le titre français est toutefois légèrement trompeur, sans malice, par rapport au titre anglais plus précis (« War Comics »).

On trouvera ainsi, toujours assortis de planches et de couvertures de superbe facture, classés par conflit ou type de guerre, les travaux tant des pionniers des années 1930 que de leurs successeurs de l’énorme essor du genre durant la Seconde Guerre Mondiale et ensuite.

Les époques les plus éloignées tout d’abord (péplums antiques, combats de chevalerie, marine à voile, guerres napoléoniennes,…) comprennent aussi un gros chapitre entièrement dédié aux comics de la « guerre sur le sol américain » : guerre d’Indépendance, guerres indiennes, guerre de Sécession, conquête de l’Ouest. On y distingue notamment « Max Bravo, the Happy Hussar », « Tomahawk », ou la grande revue « Two Fisted Tales ».

Les comics liés à la première guerre mondiale, écrits bien après coup, sont l’occasion d’un zoom sur le seul auteur non-anglophone largement représenté ici, avec Jacques Tardi, son Brindavoine et sa guerre des tranchées, ses héros aux gueules cassées et ses officiers patibulaires (dont on ne redira jamais assez, au passage, tout ce que le récent prix Goncourt lui doit…). On y note l’intégration massive, le cas échéant, des images de propagande, travail qui date en réalité de 1939-1945, mais aussi l’apparition de l’aviation et des combats entre as de la chasse. Les héros de la période sont sans doute la revue « Battle » et toute sa remarquable postérité, et l’extraordinaire album « La mort blanche » publié en 1998 par Robbie Morrison et Charlie Adlard.

La seconde guerre mondiale qui voit le moment historique « réel » lors duquel la BD s’empare de la guerre, associe d’abord à l’effort de guerre aussi bien propagande pure et dure que création ou intégration de super-héros ad hoc, y compris avec un racisme avéré (les figures des Japonais, y compris les civils, dans les BDs d’époque, sont particulièrement redoutables). Alors que la fameuse BD « Mademoiselle Marie » indique un sommet difficile à dépasser dans l’illustration des combats de résistance, le « Sergent Rock » apparaît, et avec lui, déjà, une certaine distance ou autonomie par rapport au seul mélange propagande + aventure, avant d’ouvrir la voie aux BDs désenchantées et ouvertement critiques qui vont apparaître ensuite, et qui se généraliseront à partir de la guerre du Vietnam (à l’image du fameux « Vietnam Journal », sans doute l’une des BDs les plus violentes jamais écrites, d’après l’auteur Mike Conroy).

Parmi les créations récentes ou contemporaines, une belle part est accordée à la BD de reportage qui se développe fortement, comme à celles traitant d’ex-Yougoslavie, d’Afghanistan ou d’Irak.

Le livre s’achève par une belle galerie de couvertures, concluant ainsi un effort captivant, nécessairement incomplet, et presque exclusivement anglo-saxon, mais dont les 185 pages sont nettement dignes de figurer dans la bibliothèque de l’amateur, et même dans celle du simple curieux.

 

L'ombre de l'eunuque

Une narration sophistiquée et rare pour ce qui est peut-être LE roman de Barcelone 1936 -1986.

Publié en 1996 (et traduit en français en 2006 par Bernard Lesfargues chez Christian Bourgois), le huitième roman de Jaume Cabré est sans doute celui où se développent pour la première fois à pleine puissance, quinze ans avant "Confiteor", sa singulière maîtrise des techniques narratives sophistiquées et sa capacité à s'appuyer sur une structure de fond directement issue de la musique (ici, la trame suit le Concerto pour violon et orchestre d'Alban Berg - qui joue aussi un rôle romanesque important, que vous découvrirez le moment venu...).

Histoire d'une famille d'industriels du textile barcelonais, entre la fin de la guerre civile, le long règne de Franco et les premières années de la "transition", ce roman est aussi - peut-être surtout - celui du lien particulier unissant le narrateur, fils de famille ayant rejeté sans hargne mais fermement le mode de vie ancestral pour rejoindre durant de longues années la clandestinité de la lutte armée communiste anti-franquiste, et un oncle, greffon maudit de l'arbre généalogique, par qui transitent toutefois toute l'histoire et tous les secrets de la famille jadis puissantissime...

Au fil d'une histoire où, pour se présenter de manière feutrée, les rebondissements n'en sont pas moins spectaculaires, dans un jeu tourbillonnant de voix dont les origines et les locuteurs se confondent parfois, sans aucune part au hasard ou à la facilité, la difficulté de vivre face au mal, le poids du passé, la consolation possible par l'art, et le redoutable et extraordinaire pouvoir de la narration font leur entrée dans les univers de Cabré, vraisemblablement pour ne plus les quitter.

Un très grand roman, déjà, que "Confiteor" amplifiera et confirmera, en un sens, quinze ans plus tard.

"Et si j'avais été une bête sauvage j'aurais flairé la peur, Barcelone était à moitié recroquevillée sous un linceul de méfiance et de frousse parce que, depuis plusieurs semaines, nous, les étudiants, nous avions envahi les rues, et tout l'Eixample, le jour, était virtuellement occupé par les blindés des flics, par les chevaux des flics, par la haine des flics, les rues étaient un champ de bataille, et la nuit c'était pire, quatre membres de la secrète pouvaient sortir sous votre nez d'une bouche d'égout et vous demander vos papiers, qu'est-ce que tu fais, où vas-tu, d'où viens-tu, ou Marx ou Weber."

 

Pop Yoga

Somme provisoire et formidable exégèse de la mythologie contemporaine issue de la pop culture.

Publié chez Sonatine à l’automne 2013, ce recueil de textes et d’articles de Pacôme Thiellement, publiés entre 2000 et 2013, incluant 7 inédits, constitue certainement l’une des plus formidables plongées et tentatives d’éclairage de bon nombre de mythes contemporains, de leurs racines parfois anciennes, occultes et gnostiques ou non, et surtout de leur ancrage décidé dans une pop culture qui continue, malgré tout, d’être encore trop largement ignorée ou méprisée en France par la littérature « noble » et par le monde académique, contrairement à ce que l’on observe massivement depuis une quinzaine d’années en Espagne, en Italie, en Russie, au Japon ou aux États-Unis…

Pacôme Thiellement parcourt ici inlassablement, avec la passion et la vaste culture d’un passeur tous azimuts, comme il nous l’avait déjà montré, notamment, dans le magnifique « Les mêmes yeux que Lost », un terrain d’une rare richesse, où sont convoqués, disséqués et enrichis tour à tour, pour ne citer que quelques exemples frappants, Freud et Jung confrontés au président Schreber, David Lynch effectuant son saut à partir de « Twin Peaks », créant une onde de choc qui ira progressivement s’amplifiant, jusqu’à provoquer le « Lost » d’Abrams et Lindelof, cherchant ce que la pop star et la rock star peuvent vouloir nous dire, avec Elvis, les Beatles, les Rolling Stones ou Nirvana, bien entendu, mais aussi avec Pink Floyd, Bob Dylan, David Bowie, les Residents, Joy Division, le Velvet Underground, Mike Patton, ou encore et peut-être surtout Frank Zappa.

L’article focalisé sur Zappa (« Oncle Jihad », inédit) est l’un de ceux qui expriment le mieux la substance de ce recueil, où le recours aux quêtes mystiques et gnostiques n’occulte jamais la nature profondément sociale et politique de ce qui est mis en jeu dans cette reformation permanente de nos mythes. L’inattendue et passionnante lecture de l’ensemble des « Philémon » de Fred, en dehors d’un hommage fervent à l’essence même de la BD, réussit aussi ce petit miracle de mise à jour englobante d’un sens extrêmement fort.

Inséparable pour Pacôme Thiellement – ce qui fait à mon sens une de ses grandes forces par rapport à d’autres approches – d’une sociologie de la réception, fût-elle implicite, la résonance de cette pop culture se nourrit d’une audience de masse (d’autant plus lorsqu’elle se crée ou se révèle « populaire », de bas en haut, et non uniquement fabriquée en « mass entertainment », de haut en bas), et les grandes rock stars comme les séries à forte audience dans la durée (« Buffy », et la révolution souvent mésestimée qu’elle représente, singulièrement) peuvent ainsi voisiner avec les sources plus cachées, plus confidentielles certainement, mais qui irriguent en profondeur l’art et la pratique de leurs émules à succès public (et c’est ici que l’auteur fait intervenir avec beaucoup de vista des auteurs comme José Lezama Lima, James Joyce ou Malcolm Lowry, des musiciens comme Secret Chiefs 3, ou des cinéastes comme Jacques Rivette, aux côtés d’un Joseph Heller ou d’un Philip K. Dick davantage lus, d’une Amy Winehouse davantage écoutée, ou d’un Roman Polanski davantage vu ).

Un recueil foisonnant donc, indéniablement, dont on peut évidemment contester certaines des liaisons établies entre les œuvres et les sociétés qu’elles expriment, particulièrement lorsque l’occultisme envahit par instants la scène, mais surtout passionnant de bout en bout, ouvrant des dizaines de perspectives le plus souvent insoupçonnées, ou confortant des rapprochements de prime abord surprenants. L’un de ces grands et beaux livres, donc, terribles aussi par le nombre de lectures supplémentaires vers lesquelles ils pointent d’un sourire engageant.