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Notes de lecture

Le vice-roi de Ouidah

À peine romancée, la vie d'un négrier brésilien, frère de sang du roi d'Abomey et fondateur mythique du Bénin moderne.

Publié en 1980, ce livre du romancier-voyageur anglais Bruce Chatwin (mondialement célèbre pour son "En Patagonie" de 1977) narre avec vigueur l'une de ces extrêmes bizarreries de l'histoire que peut parfois découvrir le curieux attentif : librement adaptée au cinéma à partir du roman par Werner Herzog ("Cobra Verde"), voici donc la vie de Francisco Manuel da Silva, métis brésilien de basse extraction mais redoutablement déterminé, qui deviendra au début du XIXème siècle capitaine de navire négrier, avant d'obtenir, installé à Ouidah au Dahomey (actuel Bénin), plus grand port négrier d'Afrique à l'époque, au prix de terribles aventures, vexations, inconforts et retournements de situation, en vrai "entrepreneur", le monopole de la traite d'esclaves au Dahomey avec la "bénédiction" du roi d'Abomey, devenu son frère de sang, et de fonder, grâce à une très abondante descendance d'enfants naturels l'une des grandes "dynasties" dirigeantes du Bénin d'aujourd'hui !

N'ayant pu à l'époque combler tous les interstices de l'histoire (réelle) de la famille De Souza (dont fait partie notamment la femme de l'actuel président du Bénin), Bruce Chatwin prit le parti d'imaginer ces quelques vides, et d'appeler son héros Da Silva, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir quelques démêlés avec les autorités locales de l'époque... à propos d'une histoire vieille de plus de 150 ans... Mais encore aujourd'hui, certains paradoxes tenaces n'aiment pas être rappelés de manière trop crue...

Un livre passionnant, légèrement desservi toutefois par un style alternant parfois trop violemment une certaine fadeur et un lyrisme excessif...

"Un soir où l'harmattan soufflait, elle rencontra un agent anglais qui remontait de la plage. Il lui parla d'un navire marchand ancré dans la rade. À bord il y avait un professeur venu pour recueillir les plantes et les animaux du Dahomey.
Cette nuit-là elle ne put trouver le sommeil et tenta d'imaginer les traits du professeur. À l'aube elle enfila une robe de mousseline blanche brodée de fleurs bleues. Elle noua un ruban à son chapeau de paille et accompagna Mr. Townsend jusqu'au rivage.
Des crabes s'enfuirent précipitamment devant eux quand ils descendirent le talus de sable blanc. À travers la brume se profilaient la coque et les vergues agitées par le roulis : puis, comme le temps s'éclaircissait, ils aperçurent le rouge du pavillon et les points noirs que formaient les passagers et l'équipage.
Mais le ressac était trop fort. Aucun passager ne put débarquer et les kroumans s'en retournèrent dans leurs cases.
Cinq jours plus tard, la mer se calma. Mr. Townsend envoya le signal "Paré". Elle regarda l'avant de la pirogue se dresser au milieu de l'écume et le dos des kroumans sous le soleil changeant.
Des requins passaient entre les lignes extérieures et intérieures des brisants, au cas où l'embarcation chavirerait : on disait qu'ils avaient une préférence pour la chair des Blancs. Le sorcier debout dans l'eau faisait cliqueter son chapelet à l'arrivée de la première pirogue. Elle priait également. Elle supportait difficilement le spectacle de ces hommes qui pagayaient pour maintenir leur embarcation en droite ligne."

 

Kampuchéa

Fascinant voyage au Cambodge, et autour de lui, du XIXème siècle au temps présent.

Publié en 2011, le neuvième ouvrage de Patrick Deville se sortait plutôt brillamment de l'un des grands défis auxquels est confronté le roman dit (souvent abusivement) "d'écrivain voyageur" : proposer un contenu qui ne soit pas uniquement fulgurance anecdotique, et disposer d'un fil conducteur qui permettre d'irriguer la géographie visée en en traversant les époques sans (trop) d'artifice.

Pour nous inviter à parcourir à ses côtés Cambodge, Laos, et dans une moindre mesure, Vietnam, l'auteur a su habilement utiliser le procès international à grand spectacle alors en cours à Pnomh Penh, celui des Khmers Rouges, donnant ainsi immédiatement au propos à la fois épaisseur et tragique, et a choisi intelligemment de structurer le voyage autour du Mékong, seul véritable axe de circulation de la région, et formidable frontière naturelle qui, chamboulée par le heurt des colonialismes français et anglais à la fin du XIXème siècle, ne put finalement jamais jouer ce rôle...

On apprécie donc dans le périple le style sec et toujours subtilement ironique, parfois à la limite du décharné et du moqueur, adopté par Patrick Deville, ses sauts référentiels qui savent ici rester discrets et pertinents (y compris ses fétiches personnels, Savorgnan de Brazza - sujet de son précédent opus, "Equatoria" - et Arthur Rimbaud), et sa froide sagesse dans l'appréciation d'événements historiques parfois singulièrement embrouillés.

Aux côtés de Pierre Loti et d'André Malraux, bien sûr, mais aussi des explorateurs / militaires / aventuriers Doudart de Lagrée et Francis Garnier, et surtout des innombrables personnalités politiques, souverains et dictateurs ayant précédé l'innommable, le régime honni des idéalistes jusqu'au boutistes Khmers Rouges, et leurs 3 ans et demi de pouvoir ayant tenté de démontrer jusqu'où pouvait aller la folie politique, aux côtés de leurs rares dénonciateurs précoces comme de leurs soutiens bien peu éclairés (surtout rétrospectivement, toutefois - ce que ne manque pas de noter l'auteur avec sa sombre malice...), ou encore de ceux qui choisirent, las de 20 ans de guerres indochinoises et encore prisonniers de leur grille de lecture "Spéciale Guerre Froide" (e.g. "mieux vaut des illuminés pro-chinois que de redoutables expansionnistes vietnamiens pro-soviétiques"), de détourner quelque peu le regard durant ces trois années de malheur...

Suffisamment étonnante, brillamment cultivée, toujours efficace, une belle réussite dans ce genre parfois risqué...

"Ponchaud [NDC : le missionnaire catholique présent à l'époque au Cambodge qui fut le tout premier à dénoncer la folie des Khmers Rouges, ici interviewé en 2010] lève les bras au ciel. Les luttes sont sociales et environnementales. C'est le désastre naturel et l'impossibilité de toute contestation. "Que restera-t-il du Cambodge dans dix ans ? Les autorités cambodgiennes ont vendu toutes les forêts, ont bradé des concessions énormes aux étrangers. Les Cambodgiens sont dépossédés de leurs propres terres, avec le cortège de spoliations, d'expulsions. Les affres du présent comptent bien plus pour les Khmers que les tragédies d'il y a trente ans." Toute dénonciation des injustices est impossible à cause du passé khmer rouge. Devant la moindre revendication d'équité, on brandit la menace du retour au communisme. "On peut dénoncer les massacres et exactions en tous genres des Khmers rouges, mais à part Ieng Sary, aucun d'entre eux ne s'est enrichi, ni n'a placé un magot à l'étranger. C'étaient des nationalistes intransigeants et utopiques. On ne peut en dire autant des dirigeants actuels, qui dépècent le pays à leur propre profit." Ces dirigeants sont en majeure partie d'anciens cadres khmers rouges ayant appliqué les préceptes de l'Angkar. Ponchaud soutient l'idée de Sihanouk : il faut en finir, incinérer les ossements des deux musées, organiser une cérémonie bouddhiste. La gestion du charnier de Choeung Ek est aujourd'hui sous-traitée à une société japonaise qui vend des billets pour la visite. Ponchaud semble se dire qu'il faudrait ici une bonne révolution."

 

Dans la brume électrique

L'orage n'est jamais loin à New Iberia, en Louisiane, dans les marais qui bordent le golfe du Mexique, et les rêves, la folie, l'apathie ou la mélancolie des hommes semblent être intimement liés aux humeurs de la nature.

Dave Robicheaux, super-flic, au passé néanmoins chargé en coups durs et en alcool, y enquête sur le meurtre d'une jeune femme. Un autre corps va resurgir, celui d'un noir assassiné 35 ans auparavant dans le bayou. Est-ce le corps de l'homme qu'il a vu être lynché autrefois ? Y a-t-il un lien entre ces meurtres et lequel ? Témoin impuissant d'un nouveau meurtre qui le visait, un moment mis en cause par la police, Dave Robicheaux est en proie à des hallucinations de plus en plus fréquentes et réalistes avec des soldats confédérés, hallucinations pendant lesquelles les batailles confédérées et son enquête s'entremêlent dans une sorte de continuum.

« Lorsque je m'éveillai de mon rêve, la grisaille du ciel était pleine d'une douzaine de ballons à air chaud, peints aux couleurs criardes des chariots de cirque, leurs ombres indistinctes venant zébrer toits de grange, chemins de terre, maisons en bardeaux, bazars, groupes de vaches, bayous en méandres, jusqu'à ce que les ballons eux-mêmes ne soient plus que de petites taches dans le lointain au-dessus de l'horizon d'un vert estival aux abords de Lafayette. »

Une ambiance très particulière, qui laisse une trace durable.

La minute prescrite pour l'assaut

Annoncée, évidente depuis plusieurs années pour Kléber, le héros du livre, la fin du monde est là - attentats et guerre nucléaire, fièvre hémorragique tueuse de masse, enfants accros aux jeux vidéos qui deviennent des assassins sanguinaires, forces spéciales de sécurité qui tuent sans sommation... - une fin du monde causée par la marchandisation, les pavillons de banlieue et les centres commerciaux et surtout par l'acceptation de ce monde.

« Elle se redressa, se cambra pour voir le plan de travail de la cuisine. Il n'y avait plus de cheverny. Qu'est-ce-qu'elle picolait tout de même. Oui, mais elle savait l'Odyssée par cœur. Kléber lui avait souvent dit qu'une fille qui savait l'Odyssée par cœur, tenait l'alcool comme elle et de plus connaissait le sens des mots « procrastination » et « obsidional », tout ça alors qu'elle était née après le premier choc pétrolier, eh bien, une fille comme ça n'avait rien à craindre, même si elle souffrait précisément, d'après lui, de procrastination obsidionale. »

Dans ce chaos, « La minute prescrite pour l'assaut » est un mode d'emploi pour la fin du monde, une ode à la littérature, à Proust, Chateaubriand, à l'Odyssée, au sexe, au plaisir, aux bons vins, au Bollinger vieilles vignes, aux séries B des années 70, à Richard Fleischer et à Amy Winehouse. L'éloge du plaisir, du contre-courant et de ce qui est inutile.

Un vrai coup de cœur, drôle et tragique.

Dachau Arbamafra

De quoi le prénom Dachau peut-il être le nom ? 130 pages échevelées et fortes pour y répondre.

Publié en 2012 aux Doigts dans la Prose, ce premier texte de Nicolas Le Golvan, paru six mois avant son roman « Reste l’été » chez Flammarion, porte, sous des dehors d’abord gouailleurs, la marque des grandes œuvres.

En 130 pages échevelées, voici donc la naissance, l’enfance et l’adolescence d’un mystérieux jeune homme, né à Gien d’un couple âgé, après le passage de trois sordides rois mages, que la crainte de leur retour vérificateur, promis pour l’année suivant la conception, contraint ses parents à prénommer Dachau.

Si le flot de l’écriture magnifique, tour à tour drôle, incisive et curieusement poétique, engloutit en effet, comme cela a été joliment dit par ailleurs, une étonnante anti-éducation sentimentale où une vieille dame indigne à force d’être trop digne, une petite amie ignorante et une routarde salvatrice se relaient pour faire de Dachau ce qu’il doit devenir, il est surtout mis au service, culminant dans un final hallucinant, d’une mise en perspective rageuse et audacieuse du devoir de mémoire du génocide, de sa récupération marchande, de ses cycles parfois impensables, associant selon la conjoncture ou la marche du temps, oubli et ignorance, négation perverse, culpabilité collective impossible à racheter, ou bien disneylandisation.

Cherchant avec fougue le sens de sa vie et de son nom, le jeune Arbamafra permet à Nicolas Le Golvan de nous donner un texte qui résonne fort, entre formules qui valent beaucoup plus que leur emporte-pièce apparent et réflexions hautes en couleurs sur un devenir mémoriel bien incertain.

Création purement littéraire qui pense pourtant savamment l’horreur, voici un texte qui vient aussi télescoper presque joyeusement les excellents « Kinderzimmer » de Valentine Goby et « Nos yeux maudits » de David M. Thomas, qui résonne avec les impensables images, d’une paisible noirceur, du « Week-end à Oswiecim » de Patrick Imbert, et qui pourrait s’insérer aisément dans le piège narratif total construit par Paul Verhaeghen avec son énorme « Oméga mineur ».

« On m’a donné le prénom des enfants incroyables, de ceux qui sont une promesse de vie opiniâtre, des poids plume à la naissance, aussi flasques qu’un rôti cru, sans ficelle ni barde et qui feront suer leur monde toute leur vie, assidus comme la pluie, fidèles au lever de chaque jour, corrosifs, pas possibles, increvables. Moi.

Moi, parce que ma mère avait ri dans ses larmes à l’annonce d’un fils. Moi pour ne pas dire franchement Isaac, une sorte de référence douce, un clin d’œil biblique. Non pas. C’était la Bible. Quelque chose de messianique est venu sourdre et gaver l’air d’une odeur prégnante d’épandage. Quelque chose a secoué l’espace, ici à Gien, où rien n’a jamais fait écho que les bombes de 40. »

« Justement, ce soir-là, ils étaient venus à trois, des étrangers, trois jeunes branleurs frappant à la porte postformée du pavillon de chez moi. Ils étaient trois et sont entrés par-dessus le paillasson. L’homme sage les a accueillis en résignation, espérant éteindre ce feu monstrueux qui les avait poussés chez lui sans hasard. Il connaît bien cette énergie qui roule les abrutis terreux, comme le bousier sa boule, jusque chez le vieux et sa femme, presque aussi vieille. »

 

Un plat de sang andalou

Narration affûtée d'une tranche de guerre d'Espagne. De la belle chaleur sous les bombes.

Gallois né en Angleterre, fils d'ouvrier et longtemps militant syndical, écrivant en français et vivant à Limoges, David M. Thomas est un singulier écrivain.

Publié en 2010 par le formidable Quidam Éditeur, ce premier tome d'une trilogie dédiée aux Républicains espagnols donne peut-être à lire le travail en français qui se rapproche le plus, avec bonheur, du "New Italian Epic" cher aux Wu Ming, à Valerio Evangelisti ou à Giuseppe Genna : exceptionnel travail de documentation en amont, utilisation des codes du roman historique ou du thriller historique, mais "transfigurés" par une savante utilisation de ressources narratives pointues (voix multiples et inversions de points de vue, dialogues entrecoupés de monologues intérieurs, parenthèses sarcastiques ou explicatives distanciées), puissante politisation du propos, protagonistes terriblement incarnés.

À l'issue de ce travail d'une grande intelligence, cette tranche de guerre d'Espagne (dans laquelle quelques militants combattants isolés dans l'andalouse Almeria par les offensives fascistes, vivent guerre, amour et fraternité internationaliste au plus haut degré, constatant avec dépit et rage, mais sans pessimisme fondamental, que les monstrueuses rivalités internes orchestrées par les staliniens avec la molle complicité des dirigeants "bourgeois" de la République, à l'encontre des communistes libertaires, trotskystes et anarchistes, sous l'oeil torve des "démocraties occidentales", sont en train de perdre la guerre beaucoup plus sûrement que tous les assauts des unités franquistes, des divisions mussoliniennes ou de la légion Condor...) prend une vie étrange, rehaussée de quelques figures d'anthologie telles le salvateur consul anglais, et nous donne un moment de chaleur et d'humanité rares, sous les bombes, la mort et l'exil qui se profilent. Une lecture hautement recommandable.

"Et on attend toujours cette fameuse offensive tant claironnée aux environs de Madrid. Toute l'Espagne républicaine l'attend, ce qui signifie que toute l'Espagne fasciste l'attend aussi. Et l'élément de surprise alors ? Quels stratèges ! Ah mais non hein, quelle brillance ! Epatante. Encore un abattoir annoncé à l'avance. Lions led by donkeys, c'est ce qu'on a dit de vous, Papa, de toi et de tes camarades de la Grande Guerre, des lions commandés par des ânes.
Une cigarette, oui, pour calmer un peu les nerfs mais putain de merde, commandés par Trotski ou quelqu'un de son talent, on n'en serait pas là, c'est sûr. En moins d'un an et partant de rien, il a su organiser une armée capable d'opérer sur onze fuseaux horaires, et non seulement il avait toutes les forces tsaristes rangées contre lui, tous les Kornikov, les Youdenich, les Koltchak, tous les généraux de l' Ancien régime, mais pas moins de dix-neuf armées étrangères. Et il en est sorti vainqueur. Et nous, qu'est-ce qu'on a ? Des simplets, des vaniteux, des ambitieux, des aveugles, des cigales. Des troufignons. Nothing but fucking wankers."

 

Ultimo

Hilarant jeu textuel à contraintes, d'où surgissent poésie barbare et effets surprenants.

Publié en 2012 aux éditions ère, en marge de ses deux premiers romans "Génie du proxénétisme" et "Dans les Cités", ce texte de Charles Robinson constitue un redoutable exercice de style, cherchant à créer de baroques assemblages dans la lignée de prédécesseurs prestigieux impliquant des tables de dissection, des machines à coudre et des parapluies, en s'appuyant sur un arsenal de contraintes avec lequel certains des mathématiciens de l'Oulipo familiarisèrent jadis le lecteur.

Ainsi en est-il de ces 92 définitions recomposées à partir d'un dictionnaire : chaque page ciblée voit ses définitions brisées en menus morceaux, avant d'être recomposée en une nouvelle notule au service du premier mot de la page. Un résultat savoureux et nimbé d'une subtile ironie, grâce au polissage discret mais efficace que fait subir l'auteur aux mots ainsi pré-agencés.

"ANTHONOME (n.m.)
La théorie cosmologique stipulant que l'univers a été créé pour que l'homme puisse l'observer et qui fait de l'humanité la cause finale de toutes choses est une page brillante, digne de figurer dans une radiation atomique, un extrait de goudron de houille, une souche de bactéries due à l'inhalation d'un champignon, un amas de plusieurs furoncles avec nécrose de la partie centrale. Sa larve détériore les encéphales volumineux s'appuyant pour marcher sur le dos des phalanges des mains et ses oeufs aux effets nocifs infiltrent les institutions, les techniques, des diverses sociétés."

"ROMAN (n.m.)
Pièce poétique simple, assez populaire, sur un sujet sentimental et attendrissant, caractérisé par le développement d'une iconographie idéalisée, d'aventures macabres, de brigands, de fantômes. "Ca se lit comme un roman : c'est invraisemblable" (BARBEY). Tendance à succès récusant la narration traditionnelle, négligeant tout à fait le néoclassicisme ("la technique romanesque"), pour courir après les appareils de perfection et les formes sauvages.
- Le romancier (PAR EXT. vagabond, personne sans domicile fixe), déformant plus ou moins les faits, transcrit en caractères qui forment des idées une langue écrite différemment. Il substitue au latin les langues locales des pays conquis."

 

Nos yeux maudits

Deuxième tome de "l'Iliade" des Républicains espagnols. Raid fou et désespéré sur Mauthausen en 1944.

Publié en 2010, toujours chez le remarquable Quidam Editeur, le deuxième tome de la trilogie de l'inclassable David M. Thomas (gallois, ouvrier et militant, écrivant en français et vivant à Limoges) poursuit ce que l'éditeur appelle fort justement "l'Iliade des Républicains espagnols".

Toujours dans cet esprit si proche du "New Italian Epic" des Wu Ming, le petit groupe fraternel et internationaliste, échappé de justesse du piège d'Almeria, en Andalousie, à la fin du tome précédent, s'est réfugié dans l'Irlande neutre lors du second conflit mondial. Inactif car profondément dégoûté par la veulerie des "démocraties" face à Franco. Pourtant, lorsqu'ils apprennent que leur camarade italien, arbitrairement interné en France au début du conflit, est désormais captif et mort en sursis dans le camp de concentration autrichien de Mauthausen, ils concçoivent un plan, éblouissant d'audace et de risque assumé, pour aller le délivrer. Un raid fou, au coeur du Reich moribond mais encore pourvu de crocs acérés, en septembre 1944, servi par un sens du récit tout en multiples subjectivités et en voix dissonantes, et par une documentation effrayante dans son détail inexorable.

Dans une tonalité nettement différente de celle du premier tome, un magnifique récit et une construction littéraire subtile pour un "roman d'aventure" pas comme les autres. Et l'on y croisera à nouveau, avec bonheur, le personnage hors normes, échappé d'une farce russe, qu'est l'ex-consul britannique qui avait déjà sauvé la mise des protagonistes en 1937...

"Solena montre aux autres comment gonfler les vessies de porc que j'ai moi-même achetées chez le boucher Dlugacz de Dorset Street, mais à leurs yeux, je suis devenu invisible, parce que bien sûr que j'y arriverai, parce qu'il n'y a pas de quoi s'en faire, parce que c'est facile, enfin. Facile pour eux qui nagent bien. Je suis seul à savoir que ces eaux sont trop fortes pour moi, que je serai pris dans le courant, asphyxié, poussé vers le fond encore et encore, et je me débattrai, mais ce sera en vain, je paniquerai comme toujours, étouffé, et serai balayé comme un fétu de paille, les poumons plombés, inondés par un fleuve autrichien, noyé.
"Non, sérieux, je leur dis, je n'y arriverai pas. Vous avez vu ce courant ?"
Solena me passe une vessie gonflée que j'enfourne machinalement dans un sac à dos en attendant une réaction. Elle me tourne le dos, s'occupe d'une autre vessie, celle qui va se charger de Marco, qui nage quand même mieux que moi. Ils se disent que je vais surmonter ma peur, qu'on ne peut pas changer de plan maintenant pour une simple histoire de trouille. Non, j'emprunterai le pont, tout seul.
"J'emprunterai le pont."
"Tu ne peux pas emprunter le pont", dit Dartmann, comme à un enfant.
"Allez, ça ira, tu verras", dit Solena, lamentable devin.
"Je crois qu'il a vraiment peur, là", dit Marco.
"Je sais ce que tu ressens", me dit Eleuterio.
"Oui ?"
"Quand j'étais au bord de la carrière de Mauthausen, dit-il, à peine avais-je vu le fond que ça m'a fait comme un immense aimant. Et tu m'as attrapé. À mon tour maintenant." "

 

Black Fez Manifesto

La fulgurante poésie pirate de Hakim Bey

Sans doute davantage connu en France pour son inlassable activité d'enquêteur contre-culturel, de créateur de l’anarchisme ontologique, du terrorisme poétique, des utopies pirates, des zones d’autonomie temporaire, du post-soufisme de terrain, et comme inspirateur depuis trente ans d’une part importante du techno-anarchisme et des communautés de hackers, Peter Lamborn Wilson (aka Hakim Bey) est aussi - et peut-être surtout - un formidable poète contemporain.

Publié en 2008 chez Autonomedia à New York, traduit en français en janvier 2014 par Émilie Notéris aux éditions ère, Black Fez Manifesto rassemble l’essentiel de la poésie concoctée par l’inclassable gourou.

Comprenant une cinquantaine de textes poétiques courts (allant d’un paragraphe à quelques pages) et quelques magnifiques communiqués du Front de Libération de Cro-Magnon, le recueil propose un voyage touffu et même ardu par moments, tant le corpus dans lequel Hakim Bey puise son inspiration et ses références est foisonnant et varié, associant sans hésiter les thèmes issus des nombreux essais écrits depuis les années 80, mêlant littérature anarchiste, exploration technologique, faits bruts issus d’une actualité sociale et politique, mysticisme oriental, ésotérisme universel, reportage industriel, bribes de science-fiction, ou encore méditation échappant au désenchantement.

Dans ce dense réseau d’images et de résonances qui ne se dévoilent pas toujours immédiatement, des fulgurances surgissent très régulièrement, parvenant alors à ce miracle d’équilibre, fatalement instable mais incroyablement juste, entre émotion irrépressible et intelligence aiguë, entre introspection solitaire du lecteur et encouragement à l’action collective. Comme l’écrivait fort joliment Louise Landes Levi lors de la sortie américaine, « Hakim Bey est un chaman, il joue son tambour et son rôle partout et chaque fois qu’il le peut ».

Sous une forme quelque peu déroutante, indéniablement l’un de ces livres vers lesquels on sait, dès la première lecture, que l’on reviendra souvent, en de nombreux temps et de nombreux lieux.

« BIBLIOMANCIE
"Contre le culte des livres" - Mao Tsé-Toung

Ce livre a changé ma vie, mais
malheureusement, personne d'autre ne l'a jamais
lu peut-être quelques solitaires
cow-boys avec leurs guitares emersoniennes
une fois annoté écorné souligné
marges éclaboussées par des exclamations & des étoiles
dans une sorte d'omniomancie ou
de sortilège sur absolument tout ou
les deux à la fois, autoportrait
social-réaliste avec pipe chien & coudières
pour colportage dans les régions
au-delà du pôle en espérant toujours
atteindre le
lecteur parfait. »

Le chemin des morts

Dès 1979, et suite à la mort de Franco et au retour de la démocratie en Espagne, le gouvernement de Valery Giscard d’Estaing retirât le statut de refugié aux militants basques espagnols exilés en France, entraînant les premières expulsions au début des années 1980, tandis que les polices politiques continuaient d’être actives sur le sol espagnol et que les commandos du GAL (Groupe antiterroriste de libération) commettaient des attentats sur le territoire français ; vingt-trois assassinats commis en France leur ont été attribués entre 1983 et 1987.

Après l’élection de François Mitterrand, une vingtaine de militants basques déposèrent des dossiers devant la commission des recours de l’OFPRA (Office français de protection des refugiés et des apatrides). Fraîchement émoulu de l’ENA, et dans cette ambiance «entre deux mondes» des années 1980, le narrateur siège depuis quelques mois au sein de cette commission, un poste peu envié de ses condisciples mais auquel il s’attache, emporté dès le départ par les enjeux humains, au moment où les dossiers de recours des basques y sont examinés.

«Lire ces rapports était toujours une épreuve. C’est que j’y devinais des vies sans pouvoir vraiment les comprendre, craignant toujours d’imaginer trop ou pas assez, souffrant pour finir de devoir les faire entrer par force dans les catégories du droit. Mais c’était mon métier, et je l’aimais malgré tout.»

Lecture brève et intense, «Le chemin des morts» est le témoignage saisissant d’un narrateur intègre qui, sans se justifier, veut simplement reconnaître une erreur de jugement, et éveiller la conscience du lecteur sur la distinction entre justice et droit.

«Trente ans ont passé [...] Plusieurs personnes que j'aimais sont mortes et leur apparence, malgré tous mes efforts, s'est effacée de ma mémoire. Javier Ibarrategui y est resté, comme pris dans des glaces éternelles. La faute a des pouvoirs que l'amour n'a pas.»