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Notes de lecture

Le portique du front de mer

Dans la station balnéaire de R., «tombée en désuétude bien que d’inspiration moderne», les journées de M., le narrateur, et de ses amis, Joao, Ray Mayo et Lucio, semblent s’enliser dans des heures trop chaudes, dans un espace connu qui brutalement se dissout, entre l’océan et le désert dont soudain semblent sourdre des menaces diffuses.

Accablés de chaleur, ils partent dans le désert chasser les raies des sables, et se retrouvent en ville, égarés et flottants, se rassemblant toujours au café «Zanzibar», devant des bières et des fritures de poulpe – le seul espace familier et stable du récit. A l'instar des mirages aux apparitions de plus en plus fréquentes aux limites de la ville, dont ils sont les témoins, les projets de M. - écrire, lancer une revue de poésies électroniques – lui coulent entre les doigts comme des poignées de sable.

«J’ai l’écho diffus d’une anesthésie qui me gagne moi aussi pas à pas. Je ne sens pas que quelque chose est tapi qui va découdre l’univers plaque à plaque.»

Visions nées de la rencontre avec «Vermilion Sands» de James Graham Ballard, Manuel Candré fait se lever dans ses lignes un univers aux dimensions instables, une succession de somptueuses peintures mentales. Et dans l’égarement de ces rêves éveillés, même les couleurs du monde semblent désorientées.

«J’ouvre les rideaux, éloignant les pans jumeaux, et prends aussitôt le souffle mandarine en secousses alternées. La pièce – je me retourne à cet instant après avoir récupéré – baigne en majesté pourrie. Je regarde par la fenêtre, les arbres, tout a pris la couleur de l’air saturé. Au loin, l’océan tire sur le violet, respire calmement son chant sombre.»

Il faut accepter de s’abandonner à cette narration hypnotique. "Le portique du front de mer" semble se dissoudre dans sa propre lecture, un livre évanescent, semblable à un mirage.

«J’entends le vent. Mes amis. Ils sont encore là pour la plupart. Mais ils vont bien finir par disparaître car c’est ce que je fais toujours. Je fais disparaître mes amis. Je les dissous dans des récits. En posant des univers que je regarde s’effondrer.»

Le dernier mot

Harry Johnson, trentenaire britannique blanc cherchant le chemin de la réussite, accepte de tenter d’écrire la biographie de Mamoon Azam, écrivain britannique vieillissant, musulman d’origine indienne, qu’il admire depuis l’adolescence, et dont la grande aura s’est fanée avec les ans et ne suffit plus à couvrir les dépenses compulsives et la soif de reconnaissance de son extravagante épouse italienne, Liana.

L’éditeur veut du sensationnel, une biographie controversée pour créer un big-bang et relancer les ventes des livres de l’écrivain à l’étoile pâlissante. Maniant les menaces et les arguments pervers, il souligne les défauts de Mamoon et la médiocrité de la vie qui attend le jeune biographe s’il ne réussit pas dans cette entreprise. Chargé de ces lourdes consignes, extrêmement tendu et instable, Harry part donc vivre dans la maison recluse à la campagne de Mamoon, pour tenter dans un face-à-face avec l’écrivain de lui extirper le matériau nécessaire pour écrire la biographie, dont il espère retirer argent, célébrité et reconnaissance paternelle.

Provocateur et colérique, ulcéré du manque de talent du biographe – ou de son incapacité à le raconter -, Mamoon vit en réalité une existence beaucoup plus banale que l’image diabolique qu’on veut bien lui prêter. Le face-à-face se transforme rapidement en un affrontement verbal, mais aussi physique sur les courts de tennis et sur le terrain de la séduction.

«J’aimerais bien que vous arrêtiez de chercher à m’éplucher comme si j’étais un oignon. Vous savez, comme tout le monde, j’ai une passion pour l’ignorance. J’ai envie de travailler dans l’obscurité : c’est le meilleur endroit pour moi, pour n’importe quel artiste. Tout jaillit spontanément, aussi dense que dans un rêve.»

Sixième roman de l’auteur paru en 2013, où l’on reconnait bien les talents d’Hanif Kureishi dramaturge et scénariste, «Le dernier mot» est un livre à multiples facettes (et parfois difficile à suivre, semblant trop léger et inconséquent de ce fait), vibrant des échanges d’idées et des conflits incessants entre les protagonistes, un récit très divertissant et sérieux à la fois, sur la concurrence entre ces deux hommes, le désir et le sexe, le retour incontournable d’un homme vieillissant sur son parcours, un livre très drôle sur l’indécence de la littérature faite uniquement pour vendre, la dramatisation du statut de l’écrivain, la médiocrité et le mensonge, avec un arrière-plan tout aussi savoureux sur la coexistence des milieux sociaux et la société "multiraciale" anglaise.

«Le vieil homme a été frappé par une histoire qu’il a entendue à propos d’Ingmar Bergman : alors qu’il était mourant, le réalisateur avait revu tous ses films dans l’ordre chronologique. Ce qui avait forcé l’admiration de Mamoon, qui voulait expliquer, dans un dernier souffle d’intégrité, ce que c’était qu’être vieux, ce que ça signifiait d’examiner sa vie sans ciller. Il était stupéfait de constater à quel point le passé peut être labile, comment on peut le réécrire et écrire par-dessus encore, indéfiniment.»

Le clan Boboto

Surprenante et réjouissante saga franco-africaine en banlieue parisienne.

Publié en 2009 en auto-édition par le « griot junior » franco-congolais Joss Doszen, « Le clan Boboto » surprend et réjouit.

Loin des clichés complaisants véhiculés à longueur d’année par les séries télévisées de TF1 (mais trop souvent aussi par celles d’autres chaînes pourtant réputées plus exigeantes), le roman donne vie à une famille franco-africaine étendue, avec ses cousins « adoptés », ses voisins devenus partie prenante et ses partenaires de cœur et de rapine, plongée dans l’authentique dureté socio-économique d’une cité de banlieue déshéritée aux horizons bouchés.

Jouant avec une étonnante maturité de points de vue successifs qui dévoilent dans un efficace clin d’œil faulknérien ce que chaque protagoniste sait des autres, croit savoir, ou ignore purement et simplement, l’auteur nous entraîne avec brio et dans une langue maîtrisée et savoureuse dans les méandres d’une incroyable « volonté de s’en sortir », cimentée par des valeurs morales en quelque sorte « recomposées », hésitant en permanence entre individualisme et sens du collectif, sans illusions romantiques surestimant la force mythique d’une solidarité « africaine », mais sans mépris ni aveuglement face à toute la légèreté vive et dansante qu’elle peut introduire dans la grisaille des existences trop vite condamnées…

Sans misérabilisme, sans morale conventionnelle, sans étalage gratuit de spectacles épicés ou mortifères, le « Clan » dessine les contours d’une saga qui vibre paradoxalement des meilleures composantes du « Parrain » de Mario Puzo – et l’on se prend à songer qu’un cinéaste talentueux se saisisse de ce puissant canevas franco-africain comme Francis Ford Coppola le fit pour le mythe italo-américain plus ancien.

Quelques (petites) scories et coquilles toujours difficiles à éviter en auto-édition ne gâchent guère le plaisir intense et bien songeur ressenti à la lecture de ce texte, dont on s’explique mal qu’il n’ait pas jusqu’ici trouvé d’éditeur classique. Ou que l’on s’explique trop bien hélas, pour un roman écrit avec grâce, vigueur et redoutable franc-parler par un Franco-Africain, et refusant de se couler dans les « canons acceptés et recherchés » de la littérature écrite en France par des Noirs…

« Tiens il va falloir que je chambre le bonhomme d’ailleurs. Quand je le vois comme ça de profil à papoter avec Arléna je me rends compte qu’il commence à prendre du bidon. Ce confort de bourgeois qui nous gère depuis un moment ne fait du bien à aucun d’entre nous. Quand je pense qu’il jouait au dictateur pour que nous soyons physiquement toujours au top ! Il disait toujours que vu le bouge dans lequel nous vivions nous ne pouvions pas nous permettre d’être faibles. Il fallait se débrouiller pour faire toujours partie des plus forts afin d’éviter les emmerdes.
Mina nous a baladés dans toutes les salles de sport, de la natation à la musculation et surtout au taekwondo où lui, Scotie et moi sommes très vite devenus les meilleurs de nos générations respectives. Même Andriy qui a échappé aux compétitions de taek n’a pu échapper aux séances de muscu hebdo et de self-défense. Mina a fait de cette famille une bande de guerriers à qui il était interdit de combattre. Pour lui c’était au général de combattre et pas aux soldats, mais sur ce point-là il s’est complètement ramassé. Comment aurait-il pu faire pour nous éviter à tous de rentrer dans la mêlée quand on vit dans un ghetto pareil ? Nous avons tous failli y rester, chacun affrontant ses propres démons et chacun cherchant à s’accrocher au premier ange qui lui tendrait un bout d’aile. Moi j’ai mis des gnons au mien mais j’ai tout de même reçu la perche. Et l’ange s’est chargé de me mettre le coup de bâton au cul pour m’empêcher de sombrer dans le chaos qu’était mon univers familial. »

 

Brève histoire de pêche à la mouche

Week-end de pêche en Autriche, suspense insoutenable. Dans l'imagination du lecteur uniquement ?

De même qu'il m'avait enchanté par sa remarquable subversion du "thriller à serial killer" que constituait son enneigé "La douceur de la vie" de 2007 (publié en français chez Quidam en 2011), le romancier-psychiatre autrichien Paulus Hochgatterer prouve avec ce bref roman (110 pages) de 2003 (publié en français, déjà par Quidam, en 2010) qu'il excelle aussi à jouer avec les codes du "nature writing" et du suspense potentiellement horrifique.

Le week-end de pêche à la mouche de ces trois psychiatres autrichiens se transforme sous sa plume en une expérience insolite, où le soin apporté par chacun, les deux pêcheurs confirmés comme le néophyte désireux d'être à la hauteur, au choix de la "mouche" adaptée au moment et à la situation, les considérations sur tel ou tel poisson, les dialogues évidemment pétris de possibles "mauvaises" interprétations, et certains monologues in petto pour le moins troublants, se lient et s'assemblent pour engendrer une atmosphère lourde et inquiétante, qui fait songer aux premières minutes du "Délivrance" de John Boorrman, et qui ne nous quitte pas jusqu'au bout de ces pages : des choses terribles peuvent se passer, vont se passer, ou peut-être se sont déjà passées...

Une belle réussite.

 

Défaut d'origine

D'une superbe écriture maîtrisée, régler son compte au romantisme de l'origine et de l'exil.

Publié en 2003 chez Allia, le premier roman d'Oliver Rohe impressionne d'emblée.

Dans un monologue intérieur véhément, durant le temps d'un trajet en avion, simplement entrecoupé des bribes de tentatives de dialogue anodin de la part d'un encombrant et alcoolisé voisin de siège (dans une situation qui plairait donc immanquablement aux amatrices et amateurs du "Zone" de Mathias Énard), le narrateur - se référant sans discontinuer aux paroles, rappelées au fil d'années de fréquentation, d'un ami d'enfance (qui ne s'appelle peut-être pas Roman par hasard) qu'il part rejoindre dans son pays d'origine, non spécifié, dévasté depuis des années par les guerres civiles, les invasions étrangères qui osent à peine dire leur nom, les fléaux religieux, les seigneurs de la guerre perpétuellement auto-proclamés, mais aussi par les grandes réconciliations imposées dans le culte de l'oubli, de la croissance et du profit - règle aussi sauvagement qu'in petto ses comptes avec ses origines, sa famille, son père disparu, sa mère étouffante, mais aussi et peut-être surtout, dans une saisissante spirale inversée, avec la notion même d'origine, et la bêtise monumentale qu'y attachent à foison ceux qui "sont nés quelque part".

Repoussant avec une rage maîtrisée la nostalgie, la complaisance de l'exil et la mémoire enjolivée de "la terre qui nous a vu naître", le narrateur réalise ici un formidable exorcisme de toutes les tentations romantiques de tous les LIbans, toutes les ex-Yougoslavies, tous les Rwandas du monde. Bâtissant sur les ruines réelles des conflits comme sur celles de la mémoire, Oliver Rohe résonne superbement avec les récents travaux de Jean-Yves Jouannais ("L'usage des ruines"), met incidemment singulièrement en perspective "Le quatrième mur" de Sorj Chalandon, et ravive la flamme perpétuelle de Claude Simon.

Ambitieux et réussi, un roman dont la nécessité est intacte, dix ans après sa parution.

"Elle était au courant et elle m'a tout bonnement intimé l'ordre, car à cet âge-là on ne peut pas distinguer un ordre d'un conseil, de mentir effrontément en remplissant ces fiches de renseignements. Dis-leur qu'il est homme d'affaires international mondialement introduit me conseillait ma mère, dis-leur qu'il s'absente souvent pour affaires mondiales, dis-leur aussi que ce sont ces affaires internationalement répandues qui le poussent à voyager très souvent et que les affaires mondiales et internationales passent avant tout, voilà ce qu'elle m'enseignait ma mère. Ne leur dis surtout pas ce qu'il fait en vérité, ce qu'il fait est ici jugé honteux comme tu l'apprendras plus tard, d'ailleurs laisse-moi te dire mon fils que ce qu'il fait il ne le fait qu'en parfait dilettante, voilà ce qu'elle jugeait bon de rajouter. Il faut que tu apprennes à garder un secret me répétait toujours ma mère, ce qui se passe à la maison n'a tout de même pas besoin d'être divulgué à tous, le plus important dans la vie d'une famille bien soudée est de savoir garder un secret car un secret bien gardé est la garantie d'une famille bien soudée. Ce qu'il fait ou ne fait pas doit donc rester un secret connu de nous uniquement, les autres n'ont pas besoin de la savoir, voilà comment ma mère me préparait à l'épreuve des fiches de renseignements."

 

Le western

Les mythologies du western passionnément décryptées. Un must réjouissant.

Publié en 1966, revu et légèrement augmenté en 1994 (mais non "actualisé" à proprement parler), cet ouvrage collectif réalisé sous la direction de Raymond Bellour propose une captivante approche thématique et mythologique du western des années 30, 40, 50 et 60, avec quelques incursions, donc, dans les années 70 et 80. Présentant à la fois une somme de motifs, de personnages, de figures, d'objets, une filmographie extrêmement complète (mais n'hésitant pas à passer rapidement sur certains films connus pour, au contraire, en détailler d'autres thématiquement plus riches), cette lecture est un régal.

Les articles rassemblés dans la première partie ("Approches", que ce soit "Le grand jeu" de Raymond Bellour, "L'ouest et ses miroirs" de Roger Tailleur (qui accomplit de plus un réjouissant travail de mises à jour de sources et de résonances littéraires, picturales et musicales), "La nostalgie de l'épopée" de Bernard Dort, ou encore "Les aventures de la tragédie" d'André Glucksmann, rivalisent d'érudition, d'imagination et de culture pour offrir des significations à la trame serrée du genre.

La deuxième partie, "Mythologies", passe en revue alphabétique un nombre impressionnant de symboles du western, en une bien réjouissante mosaïque qui voit juxtaposés "Alcoolique", "Armée" et "Armes à feu", ou "Bande", "Banque" et "Bétail", ou encore "Caravane", "Cheval" et "Cimetière".

La dernière partie, "Dictionnaire des auteurs, des acteurs et des dix meilleurs westerns", ne se contente pas d'une simple liste, mais fournit de précieux éléments critiques originaux.

Une lecture passionnante, et pas du tout uniquement pour les amateurs de western.

 

Césaire, Perse, Glissant : Les liaisons magnétiques

Un essai poétique et politique d'une rare puissance, avec Césaire, Perse, Glissant et... René Char.

Publié en octobre 2013 chez Philippe Rey, ce nouvel « essai poétique » de Patrick Chamoiseau pousse encore plus loin qu’à l’accoutumée sa capacité à jongler en virtuose entre le pensé et le ressenti, au service d’un double projet cher bien entendu à feu Édouard Glissant, dont il fut si proche, intellectuellement et humainement.

Il s’agit ici de assembler les forces intelligemment incantatoires des trois poètes et écrivains peut-être les plus puissants de l’antillanité française, malgré les paradoxes apparents, d’une part, et de réaffirmer toute la pertinence et le devenir-monde de la créolisation et du Tout-Monde, justement, face à la mondialisation libérale, tâche plus que jamais nécessaire hélas, à une heure où la désunion et l’impuissance semblent partout l’emporter.

Aux côtés de Patrick Chamoiseau lui-même, et de sa parfaite connaissance, intime, de l’œuvre des trois géants, quel bonheur et quelle inspiration de sa part d’avoir choisi comme deuxième guide le poète du combat et du doute surmonté, par excellence, qu’est René Char, dont les « Feuillets d’Hypnos », tout particulièrement, accompagnent chacun des chapitres de ces « Liaisons magnétiques » (plus incisives, donc, on s’en doutait, que de simples « Champs magnétiques », n’en déplaise à André Breton et à Philippe Soupault).

Rythmé par le défilé des saisons, observé depuis Saint-Pierre très certainement, dont les indices retrouvent logiquement les accents occasionnels de Césaire comme du Perse d’ « Éloges », ce parcours dans les œuvres soigneusement mêlées, en se replongeant régulièrement dans la cale infecte du bateau négrier, creuset d’une transformation que Césaire – nous dit Chamoiseau – sous-estima longtemps en s’arc-boutant sur la notion trop parcellaire (même si historiquement nécessaire) de négritude, et à l’atroce culpabilité de laquelle Perse ne put échapper, au fond – et c’est là hypothèse forte et hardie de la part de l’auteur des « Neuf consciences du Malfini »… -, qu’en se jetant à cœur et à esprit perdus dans la poésie la plus « grande » possible… Tandis qu’in fine, moins éclatante peut-être, moins forte en apparence en couleurs et en sensations, c’est à la subtile mais volontariste sagesse de Glissant, celui de « La cohée du Lamentin » tout spécialement, que Chamoiseau comme Char semblent nous ramener pour agir, une fois puisé le souffle épique aux sources de l’esclave rebelle et du planteur peut-être repentant.

Un essai qui allie beauté intérieure, courage politique et culturel jamais rassasié, profonde intelligence du monde et de la littérature, qui, coïncidence sans doute, paraît presque en même temps que le « Romanciers pluralistes » de Vincent Message, travail intense de littérature comparée, utilisant lui aussi une intime connivence avec l’imagination des plus grands écrivains pour proposer des pistes d’action humaine au fond très concrètes, pour peu que la lectrice ou le lecteur y attache un peu d’attention et d’effort.

Une lecture dont on sort grandi et plein de cette joie paradoxale que Char, dès la première page des « Feuillets » désignait peut-être ainsi : « Conduire le réel jusqu’à l’action comme une fleur glissée à la bouche acide des petits enfants. Connaissance ineffable du diamant désespéré (la vie). »

« Relire et relire Feuillets d'Hypnos. C'est comme mon oxygène. En ce moment, je ne quitte Char que pour Perse, Césaire ou Glissant. Feuillets d'Hypnos... Poèmes ? Char les appelait "notes". Ce n'était pas le poète qui les écrivait, mais le capitaine Alexandre. Le poète était devenu un guerrier durant la seconde guerre dite mondiale, rôdant dans l'ombre, la mort, la fuite, la peur, les hommes à tenir, les trahisons à prévenir. Guerre de chaque jour, mais poésie quand même. Char se retrouvait en lutte contre la démence humaine. Tous les résistants ont des poètes en eux. Tout vrai poète a la fibre du rebelle. Char et le Capitaine Alexandre habitent la même insurrection : ... "Nous avons recensé toute la douleur qu'éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps : puis, le cœur serré, nous sommes allés et avons fait face". »

 

Hitler in love

Déroutant recueil, enfants en floraison, terrifiantes sources fantastiques, victimes ou bourreaux.

Publié en 2010 au Chili, traduit en 2013 par Brigitte Jensen chez Christophe Lucquin, ce premier et court recueil de Florencia Edwards a de quoi légitimement dérouter, et secréter chez la lectrice ou le lecteur l'un de ces malaises souvent précieux.

Ces quatre nouvelles en effet, sous leur air de narration nettement incisive et largement elliptique, livrent, en conte, en fable ou en anecdote, des tableaux qui ne sont guère inoffensifs : de l'oncle Adolf (Hitler) jouant derechef le déniaiseur réel ou irréel de sa nièce, de bord de lac bucolique en dirigeable antarctique ("Hitler in love"), au docteur Jürgen sûr de ses décisions de soins expérimentaux sur enfants imprudents ("Histoire terrifiante pour enfants"), en passant par le jeune Daniel ému jusqu'au difficilement avouable par son institutrice ("L'homme-sac") ou par l'enfant malade Enrico que ses parents logent très normalement à l'intersection de l'hôpital et de l'atelier de mécanique ("Enrico"), il y a là en effet une mise en scène de l'éducation et de la sexualisation des enfants qui ne peut, sous la poésie manifeste de l'écriture, que gratter plutôt férocement. Une expérience étonnante que l'on trouvait, en plus d'un sens, l'an dernier, chez Anne Serre et sa "Petite table, sois mise !", où l'assaut était toutefois mené de manière bien plus directe.

Comme le dit fort justement, en achevant sa postface, le romancier Felipe Becerra Calderon, "je suis persuadé qu'en refermant leur exemplaire, de nombreux lecteurs de cette traduction de "Hitler in love" ne sauront que faire de ce livre. Le défi réside justement dans la manière dont ils pourront cohabiter avec son mystère et adhérer à la déroute qu'il provoque."

Si cette expérience n'atteint sans doute pas encore son plein développement, nul doute en revanche qu'elle mérite de l'attention.

"Le lendemain, Adolf avait tout préparé pour le voyage. Elle était de nouveau retournée au lac, et il devait donc l'attendre. Elle pouvait revenir à tout moment. Il n'avait jamais planifié une telle excursion, et l'appréhension de la réaction de sa nièce le poussa à appeler la presse :
- Allô ?
- Allô, ici Adolf Hitler. Je vous prie de publier dans votre journal la déclaration suivante. Prenez des notes : "Je suis à la montagne, et c'est précisément parce que je suis à la montagne que je suis vivant. Je suis vivant, et le reste des humains qui peuplent cette planète sont morts."
Il raccrocha précipitamment, rappelant le geste d'un enfant, et s'aperçut que Geli l'observait d'un air moqueur.
- Que fais-tu, Onkel ?
Il rougit.
- Rien, Geli. Je t'attendais. Nous allons faire le voyage en bateau dont je t'ai parlé, un bateau spécial, comme tu n'en as jamais vu."

 

The Sunday Books (Les livres du dimanche)

Textes de Moorcock sur les dessins de Peake à ses enfants, bel hommage à un maître disparu.

Le mythique Mervyn Peake est principalement connu en France pour son écriture, à travers sa fabuleuse trilogie "Gormenghast", sommet du gothique inclassable et de la tendresse cruelle à l'égard de ses personnages. Au Royaume-Uni, tout en étant un auteur culte, admiré, entre autres, par Alasdair Gray, Iain Banks, Michael Moorcock, ou encore Irvine Welsh, fut aussi un peintre et illustrateur renommé. L'exposition qui lui a été consacrée aux Utopiales 2012, à Nantes, rappelait la richesse de son oeuvre graphique autour de ses illustrations pour "Alice au Pays des Merveilles", tout particulièrement.

Lors de son long séjour sur l'étonnante île anglo-normande de Sercq, alors que ses enfants étaient tout jeunes, il avait l'habitude, entre ses fréquentes absences liées à ses travaux à Londres, de consacrer ses dimanches à peindre pour ses enfants puis à improviser des histoires pour accompagner les dessins. Histoires de pirates, de fantômes, de fantastique, nourries de Lewis Carroll et de James Barrie comme de Walter Scott ou de Robert Louis Stevenson, ces histoires n'ont jamais été retranscrites. Mais lorsque les tableaux et dessins de cette période ont été retrouvés en 2009 par les enfants de Mervyn Peake, Michael Moorcock, vieil ami de la famille, a accepté d'écrire des textes pour les accompagner. Ces "Livres du dimanche", magnifique album cartonné et donc richement illustré, sont le résultat de cet hommage inattendu.

Mettant en scène un imaginaire baroque et farfelu dans lequel les pirates traditionnels, confrontés au quotidien de la modernité, doivent plus ou moins s'adapter, en gardant leurs brutalités ripailleuses, rebelles et cruelles comme leur capacité à incarner les rêves d'enfance, leur fantastique naturel et leur baroque fondamental, ces histoires courtes témoignent à la fois de la tendresse complice entre des enfants et leur père disparu, entre un écrivain âgé et son jeune disciple de l'époque, et d'une persistance thématique toujours apte à conquérir les imaginations, fût=ce en ce début de XXIème siècle pas toujours rêveur ou chaleureux.

 

Soap apocryphe

Le roman drôle et débridé de l'exégèse pop-culturelle qui se fourvoierait somptueusement.

Publié en 2012 chez Inculte, ce premier roman du remarquable essayiste exégète de pop culture qu’est Pacôme Thiellement (dont j’avais beaucoup apprécié « Les mêmes yeux que Lost », et tout récemment, la formidable somme « Pop Yoga ») réussit le pari d’ouvrir un bel et vertigineux abyme, rempli de verve et d’humour, sous le projet même de l’auteur.

Le roman narre, débridé et comme sous un savant mélange d’excitants et de cocktails chers aux soirées branchées, les (més)aventures d’un ex-enfant prodige musicien, désormais bien décidé à révolutionner le monde par la glose savante et mystique, qu’il entend voir déferler depuis sa forteresse soigneusement underground et néanmoins mondaine, à partir d’un mystérieux manuscrit décrivant la joyeuse ascension du canular créé au départ plutôt innocemment en Palestine par un certain Jésus et ses amis, il y a environ 2 000 ans, tandis que son ex-petite amie entame une redoutable ascension politique…

Charge bariolée, peut-être parfois un peu bavarde, à dessein ou non, sur la genèse des rock stars, la manipulation à grande échelle, les joies perverses de la confidentialité politique et les risques de l’exégèse à tout crin lorsqu’elle manque de recul, d’humour et de curiosité authentique, « Soap apocryphe » constitue une belle illustration des propos de Pacôme Thiellement dans ses essais, associée à une habile mise en garde contre l’abus d’esprit de sérieux, ou contre l’esprit de sérieux qui n’a pas les moyens de sa politique, ce qui revient sensiblement au même.

« Léon avait encore plaqué Lucie contre un mur de la pièce la plus excentrée de l’appartement sous le prétexte fallacieusement mystique d’embrasser le grain de beauté magnétique de son cou, et après avoir essuyé un simple refus de la part de cette suave muse hiératique au teint très mat, il s’était rabattu sur l’alcool, la danse, casser des vitres et les filles un peu grosses. Alors que Mme Tarpelin flirtait outrageusement dans leurs toilettes recouvertes de hiéroglyphes avec un vidéaste heideggérien (ne le sont-ils pas tous ?), histoire de bien faire dégénérer les choses, le jeune Tzinmann rappela à Pierre-André qu’un indien Crow, trompé par sa femme, lui taillade le visage, tandis que, sans se départir de son calme, un Hopi, victime de la même infortune, fait retraite et prie, pour obtenir que la sécheresse et la famine s’abattent sur son village. Devant une assistance littéralement accablée, son intervention ne fit rire que son ami Mark, des commentaires gênés fusèrent de toute part, et Lucie en profita pour le mépriser de manière encore plus cinglante et déprimante. »